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L'homme sans âge

L’homme sans âge

Dick Rivers

par Emmanuel Chirache le 15 juillet 2008

4

Paru en juin 2008 (EMI)

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Il y a des jours comme ça, où l’on doit réviser ses jugements. Jusqu’à aujourd’hui, les choses paraissaient pourtant claires : le rock était anglo-saxon, et la soupe française. Les yéyés servaient avant tout de figure-repoussoir pour tout mélomane qui se respecte. On les utilisait uniquement dans le but de faire des blind-test rigolos. « Devinez ce que c’est ! vous trouvez pas ? c’est Sylvie Vartan qui chante Pretty Woman sous le titre L’homme en noir ! » Haha, la barre de rire. Tout comme Matrix n’impressionne que ceux qui n’ont pas lu Platon ou Baudrillard, ni vu les films de Tsui Hark et les mangas de Mamoru Oshii, les rockers français ne faisaient illusion qu’auprès de ceux qui ne connaissaient pas Chuck Berry, Ray Charles, Eddie Cochran ou Roy Orbison. Voilà comment se présentait la situation. La vie était simple.

Oui, mais voilà. Dick Rivers est venu mettre son grain de sable dans cette mécanique implacable, rappelant ainsi à notre bon souvenir combien les lois qui régissent l’existence sont parfois impénétrables. Car il faut bien l’avouer, le dernier disque de Dick Rivers est stupéfiant de qualité. Il tord le cou à bien des clichés et ravit l’oreille. En fait, il captive tout de suite l’auditeur, pas le temps ne serait-ce que d’esquisser un rictus de suspicion quand débute L’homme sans âge. La guitare mid-tempo de cette ballade lancinante amadouera en effet les sceptiques les plus retors dès les premières secondes. Mise en valeur par les superbes paroles de Joseph d’Anvers, qui a écrit et composé l’intégralité de l’album, la voix de Dick Rivers impressionne par sa clarté limpide, bien loin des clichés du crooner ringard idolâtré par Didier l’embrouille sur le plateau de Nulle Part Ailleurs.

Les rimes ont envoûté les miens
Sans que les rites ne viennent troubler
Mon visage gris des lendemains
Des nuits passées à son chevet
 
J’ai raclé le fond de la vie
Vomi des sentences pitoyables
Mais désormais j’habite ici
J’ai pactisé avec le diable

Une solennité magnifique transpire au fil des vers, et le mot « diable » est prononcé par le chanteur avec une langueur gutturale qui fait frissonner. Après un tel chef-d’œuvre, on s’imaginait que les chansons iraient déclinant peu à peu. Mais le miracle continue avec Par delà les plaines, son refrain entraînant, ses cordes somptueuses et toujours cette voix aux intonations oscillant entre Elvis et Johnny Cash. De façon remarquable, Joseph d’Anvers est parvenu à ressusciter dans son écriture les sonorités de tout ce que la chanson française a produit de meilleur depuis ces vingt dernières années. Dominique A, Miossec ou Bashung. Et le gimmick à l’harmonica de l’excellent Mon homme ne laisse planer aucun doute quant à l’influence de Noir Désir sur le disque. Plus curieux encore, les chansons invoquent aussi le revival rock’n’roll incarné par certains artistes des années 90, depuis Urge Overkill jusqu’à Chris Isaak, sur fond de reverb et de tremolo. En témoignent une fois de plus le merveilleux Sur le toit du monde ou le génial Les braves.

On en pleurerait presque, le cocktail (molotov) ne cesse de faire des étincelles au fur et à mesure que l’écoute se poursuit. En plein état de grâce, Dick Rivers implore Attache-moi à sa dulcinée sur la cadence d’un train lancée à vive allure. Car il y a du Johnny Cash sur cet album décidément hallucinant, qui contient même diverses allusions totalement involontaires : le refrain de Par delà les plaines fait penser à celui de Hanging Garden de Cure, la guitare de La voie des anges rappelle furieusement Sunrise de Mark Lanegan, tandis que dans les couplets le phrasé de Dick prend de vagues airs de Leo Ferré (écouter à cet égard le phénoménal Les poètes de sept ans). L’écriture raffinée de Joseph d’Anvers convient d’ailleurs parfaitement aux accents stylés du chanteur, qui retrouve une nouvelle jeunesse. Produites de main de maître par Kevin Bacon et Jonathan Quarmby à Londres, les chansons de L’homme sans âge font indéniablement partie de celles qui restent et prospèrent avec le temps. Si Lola (veut la lune), Dick Rivers l’a décrochée ici de fort belle manière. Véridique.



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Tracklisting :
 
1- L’homme sans âge (3’32")
2- Par delà les plaines (3’24")
3- Sur le toit du monde (3’23")
4- Les braves (3’41")
5- La première heure (3’11")
6- Attache-moi (3’01")
7- Mon homme (2’06")
8- Les bras des femmes (3’38")
9- La voie des anges (3’23")
10- Lola (veut la lune) (3’24")
11- Je reviens (3’43")
12- Gagner l’horizon (3’27")
 
Durée totale :40’00"