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Le Meurtre de Venus

Le Meurtre de Venus

Les Shades

par Psymanu le 12 mai 2008

1,5

paru en mars 2008 (Tricatel)

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Alors, cette scène de bébés rockeurs, où en est-elle ? Et bien les Naasts la jouent silence radio malgré un premier effort louable mais que l’Histoire ne semble pas vouloir retenir, et les BB Brunes ont sorti un album qui passe un peu trop partout pour être honnête. Pour les Second Sex, ça ne devrait plus tarder non plus. Et les Shades ? Eux publient enfin leur premier album, toujours made in Tricatel, le label de Bertrand Burgalat, et il s’appelle Le meurtre de Vénus. Un meurtre, comme ça, à l’oreille, ça promet du sang, des larmes, quelque chose d’infréquentable, d’un peu vicieux. « Miam miam », on va rocker alors ? Hum.

Pour une fois, commençons par la fin. Ainsi ceux que le sujet (un nouveau témoignage de la scène « bébé-rock » - pardon mais je n’ai pas d’autres termes pour la désigner) passionne peu au départ pourront directement passer à autre chose : cet album est une horreur. Une des pires choses qu’il m’ait été donné d’entendre récemment. Pompeux, léché, une sorte de vide exalté jusqu’à nausée. Les paroles ? Indigentes, pleines de clichés, mais surtout, ça ne sonne pas, pas un seul instant. Parce que la « voix », notamment. Faiblarde, trainante, on dirait que le chanteur éructe mollement en permanence : « meuais je ne seuais plus queuoi feuaire ! » Nous si : changer de disque. Ce qui pourrait (presque, hein, faut pas déconner) passer si cette absence de voix n’était pas mixée aussi en avant, mettant en évidence des textes dont j’ai évoqué la qualité juste avant, pompeux alors qu’on sait depuis des temps immémoriaux que notre langue, dans le rock’n’roll, gagne mille fois à se contenter d’une bête formule sujet-verbe-complément. Et les divers effets au travers desquels elle est passée pour nous en épargner les faiblesses n’y suffisent pas, on souffre avec Benjamin. La musique ? Très Tricatel, la musique des Shades s’est emplie de bidouilles électroniques, omniprésence des claviers, batterie cotonneuse, et les guitares se sont considérablement affaiblies au profit du reste. Et c’est mou, tellement mou... Pour des jeunes loups qui en veulent, dites donc, ça fait peur, une telle léthargie.

Vous êtes encore là ? Vous en voulez, vous aussi, dites. Eh bien accrochez-vous parce que, sans doute un peu maso, je vais vous la rejouer chanson par chanson. Laissez-vous aller, mettez-vous à l’aise, la traversée sera longue et bien chiante.

Ça ne commence pas si mal, pourtant, un petit instrumental électro mignon quoiqu’un peu solennel sert d’introduction. Une introduction, c’est quelque chose qui se met au début. Et au début du jour, y a quoi ? L’aube ! Mais bien sûr, voilà, le titre idéal était tout trouvé, il suffisait d’y penser. Ils sont balèzes, quand même. Vénus démarre, guilleret, dense, guitares stridentes, et puis retombe : synthé-batterie-voix. Et soupirs de l’auditeur. Seuls les refrains semblent trouver ce second souffle qu’il aurait fallu maintenir tout au long de cette chanson gentille mais totalement anecdotique. Puis De marbre. Toujours de la pop électro, avec nappes de claviers, qu’on aurait pu tolérer comme un mauvais morceau de Air si cette foutue voix et ce texte toujours bancal n’avaient pas ruiné l’effort. Mais bon sang pourquoi ils n’ont pas monté le niveau de ces fichues guitares ? Le paradoxe de pas mal de morceaux de The Shades, tel L’enfant prodige, c’est que cette mollesse que je n’ai déjà que trop évoquée persiste malgré des rythmes parfois vraiment vifs. Reste que ce titre est l’un des meilleurs de l’album, à l’aise, on y retrouve un peu de ce qui faisait qu’on y croyait, aux Shades. Judie ne fait pas aussi bien. Chant lascif aux syllabes insistées, maniéré au possible. On ne saurait que conseiller à ce chanteur de prendre conseil auprès de Daniel Darc pour corriger ce défaut réellement plombant.

Orage mécanique, et ses « pluies acides qui rongent mes nerfs » (mais merde, on l’a déjà entendue combien de fois, cette phrase, depuis dix ans ?), n’est pas un naufrage intégral. Mais une déception tout de même tant il perd de l’énergie qui fut la sienne dans sa précédente version. La faute, encore et toujours, à cette production bubble-pop qui ne lui sied qu’assez mal. S’ensuit Machination, qui monte lentement en puissance, mais pas trop haut, en gros on s’ennuie en chant-batterie-clavier jusqu’à mi-chemin, avant que les guitares commencent à prendre timidement les devants. Potentiellement, le meilleur morceau de ce Meurtre de Vénus, c’est Le prix à payer. Mais potentiellement seulement, parce qu’une nouvelle fois cette volonté de gommage de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une débauche d’énergie juvénile à six cordes bousille un combat pourtant gagné d’avance. La détente ensuite, c’est quoi, exactement ? Une musique d’ascenseur ? Peut-être. Une plaisanterie ? On aimerait bien. Les Shades sonnent empruntés, décalés, dans cette sorte de pop easy-listening à dormir debout.

Et pourtant, c’est peut-être le pire, ils ont l’air d’y croire, à ce qu’ils font. On se réveille un peu avec Le temps presse, mais... Quoi ? Il faut que je le dise encore ? Allez : les guitares sont sous-mixées, le son étouffé. A croire qu’il fut pris malin plaisir à faire de ce groupe un pétard mouillé. C’est le texte qui cause le plus de tort à Les yeux fermés, chanson sur laquelle, si j’ai bien compris, on est censé planer. « La vie exerce son empire, en une minute je ne suis plus si jeune ». Hum oui, certes. « Je m’élève vers le pardon, car l’oubli est tout puissant, je sais que mes rêves s’en vont, mais je suis libre, je le sens ». What the fuck ? Comment faire pour ne pas les entendre, ces âneries sans queue ni tête ? Il les répète deux fois, en plus. Quelle difficulté pour le cerveau humain de pratiquer une telle écoute sélective... Moi je n’ai pas réussi. Pour clore cet album qu’ils avaient entamé par A l’aube, il fallait un titre adéquat. Silence réflexif. « J’ai une idée, chef : Au crépuscule ». Tonnerre d’applaudissements dans l’assistance ! Il fallait y penser quand même. C’est une ballade toute en langueur, aux paroles psychédéliques, c’est « mignon ».

« Mignon ». Voilà, c’est tout ce que m’inspire ce Meurtre de Vénus, c’est « mignon ». Comme peut l’être un poème tout raturé d’un marmot de CM1. Que s’est-t-il passé ? Qu’est-il arrivé entre les promesses rageuses de leur premier maxi, et cette atrocité ouatée/étouffée ? Le désir de trop bien faire, peut-être. Ou d’en mettre trop dans une musique qui semblait se suffire à elle-même, dans sa fraîcheur (la grande qualité de cette scène, d’ailleurs). Toujours est-il que débarrassée de sa spontanéité, la musique des Shades semble s’effondrer comme un triste château de cartes, et qu’on en ressent de la peine pour eux. Et de la crainte aussi. Car pour redresser la barre il faudra faire mille fois mieux et, osons le dire, peut-être faudra-t-il le faire « ailleurs » que sous la coupe de gens qui n’ont pas su sentir de quel vent il fallait gonfler leur voile. Dommage.



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Tracklisting :
 
1- L’aube (0’50")
2- Vénus (3’10")
3- De marbre (3’39")
4- L’enfant prodige (2’51")
5- Judie (3’01")
6- Orage mécanique (2’56")
7- Machination (4’22")
8- Le prix à payer (2’46")
9- La détente (4’39")
10- La temps presse (4’38")
11- Les yeux fermés (3’13")
12- Au crépuscule (3’29")
 
Durée totale : 39’34"