Chansons, textes
Où c'est qu'j'ai mis mon flingue ?

Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ?

Renaud

par Aurélien Noyer le 29 mars 2011

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Ça commence comme une diatribe contre ses détracteurs et ça se finit sur des envies de lutte armée à coups de Molotov dans les rues de Paris : 3 minutes exutoires où tout le monde en prend pour son grade avec comme leitmotiv cette menace... « Mais bordel !!! Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ?! »

Dès l’ouverture, une déclaration d’intention : « J’veux qu’mes chansons soient des caresses... ou bien des poings dans la gueule. » Et celle-ci n’est finalement rien d’autre qu’un point dans la gueule...

… tout d’abord adressé à tous « les pousse-mégots et les nez-d’bœux, les ringards, les folkeux, les journaleux », c’est-à-dire la plupart des journalistes qui avaient osé dire « Renaud, c’est mort... il est récupéré » à la sortie de Ma gonzesse, album tranchant avec les textes virulents des albums précédents et sorti en 1979. A tout ceux qui voulaient le réduire au rang de chanteur engagé, abonné aux figures imposées de la protest-song, il adresse un doigt d’honneur magistral, leur expliquant clairement qu’il ne roule pour personne, qu’il n’est « pas chanteur pour [ses] copains » et au passage, il en profite pour détourner l’idole du PCF, Louis Aragon, au profit d’une misanthropie particulièrement jouissive :

J’ déclare pas, avec Aragon,
Qu’ le poète a toujours raison.
La femme est l’avenir des cons,
Et l’homme n’est l’avenir de rien.
 
Moi, mon av’nir est sur zinc
D’un bistrot des plus cradingues,
Mais bordel, où c’est qu’ j’ai mis mon flingue ?

Dès lors, Renaud rompt totalement avec les chansons engagés à la française, les paroles molles, les influences américaines mal digérées et vomit tout autant les chantres de la liberté 60s qui ne récitaient finalement que les préceptes d’idéologies toutes faites que « ces p’tits bourgeois incurables qui parlent pas, qu’écrivent pas, qui bavent » et le traitent de « démago dans leur torchons qu’j’lirai jamais ». Avec Où c’est qu’j’ai mis mon flingue, il n’y a plus de « us and them », pas de camp des gentils ni de camp des méchants, juste Renaud contre les cons, qu’ils soient de gauche ou de droite.

Et son délire s’amplifie peu à peu... Il s’en prend à la police, à l’armée, au vote et à la République (« La marseillaise, même en reggae, ça m’a toujours fait dégueuler. Les marches militaires, ça m’ déglingue et votr’ République, moi j’ la tringle »... bien avant que ce genre de propos n’attire des ennuis à des rapeurs) pour les opposer au « zinc d’un bistrot des plus cradingues », dernier refuge face aux cons. Ce faisant, il renoue avec l’anarchisme truculent de Brassens : des vers comme « c’est pas demain qu’on m’ verra marcher avec les connards qui vont aux urnes » ou « les marches militaires, ça m’ déglingue » s’imposent comme des héritiers de La mauvaise réputation, et son appel à sortir « des fusils, des pavés, des grenades » évoque plus la jubilatoire Hecatombe que le manifeste d’Action Directe.

De plus en tant que défouloir magistral en forme de bras d’honneur, cette chanson atteint doublement son but. À tous ceux qui voudraient pinailler, à tous les pousse-mégots qui se permettraient de rappeler que Renaud n’était pas aussi indépendant qu’il le clamait, qu’il était clairement associé à la gauche, au PS et à Mitterrand en particulier, à tous ceux qui crieraient à la pose plus opportuniste que réellement anarchiste, la chanson constitue une réponse immédiate tant ce genre de réflexion valide les injures qu’elle contient.

Bien plus qu’une pose ou un manifeste, Où c’est qu’j’ai mis mon flingue est avant tout une réaction quasi-épidermique et libératrice. Ignorant les contractions avec les engagements politiques de son auteur, la chanson est finalement l’expression la plus saine de l’individualisme du chanteur. Refusant de se prêter au petit jeu de l’intégrité à tout prix, de l’artiste engagé qui doit être fidèle à ce qu’il chante, Renaud ringardise radicalement les icônes de la chanson engagé et révèle l’hypocrisie inhérente à tous ces chanteurs incapables d’assumer qu’ils ne sont pas des saints...

… et c’est peut-être pour ça qu’en 2011, elle n’a rien perdu de son mordant et de sa séduction... pour ça et parce qu’elle est probablement la meilleure expression jamais chantée d’un sentiment universel : cette envie de crier un simple et jubilatoire « mort aux cons !!! »

PS : À la version parue sur l’album Marche à l’ombre, on préfèrera sans doute la version présente sur le live Un Olympia pour moi tout seul. Avec une instrumentation quasiment réduite à un rôle rythmique sur lequel Renaud scande les paroles, elle a moins vieilli que l’originale... et le petit texte introductif vaut le détour.



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Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? est disponible sur l’album Marche à l’ombre, paru en 1980 chez Polidor.

Une version live est aussi disponible sur l’album Un Olympia pour moi tout seul, paru en 1982 chez Polidor.