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Shearwater

Shearwater

par Yuri-G le 2 septembre 2008

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Jonathan Meiburg est ornithologue. Son bonheur est d’assister à l’envol d’une colonie d’albatros en Nouvelle-Zélande. Ou d’aller s’isoler dans les îles Malouines pour guetter le macareux. Des quêtes solitaires, dans des contrées immenses, balayées par un vent qu’on imagine sauvage, inespéré. Les oiseaux... il y autre chose aussi. Jonathan Meiburg écrit des chansons incroyables. Son groupe, Shearwater, possède la beauté incessante et le secret des paysages que Jonathan parcourt ; son album, Rook, pourra être écouté dans vingt ans, il n’aura pas subi les outrages du temps. En 2008, Jonathan Meiburg décide que toute son âme se trouve ici. Il décide de quitter Okkervil River. Shearwater était communément le side project de Okkervil River. Mais en 2008, Shearwater a atteint l’état de grâce. L’âge adulte, Rook, avec lequel tout va se poursuivre.

Inside Rock : Shearwater s’est formé en 1999 avec Will Sheff, en tant que collaboration en marge de Okkervil River [où les deux officiaient, NDA]. Depuis, Will Sheff s’est écarté du projet et aujourd’hui sort Rook, votre cinquième album. Comment présenterais-tu l’évolution de votre musique et du groupe durant ces années ?

Jonathan Meiburg : Je pense que ça a pris du temps pour arriver à un point où nous avons le sentiment de savoir ce que nous faisons (ce qui ne veut pas dire que je sais ce que nous ferons après). Mais les années où nous avons enregistré et joué aussi bien avec que sans Will, nous ont menés là où nous sommes, avec ce qui est pour moi la version du groupe la plus créative et la plus satisfaisante qu’il y ait eu. En même temps, le groupe a toujours été le mien, celui de Thor et de Kimberly, et des autres personnes qui sont venues et reparties... donc il y avait comme une continuité même s’il y avait aussi du changement.

I.R : Palo Santo, album que tu as écrit seul [sorti en 2006, NDA], est considéré par beaucoup comme un accomplissement, un départ vers d’autres contrées. Qu’en penses-tu ? Était-ce une évolution naturelle, avec ton songwriting au premier plan ?

J.M : Les chansons pour Palo Santo semblaient arriver toutes ensemble au bon moment, et « s’appartenaient » ensemble, même s’il est difficile d’expliquer comment ça s’est produit. A cette époque, Palo Santo apparaissait vraiment comme un grand pas en avant et de bien des façons je conçois cet album comme notre passage à l’âge adulte, quand nous avons commencé à comprendre « de quoi » nous devrions être faits. Depuis, nous avons continué à modifier notre approche de l’écriture et de l’interprétation, et j’attends du prochain album qu’il soit aussi différent de Rook que Palo Santo l’était des précédents.

I.R : Cet album est d’ailleurs dédié à Christa Päffgen (Nico) et j’ai lu que les chansons étaient « vaguement centrées autour de sa vie et mort ». Peux-tu nous en dire en plus ?

J.M : Au moment où j’écrivais Palo Santo, j’étais obsédé par les albums de Nico, The Marble Index et Desertshore. J’étais troublé par le fait que cette musique surnaturelle puisse venir de la même personne ayant enregistré Chelsea Girls, et stupéfait que sa voix aille aussi bien avec la musique qu’elle a écrite - sur ces deux albums, elle ne sonne pas du tout lointaine ou détachée, comme elle peut l’être (de façon charmante) avec le Velvet. J’ai voulu mieux la connaître alors j’ai fait des recherches, et j’ai constaté que pendant que j’écrivais les chansons, des morceaux, des pièces de l’histoire de sa vie (ou du moins des histoires concernant sa vie - souvent, il est dur de séparer le vécu du folklore en ce qui la concerne) parvenaient à s’immiscer dans les chansons. Palo Santo n’a pas vraiment « d’intrigue » en soi, mais pendant que j’écrivais chaque chanson, je pensais à un épisode spécifique de la vie de Nico, réel ou imaginé. Par exemple, La Dame et la Licorne s’ouvre sur sa mort, au moment où elle a une attaque et tombe de sa bicyclette à Ibiza... et l’album se referme dessus aussi, avec Going Is Song. Ça ne m’a pas vraiment gêné que chacun interprète ces choses dans l’album en l’écoutant - délibérément, je ne l’ai pas mentionné dans les interviews quand il est sorti - mais pour moi il était important que Palo Santo ait une structure interne que je puisse appréhender, et la vie et l’art de Nico me l’ont fournie. J’espérais que l’impression laissée à l’auditeur une fois l’album écouté soit celle d’une unité, d’une perfection, même si celui-ci n’était pas sûr du propos de l’album en termes concrets. Cela vaut aussi pour Rook, bien que j’ai adopté une approche et un regard très différents pour cet album.

I.R : Vos compositions ont d’abord évolué dans le folk mais vont maintenant bien au-delà. Il y a quelque chose de hanté, un souffle qu’on ne trouve guère dans d’autres disques du genre qui sortent aujourd’hui. Te sens-tu proche d’une scène ou d’un artiste actuels ?

J.M : Pas vraiment, mais de toute façon je n’aime pas passer le temps à réfléchir à ce que d’autres groupes « indie » font en ce moment - c’est épuisant, et aussi ça aboutit à ressentir la musique comme une course au sommet ou un concours de popularité. C’est facile de s’y laisser entraîner, mais ça revient à penser à un ensemble de choses extra-musicales qui, si tu te laisses dévoré par elles, peuvent finalement te détruire en tant qu’artiste. Généralement, je préfère écouter la musique de gens qui ne sont plus vivants ou qui n’en font plus actuellement. Ceci dit, j’aime et j’admire vraiment Xiu Xiu. Et aussi Bill Callahan.

I.R : Votre musique est vraiment marquante et bouleversante. Elle est à la fois douce et brutale. Beaucoup la rapprochent de Talk Talk, avec Spirit Of Eden ou Laughing Stock et vous avez enregistré une reprise de The Rainbow pour le single de Rooks. En quoi ont-ils pu être une influence pour vous ?

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Talk Talk : Laughing Stock

J.M : Tu es très aimable ! Effectivement j’aime ces disques, même s’ils ne sont certainement pas mes seules influences. Mais je dirais qu’ils m’ont inspiré, quand je les ai écoutés pour la première fois il y a quelques années, en ce sens qu’ils m’encourageaient à poursuivre mes intérêts quelqu’ils soient, à ne pas redouter la beauté et la clarté dans ma musique tant que ces qualités sont équilibrées par des forces et des courants plus sombres. Ce qu’il y a de plus inspirant dans les albums de Talk Talk, c’est qu’ils semblent refléter, dans le son même, la manière dont tu éprouves la vie à l’instant ; et que l’inextricabilité frustrante du bien et du mal, de la beauté et de la laideur, n’est pas un problème à résoudre ou à ignorer, mais une grande vérité à embrasser dans ton art, autant que tu le peux. Tout cela, Laughing Stock semble particulièrement réussir à l’évoquer, il en fait sa plus grande force ; c’est la qualité qui le rend si captivant.

I.R : On peut dire que Rook marque une nouvelle étape pour vous, avec des arrangements plus présents, plus riches. Comment s’est passé le travail en studio avec Matthew Barnhart ? Laisses-tu dans tes compositions une part d’improvisation et de liberté pour les autres membres du groupe ?

J.M : On a passé du temps à enregistrer Rook, plus que pour aucun autre album, alors on a été capable de le creuser vraiment, ce qui nous était impossible avant. Parfois c’était bien, et d’autre fois c’était épuisant. On est arrivé en studio avec à peu près 15 chansons, et pendant qu’on les enregistrait, on continuait à les sculpter, à les transformer jusqu’à ce que devienne clair la façon dont ces chansons « voulaient » s’appartenir ensemble. Ça peut être un processus lent, mais cela donne à chacun la liberté de faire sa propre contribution aux compositions et aux arrangements des titres. J’ai tout supervisé du début jusqu’à la fin, mais c’était vraiment un travail de groupe.

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Thor Harris, Kimberly Burke et Jonathan Meiburg

I.R : Quand on écoute Shearwater, ta voix est instantanément frappante. D’une certaine manière, elle est la clef de Rook. Comment l’envisages-tu ? Y a-t-il des modèles qui t’ont guidé ?

J.M : Je ne peux pas vraiment dire. Ma voix est là simplement, et tant que je continue à m’en servir, elle continue à changer par petites touches parfois surprenantes. J’ai appris à chanter jeune, dans les choeurs d’église, ce qui je pense a formé ma technique, mais j’ai aussi passé des années à me débattre contre certaines choses que j’avais apprises là, afin d’être plus expressif et moins « maniéré ». J’y travaille encore. J’apprécie de chanter maintenant plus que jamais.

I.R : D’une manière générale, qu’est-ce qui t’inspire ?

J.M : Le monde naturel, et le degré auquel nous, humains, avons tenté de nous en séparer.

I.R : Comment se passe la tournée ?

J.M : Très bien, merci. On s’entend tous bien, on joue ensemble dans un bon esprit ; je ne pourrais pas en demander plus. Je suis toujours un peu étonné d’être capable de faire tout ça.

I.R : Maintenant que tu te consacres pleinement à Shearwater, quelles sont tes ambitions, tes projets pour le groupe ?

J.M : A l’heure qu’il est, je cherche simplement de nouvelles chansons. J’ai quelques idées pour des projets à venir mais ils sont encore à l’état d’ébauche pour le moment, et je ne veux pas en parler trop tôt. Je suppose que tu pourrais dire que mon ambition est juste de continuer à évoluer, au travers des tournées, de travailler à un nouvel album, et de faire encore de la musique - et, tout aussi important, d’apprécier encore de la faire - d’ici les années à venir.

I.R : En quelques mots, quelles sont tes impressions (ou non) à propos de :

Nick Drake ?

J.M : Il semble rendre ça facile.

I.R : Brian Eno ?

J.M : Son emprise est solide, ne vous lâche pas.

I.R : PJ Harvey ?

J.M : Des sons de guitare fantastiques.

I.R : Coldplay ? [dont Shearwater a assuré la première partie sur quelques dates aux États-Unis, NDA]

J.M : Tous des gentlemen. On les accable beaucoup, mais ils sont là pour les bonnes raisons.

I.R : Terrence Malick ?

J.M : Attiré par les lumières dorées. Il a l’air d’aimer aussi les oiseaux.

I.R : Cormac McCarthy ?

J.M : Montre la valeur et le danger de monter le volume à 10 et de l’y laisser. [n’ayant pas saisi l’allusion, j’accepte volontiers tout message susceptible de m’éclairer, NDA]

I.R : Les oiseaux ?

J.M : Des compagnons de voyage patients et endurants. Avec de la chance, la plupart seront toujours là une fois que nous serons partis.

I.R : Les villes ?

J.M : De pauvres substituts au monde réel. Des chambres fortes artificielles.

Shearwater sera en concert à la Maroquinerie le 12 septembre.



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