Films, DVD
Patti Smith : Dream Of Life

Patti Smith : Dream Of Life

Steven Sebring

par Yuri-G le 24 février 2009

3,5

DVD paru en octobre 2008 (Medici Arts)

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Qui est Patti Smith ? À un moment, cela interpelle, en écoutant les puissantes illuminations de Horses ; en scrutant le visage sur la pochette, où l’on peut lire l’assurance, la détermination de toute une époque. Quelque chose comme une interrogation pressante. Certaines musiques, peu importe l’adoration qu’on leur porte, ne soulèvent aucune nécessité de connaître l’artiste qui les a créées. Elles se suffisent à elles-mêmes, et ce n’est pas forcément un bien ou un mal. Seulement, pour d’autres, on accède à l’irrépressible sentiment qu’il faut découvrir qui est cette personne, derrière. La musique n’étant que son ouvrage, déjà précieux, mais en-deça de ce que pourra amener la découverte d’une personnalité, d’un esprit, supposé unique. Qui est donc Patti Smith ? Ceux qui le demandent trouveront en Dream Of Life matière à penser. Steven Sebring apporte une réponse. Ou, bien plus, sa réponse.

Ce photographe de mode rencontre Patti Smith lors d’une séance-photo, organisée pour Spin en 1995. Il lie connaissance et quelques semaines plus tard, assiste à son concert à New York. Révélation. Il cherche aussitôt à la filmer. Cela va durer onze ans. Durant cette période, il l’accompagne en tournée, braque son objectif sur elle dès qu’il le peut. Dream Of Life est le résultat de ces années de tournage : un projet de longue haleine. En premier lieu, il s’agit d’une véritable oeuvre, dont on peut mesurer la force en se rappelant nombre de réalisations où l’artiste est filmé comme un simple témoin, égrenant passivement son parcours avec une linéarité inanimée. Plutôt que de se focaliser sur l’itinéraire discographique de Patti Smith, Sebring orchestre un montage où les images d’archives (et donc les données documentaires) n’ont quasiment aucune place. Des moments captés par sa caméra, parcelles fugitives d’existence, voilà ce qui se déroule. Dream Of Life se définit littéralement comme une exploration poétique de l’identité de Patti Smith. Avec ce parti-pris, il n’y a de place que pour l’image qui rendra au plus près sa façon d’être au monde, celle qui illustrera au mieux ses pensées, ses réflexions. Transcription : des paysages défilent dans un noir et blanc fantastique, des lieux se superposent, des objets, des personnages se fixent dans le champ. La voix de la chanteuse, souvent off, évoque des souvenirs, s’attarde sur les artistes qui ont changé sa vie, reprend quelques poèmes. Des extraits live de la période ponctuent le film (avec notamment la présence de Lenny Kaye et Jay Dee Daugherty, guitariste et batteur du groupe originel, rejoints sur quelques dates par Tom Verlaine, Michael Stipe). Puis, soudain, tout se fond en un flux de conscience où la bande-son prend le pas sur des plans devenus muets, les paroles de Patti Smith s’entremêlent à d’autres déclarations. Bref, plutôt qu’une vision « image par image », c’est dans leur épanchement que ces fragments sont dotés d’un pouvoir métaphorique. Ils incarnent de manière globale, pour Sebring, la poésie qui s’écoule de Patti Smith. Ils sont projetés sans repère, ni indice temporel. Dream Of Life agit comme un spectacle envoûtant, farouchement réfractaire à toute progression logique.

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Patti Smith
©Steven Sebring

Vous l’aurez compris, vous en avez peut-être déjà peur : le film joue volontiers sur l’abstraction. Il est facile de mettre à mal sa prétention arty. On peut en l’occurrence le faire à moitié, en regrettant parfois sa systématicité : ralentis, flous, séquences éclatées, en somme le parfait vocabulaire du cinéma atmosphérique. Mais, au fond, il ne pose problème que lorsqu’on cherche absolument des informations sur la carrière de la chanteuse. Dream Of Life repose sur une structure allusive : une fois acceptée, son caractère hermétique n’est plus à déplorer. Le film enrichit l’imagination. Comme un fantasme qui s’élève à partir d’une simple donnée (Patti Smith), il dépasse ce qui lui a donné naissance pour résonner de mille impressions. On pioche entre elles et la plupart envahissent d’une façon trouble mais puissante. Cela ne signifie pas que Patti Smith tienne un rôle secondaire. Simplement, sa présence à l’écran n’apparaît pas primordiale pour pénétrer son univers.

Dans Dream Of Life, elle se dessine comme une figure fantomatique. On la verra se recueillir par trois fois sur des tombes : celles de William Blake, Allen Ginsberg, Arthur Rimbaud. Trois idoles, dont elle semble incapable de se détacher. Dans la séquence la plus incroyable du film, elle est filmée lors d’une lecture d’un poème de Ginsberg, accompagnée au piano par Philip Glass. Le poème est une longue incantation qui se décuple : « I noticed the grass, I noticed the hills, I noticed... ». Une intensité accompagnée par diverses images, jusqu’à ce que la voix de Patti se brise en sanglots et que l’on revienne sur elle. Tout se suspend. Elle crache, pour se libérer, et continue. Ailleurs, elle revient sur la disparition successive de son mari, Fred « Sonic » Smith, et de son frère. Généralement, sa silhouette est décharnée, anguleuse. Ses cheveux tombent comme une longue paille sombre sur ses traits. Mais elle n’inspire aucune morbidité. C’est un personnage tendre, spirituel. « La vie n’est pas une ligne verticale ou horizontale. On a son propre monde intérieur et il n’est pas parfaitement rangé » : une sentence que Sebring a visiblement appliqué pour construire son film. La poétesse se révèle ainsi par facettes. On verra qu’elle est habitée par une grande violence, se manifestant à travers divers combats, notamment contre Bush et la guerre en Irak. Dans une scène, elle poussera envers George une harangue féroce mais intelligente. Dans une autre, elle s’extasie devant une robe qu’elle chérissait enfant. Elle évoque ensuite Bob Dylan hélant un taxi, Jackson Pollock, William Burroughs. Et toujours avec cette magie sans laquelle le film ne serait rien : sa voix. Timbre profond, élocution mesurée, et, par touche infime, traînante. On succombe à sa séduction. Pour l’entendre, dans la séquence live suivante, éructante, déformée, animale. Mais qui est Patti Smith ?

En définitive, on ne sait plus. Steven Sebring a brouillé tous les éléments. Il les a découpés et remaniés dans une perspective opaque. Raison pour laquelle on est attiré par ce film. La chanteuse devient sous nos yeux un mystère. Patti Smith n’a jamais semblé aussi proche et aussi métaphorique.



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