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Philippe Manœuvre

Philippe Manœuvre

par Arnold, Milner le 17 janvier 2006

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Inside Rock : Bonjour Philippe Manœuvre et bonne année ! En l’an 2000, vous posiez la fameuse question « qu’est-ce que c’est qu’être rock en l’an 2000 »... Donc, on voudrait savoir, pour vous ce que c’est qu’être rock en 2006 ?

Philippe Manœuvre : On a créé ça à l’époque parce que le rock était soit-disant « mort ». On nous expliquait partout qu’on était dépassé par la modernité, par la techno, par le hip hop, par l’ambiant, etc... Finalement, on s’était dit : « Oui, mais enfin, il reste encore quelque chose ! » mais on savait plus quoi... Enfin, les lecteurs savaient plus quoi. Et la question les a aidés à se reconstruire une identité forte. Moi, je l’ai mon identité. Je peux vous dire : être rock en 2006, ce sera lire mon livre, ce sera d’aller au Gibus les vendredis soir... Maintenant, on a même pris l’animation en main.

IR : C’est clairement Rock & Folk l’animation du Gibus ?

PM : Oui, c’est nous qui avons fait ça depuis le début [1]. Quand toutes les maisons de disques nous ont expliqué que c’était fini, qu’il n’y en avait plus, que ça ne passerait plus par eux s’il y en avait. Donc nous, on s’était dit à partir de là que ça devenait extrêmement amusant de leur prouver qu’ils avaient tort. Et de prouver qu’on pouvait mettre des groupes de rock sur une scène et que ça faisait venir des gens qui payaient pour voir ça. On a provoqué un séisme, qui se termine là puisqu’il y a quatre groupes de cette mouvance qui sont signés : Naast, Second Sex, Plasticine et un quatrième en cours de signature.

On a repris les choses... On a vécu la fin du monde nous ! L’année de la fin du rock c’est sans doute l’année 1994, le suicide de Kurt Cobain. Là, il y a une incompréhension générale mondiale. « Qu’est ce que c’est que ce truc où les mecs, une fois arrivés au sommet, se tirent une balle ? ». Tout le monde se posait d’un seul coup cette question : « Qu’est ce que c’est que ce rock’n’roll ? Fallait-il en finir avec cette musique aussi mortifère ?  ». Après, il y a eu quatre ans de deuil : tous les groupes grunge explosaient les uns après les autres. Même des Faith No More retournaient dans l’underground. Tout le monde abandonnait. Et les maisons de disques ont arrêté de signer des groupes, bizarrement. Les derniers groupes du moment sont tous sur des indépendants : The Strokes, The White Stripes, The Libertines... La production des majors dans le rock est passée d’une quarantaine de projets par an à deux ! C’est pas du pipot ! Cette année, Virgin sort DEUX disques rock : Ben Harper en avril et Lenny Kravitz en octobre.

IR : Pourtant, aujourd’hui, on voit du rock partout, à toutes les sauces ?

PM : Le rock, c’est un code. Un code graphique, ça n’est pas de la musique populaire. Les artistes populaires en France sont tout sauf rock ! C’est Cali, c’est Raphaël, c’est Tryo, c’est Kyo... C’est pas du rock ! (approbation générale) Et pourtant, c’est eux qui vendent un million d’albums.

IR : Dans votre livre La Discothèque Rock Idéale, vous dressez la genèse et l’influence de 102 albums que vous considérez comme incontournables. De quelle manière avez-vous choisi d’évincer certains albums ?

PM : J’ai rien évincé ! Je parle de ce que j’aime ! Donc, j’évince rien, personne a de droits sur moi ! Je reçois des lettres de fous furieux qui ne sont pas contents parce qu’il n’y a pas Police ! C’est moi qui me tape le boulot, c’est moi qui les écrit les chroniques. A Rock&Folk, on sent que les gens ont besoin d’historique. Et puis, j’ai essayé de raconter le rock’n’roll ! C’est pas le rock FM, c’est pas les meilleures ventes... Je pars du principe que les gens ont en moyenne 30 disques chez eux donc souvent les meilleures ventes : Harvest de Neil Young, Legends de Bob Marley etc... J’essaie de faire découvrir autre chose. La première année, c’est facile, les douze premiers qu’on a faits c’était le White Album, Fun House, Electric Ladyland, etc... Mais après, on se pose la question tous les mois : quel disque mettre dans la discothèque idéale ? Il faut un disque qui tienne le choc, qui plaise aux gens. Après, ça peut paraître évident...

Par exemple, il y a Clash. Au moment de faire The Clash, je dis : « Evidemment, on fait London Calling ». Et là, Palmer me dit : « Non, ça va pas, London Calling, c’est du Clash qui font un groupe normal. Au départ, c’est pas ça les Clash ». C’est vrai que le premier Clash, c’est l’ALBUM des Clash, il y a tout le son Clash. Pouquoi on a besoin de London Calling si on a cet album-là ? C’est vraiment le premier album qui est définitif ! De l’histoire ! Après on peut mettre Combat Rock... mais il y a déjà des synthés, donc déjà les Clash avec des synthés, c’est anti-Clash ! Et ouais ! Rock The Casbah, ça va finir par faire des pubs Levi’s.

Je parle du rock’n’roll, d’un truc rebelle, d’un truc sauvage, qui défrise... La constante de tous ces disques, c’est qu’on peut écouter même les albums de 1956, de 1966, de 1976, c’est les bons ! Mais, il y en a tellement eus de mauvais mais qu’on aimait beaucoup. Y’a des chefs d’oeuvre dont personne ne se souvenait comme Berlin de Lou Reed... Bon, il y a un disque qui est le 102ème, c’est Copperhead, ni comptabilisé ni rien, je voulais me faire plaisir. Mais pour le reste, c’est quand même des albums de toute l’Histoire, vous pouvez pas vous tromper.

IR : On s’attendait quand même à trouver du Bowie : Ziggy Stardust ou Hunky Dory...

PM : J’ai mis Pin Ups parce que l’histoire de cet album est quand même incroyable. La moitié du business, c’est du Pin Ups aujourd’hui : c’est des compils, des rééditions, des remasterisations et des tributes. Il y a un quart de l’industrie du disque qui fait que Pin Ups, tout le temps, tous les mois ! Cet album a tout inventé : la nostalgie, le concept rétro. Il regarde dans le rétroviseur, le rock comme il était avant... Les Who ont d’ailleurs pris des pages de pubs entières pour hurler contre ce disque en disant : «  Mais de quoi il se mêle de dire que c’était mieux avant les Who ? Si on veut jouer Anyway, Anyhow, Anywhere on a pas besoin de lui ! ». Et en plus, ce que me disent tous mes copains qui sont dans la haute fidélité d’exception : « C’est le chef d’oeuvre du son analogique de Bowie ». J’aurais pu mettre Ziggy Stardust mais je pense que que les lecteurs qui font la démarche d’acheter un livre comme ça, ils savent que Ziggy Stardust existe. Souvent, je mets un coup de projecteur sur le disque juste à côté. Ils savent que Harvest existe, je vais leur parler de Tonight’s The Night, etc... Mais, c’est vrai que certains choix étaient assez durs. Pour Pink Floyd, j’ai longtemps hésité entre Dark Side Of The Moon ou Wish You Were Here qui est un disque colossal. Mais on ne peut pas ignorer que Dark Side Of The Moon, c’est là où, nous, qui étions gamins, avons acheté des chaines stéréo pour entendre le son dans les deux baffles ! C’est là où tout le monde s’est mis a écouter Pink Floyd ! C’est l’album qui est resté classé dix ans dans les meilleures ventes !

IR : Il y a une impasse qui est faite entre 1982 et 1987, est ce que ça veut dire que déjà, à l’époque, le rock était mort ?

PM : Non... Il n’y a pas de disque entre 1982 et 1987 ? C’est possible. 1982-87, c’est INXS, c’est Dire Straits, Police... Moi, là, je disparais... En 1987, il y a The Cult avec l’album Electric. Mais, c’est tellement un disque mineur par rapport à Led Zeppelin IV. Qu’est-ce que vous voulez parler d’Electric ? C’est comme si c’était des fans de Led Zeppelin IV qui faisaient un disque... J’essaie quand même de trouver des gens qui font un boulot un peu original quand même : (il feuillette son livre) Les Specials, ensuite on a Prince, les Guns qui ont quand même vachement marqué, les Pixies et Sonic Youth évidemment n’en parlont même pas, les Rage Against The Machine... Mais bon, il faut pas faire comme si mon livre était un disque des Beatles et aller chercher des messages cachés du genre « 1982-1987, n’achetez pas ! ».(rires)

Mais ce que je peux vous garantir, c’est que c’est les bons disques qui sont dedans. C’est les disques avec des chansons qui ont été testés depuis 30 ans pour certains, c’est les BONS disques. On les défend mordicus. Après, tout est ouvert, tout le monde pourra dire : « Je suis pas d’accord sur le Deep Purple ou etc... ». L’important, c’est aussi de choisir ces disques qui ont une histoire pour raconter l’Art, c’est pas facile, c’est souvent cher payé. Les pauvres gens qui font des disques y laissent beaucoup. Et au moment où il y a une nouvelle génération qui arrive, qui s’apprête à recommencer le délire, c’est pour leur dire : « Faites gaffe ! ». Et leur raconter des exemples : des histoires de mixages dans le dos, de coups bas, de coups durs... Mais qu’il faut apprendre un truc : c’est jamais mortel. Et, j’espère que les gens qui lisent ça comprendront que c’est une bataille permanente ! A part trois disques où ça se passe bien dans ce livre. En gros, il y a Sgt. Pepper’s où on leur donne les clés du studio en leur disant : « Allez-y les gars, amusez-vous et faites-nous un beau disque ». Il y a aussi King Crimson et Roxy Music, mais à part ça ? Tous les autres disques, c’est que des problèmes ! Problèmes de son, d’engueulades dans le groupe, etc... Un groupe, c’est une entité volatile qui est sujette à plein de problèmes. C’est des gens qui s’adorent et qui se détestent. Fondamentalement, c’est pas possible autrement.

IR : C’est ce qui permet aussi à un groupe d’avancer des fois...

PM : ... Oui... Des fois, puis des fois pas... Des fois il y a trop de haine. Le rock, ça a toujours été la relation entre un guitariste et un chanteur. Quoi qu’il arrive. Le rock’n’roll, c’est un groupe de mecs qui disent : « Toi, t’es le meilleur de notre bande, on va te pousser devant » et après, il y a tous les problèmes que ça peut engager. Quand ils appellent Jimmy Page qui pousse un gamin comme Robert Plant, à un moment, il y a un problème. C’est quand même Jimmy Page la star absolue !

IR : C’est ce qui est très bien décrit dans le film Almost Famous...

PM : Oui ! Voilà ! C’est tout ça les histoire de groupes ! C’est des histoires qui ont existé déjà, des histoires qui sont fabuleuses à vivre. Si on veut faire le tour du monde, un groupe de rock, c’est le meilleur moyen. C’est tous frais payés, surveillés, à boire des coups dans tous les bars à la mode. Voilà... Enfin, j’ai voulu raconter cette aventure en gardant quand même ces disques. Et, c’est soit des trucs que seuls les rock critics connaissent, soit des chefs d’oeuvre un peu oubliés. Personne n’en parle jamais par exemple de ce disque de Sly & The Family Stone. Pour moi, c’est jusqu’où on pouvait aller dans le commercial et en même temps, je me rend bien compte que c’est une utopie anti-commerciale que j’ai fait là... mais qui a quand même trouvé un certain lectorat.

IR : Le livre se vent bien ?

PM : Ah oui ! Quatre éditions ! Du 4 novembre au 4 janvier, il y a eu quatre éditions. En même temps, comme le dit l’éditeur, c’est pas sûr qu’en février il y ait beaucoup de monde pour acheter un livre pareil. Mais il est là, il existe, ça fait une petite référence dans un monde où il n’y avait rien ! Ou alors, on vous dit : « La grande discothèque : 500 références » et tout est chroniqué en deux lignes qu’on trouve sur Internet. Moi, je voulais que ce soit une encyclopédie. Un truc qui n’ait pas de la digest-culture. Je pense que quand on aime la musique, on a pas peur de lire un article de plusieurs pages. Et à partir du moment où on s’est remis à faire ça, beaucoup de jeunes sont revenus vers Rock & Folk.



[1Les soirées au Gibus reprendront tous les vendredis soir à partir du mois d’avril. Ces nouvelles sessions verront l’arrivée de nouveaux groupes, dont une dizaine de province.

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