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The Magic Position

The Magic Position

Patrick Wolf

par Béatrice le 20 mars 2007

4

paru le 26 février 2007 (Loog Records/Polydor)

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Patrick Wolf change de couleur de cheveux à chaque album. Il a été blond, il a été brun, le voilà qui arbore un roux flamboyant, comme pour tirer sa révérence à la noirceur et à la (très relative) sobriété de ses deux opus précédents. Patrick Wolf a décidé de flamboyer sans réserve, de flamber avec superbe, et de faire virevolter son lyrisme vers des horizons scintillants et châtoyants, après l’avoir entortillé dans des filets d’angoisses et de mauvais rêves puis délivré pour le regarder tourbillonner au gré des vents et des vagues depuis le sommet d’une falaise. Voilà notre loup magicien converti à l’accord majeur, qui doit avoir des vertus de catalyse sur l’exubérance romantique, surtout face à un sujet sensible doté d’aussi belles prédispositions ; mais comment donc convertit-on un rêveur solitaire qui aime se balader sous la pluie des cimetières et faire chanter son violon dans la tempête aux charmes entraînants et souriants des accords majeurs ? Comment, subitement, un type qu’on pouvait surprendre avec son accordéon en train d’errer dans des plaines sauvages et malmenées par des bourrasques se retrouve-t-il à adopter une pose grotesque sur un manège aux couleurs criardes dans un costume de clown tout aussi criard ? Déjà, il change de couleur de cheveux. Mais l’explication purement, abruptement et simplement capillaire paraît, il faut bien l’admettre, un peu légère et superficielle, parce que d’abord, qui nous dit que c’est sa rousseur qui lui a fait découvrir les accords majeurs ? L’inverse est plus probable, reconnaissons-le.

Non, ce qui est arrivé à Patrick est à la fois plus simple et plus profond. Il s’est trouvé une muse, une muse qui lui a appris « à vivre, à aimer, en accord majeur » et lui a enseigné cette mystérieuse position magique dont il est question ici ; comme toute muse digne de ce nom, elle l’a inspiré, et lui, comme tout artiste digne de ses prétentions, tout à son bonheur d’avoir déniché une muse autre qu’une louve ou une vague s’écrasant sur une falaise, a laissé couler l’inspiration qui venait d’elle à travers lui, et à réussi à ne pas être trop absorbé dans son conte de fée pour que son art y disparaisse. Au contraire, il a absorbé le conte de fée dans son art, et en a extrait un album luxuriant, tourmenté (le vrai romantique est tourmenté même lorsqu’il est heureux), enflammé et enjôleur, entêtant et grisant comme une liqueur douceâtre, et beaucoup moins effrayant que sa pochette. Évidemment, l’histoire se termine mal (le vrai conte de fée romantique se termine mal, même quand une muse veillait dessus), la Belle disparaît de la vie du Loup pendant mixage de l’œuvre qui lui était dédiée, et le destin de la Position Magique, qui a perdu quelques plumes et pas mal de sens au passage, s’en trouve un tantinet compromis. Accident... & emergency... Mais l’artiste digne de ses prétentions ne se laisse pas abattre par les coups durs de la fortune, cette salope ; l’album est terminé, l’album est là, l’album sortira.

Et vlam ! L’album est arrivé, plusieurs mois après un single qui appelait au secours, vite, sur fond parano-glam. Il démarre doucement, batterie tribale, violon sombre qui s’éclaircit et s’attise légérement pour accueillir la voix - et la première chose qui frappe, et qui continue de frapper à chaque écoute c’est que cette voix, dieu, ce n’est pas n’importe quelle voix - pleine, chaude, ample, forçant le respect et l’admiration dans le murmure autant que dans le rugissement. Elle s’empare des mots, les malaxe jusqu’à ce qu’ils aient la texture et la consistance qu’elle leur veut, puis les crache dans la nature, à la fois rauque et veloutée, fluide et saccadée. Et le violon, lui n’en peut plus de s’embraser et de batifoler, il appelle à la rescousse un clavier qui fait ruisseler des gammes ascendantes, et Patrick Wolf est décidément amoureux, chante des dârlin’ enjôleurs et une panoplie de compliments tressautants et excessifs, forcément, car l’amour de Patrick Wolf est une hyperbole, et une belle :

"’Cause out of all the people I’ve known
The places I’ve been
The songs that I have sung
The wonders I’ve seen
Now that the dreams are all coming true
Who is the one that leads me on through ?
It’s you "

C’est la deuxième chanson, et on resterait bien coincé sur ce refrain irrésistible, mais Patrick appelle à l’aide en un « Emergencyyyyyyy ! » étranglé, et on retombe sur le single évoqué plus haut, où il renoue avec ses passions pour les bruitages electro, les ambiances paranoïaques et les « whoop-hoo » ; sauf qu’il n’est jamais plus captivant que quand il relègue les fioritures électro-synthétiques au second plan et abandonne sa voix aux caprices d’un violon, d’un piano ou d’un ukulélé enfiévrés. Le monde est bien fait, à partir du diptyque The Bluebell/Bluebells, le ciel se charge de nuage et s’assombrit, les ambiances deviennent plus électrifiées et impétueuse, la voix se débride et déploie son ombre imposante et parfois menaçante, à laquelle vient se mêler le temps de Magpie celle, non moins imposante et menaçante, de Marianne Faithfull qui prend des accents d’incantation prophétique. Patrick Wolf ne pouvait décidemment pas abandonner complètement la fougue de l’orage et les passions de la tempête, qui s’éveillent et s’étirent pour se sortir de leur torpeur. Il en fait trop, sûrement beaucoup trop, oui, mais qu’est-ce qu’il le fait bien ! On pardonnerait (presque) n’importe quel excès à une voix pareille, problèmes serait-ce que parce que c’est une voix à qui rien ne va mieux que les excès. Vu qu’en plus, les excès en question sont magnifiques et ensorceleurs, non seulement on pardonne, mais on succombe. On est emporté loin, très loin, très, très loin de l’entrain du titre homonyme, et quand arrive la majestueuse Augustine (et un prénom qui se voit instantanément réhabilité, non tous ne sonneraient pas aussi bien dans la gorge du chanteur), on est plongé dans les méandres nébuleux que dessinerait un d’un crépuscule orageux, dans une fièvre douce et caressante, à peine perturbante, qui ne cesse de s’intensifier alors qu’on se promène dans le Secret Garden que cultive Patrick en y semant des lianes ombrageuses et y récoltants des fruits ; l’orage éclate, enfin, ou en tout cas passe, dans une cacophonie de son inquiétants qui incorporent des alarmes, violoncelles mornes, des hurlements de loups, des cloches macabres, des violons destructurés et des rythmes oppressants.

Il fallait ça pour qu’il retrouve un semblant de légèreté, retombe amoureux sans se poser de questions, ressorte ses dârlin’ caressants et invite la « dârlin’ » en question à se perdre avec lui avant de virer jazzy et de swinguer avec son piano en se déclarant Enchanted avec une nonchalance d’autant plus déconcertante qu’on se rappelle où il était, à peine dix minutes plus tôt. Mais mince, ce type va-t-il arrêter d’être irrésistible, à la fin ? Ceci pourrait s’assimiler à de l’abus ostentatoire d’organe vocal outrageusement avantageux, il devrait pourtant le savoir, et il faut encore qu’il en rajoute... Si les héros romantiques se mettent à jouer les crooners, et bien, en plus, on ne va plus s’en sortir, très cher. L’enchanté enchanteur comprend, abandonne vite ce costume, qui lui va beaucoup trop bien, et termine son numéro en faisant scintiller des étoiles sur une mélodie clignotante, charmeuse et charmante mais relativement inoffensive par rapport à ce qui la précède. Un Finale qui voit se disloquer les cordes et les litanies, et le magicien flamboyant se volatilise dans un crépitement. Il n’est pas resté très longtemps, comme tous les feux follets ; en tout cas, quand bien même le brun lui allait à merveille, le roux lui sied fort bien.



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Tracklisting :
 
01. Overture (4’40’’)
02. The Magic Position (3’53’’)
03. Accident & Emergency (3’17’’)
04. The Bluebell (1’11’’)
05. Bluebells (5’17’’)
06. Magpie (3’57’’)
07. The Kiss (1’05’’)
08. Augustine (4’19’’)
09. Secret Garden (1’49’’)
10. (Let’s Go) Get Lost (3’17’’)
11. Enchanted (2’07’’)
12. The Stars (3’51’’)
13. Finale (1’57’’)
 
Durée totale : 40’40’’