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Who Killed Amanda Palmer

Who Killed Amanda Palmer

Amanda Palmer

par Béatrice le 21 octobre 2008

3,5

Paru le 16 septembre 2008 (Roadrunner)

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Amanda Palmer est morte, paraît-il. On ne sait pas qui l’a tuée. En fait, on ne sait même pas comment elle est morte. La photo surplombée par la question non-ponctuée (Who Killed Amanda Palmer) ne nous aiderait pas beaucoup, si d’aventure on se prenait d’envie d’élucider le mystère. On n’y verrait juste que (ce qu’on suppose être) son cadavre gît sur un plancher usé, porte un ravissant manteau pourpre, tient d’une main un bois de cerf et de l’autre, le bout de doigts de quelqu’un d’autre, et a perdu un escarpin. Ce n’est pas grand-chose. Aller se renseigner un peu plus loin (c’est-à-dire, au dos de la photo) ne nous servirait guère plus, au contraire. On y apprendrait qu’Amanda Palmer est morte (ça, on avait cru le comprendre), que tout le monde le sait (pas étonnant, on nous l’a répété), mais que personne n’a la moindre idée de la nature de cette mort. On y apprendra également, de la plume de Neil Gaiman, qui pourtant s’y connaît en matière de mystères rationnellement inexplicables, que tout ce que l’on peut faire est collectionner les interprétations, théories et spéculations – et éventuellement, les cartes thématiques explorant et décrivant les différents scénarios imaginables, ou les chansons en l’honneur de la morte mystérieuse. Peut-être est-ce du fait de cette multiplicité de réponses, toutes aussi valables les unes que les autres et donc toutes aussi fausses les unes que les autres, que la question se passe de point d’interrogation et se transforme en constatation grammaticalement inversée…

Laissons donc chacun se faire son idée sur les données inconnues, et concentrons-nous sur les connues. Amanda Palmer, en dépit de la bizarrerie chronologique qui veut nous faire croire que sa mort est antérieure à 1965 alors qu’elle est née 11 ans après cette date, vient du Massachusetts. Elle est plus connue comme fournisseuse de voix, de mains pianistes et de force créative des Dresden Dolls, un étrange duo piano-batterie misant sur l’anachronisme comme esthétique : maquillage blafard, costumes de Pierrot et Colombine déchus, et chansons de cabaret. Comme ils ont débarqués au mauvais moment, c’est-à-dire juste après Seven Nation Army, qu’ils sont deux et qu’ils ont une identité visuelle marquée, on se laisserait bien tenter par le diable, et aller jusqu’à les comparer à ce à quoi ressembleraient les White Stripes si on les plongeait dans l’Allemagne décadente d’avant le Technicolor. Cela ne serait que partiellement juste, comme toutes les comparaisons simplistes, mais ça a (du moins je l’espère) le mérite de donner une petite idée. De toute façon, là n’est pas vraiment le sujet, puisque sur ce disque pseudo-testament, Amanda Palmer est Amanda Palmer, et puis c’est tout. Ce ne veut pas dire qu’elle est toute seule, loin s’en faut. Elle est plutôt en très bonne compagnie, ayant réussi à débaucher bon nombres de musiciens d’origines variées, des Born Again Horny Men of Edinburgh à East Man Ray des Dead Kennedys ou Annie Clarke de St Vincent, en passant par le sieur Ben Fold, qui, non content d’apparaître sur la moitié des chansons, est également co-producteur de l’album.

L’album est en deux actes de six morceaux chacun, s’ouvre sur « Une courte histoire de quasiment rien » et se clôt par « Une courte histoire de presque quelque chose ». Entre les deux, il y a un cocktail de chansons qui portent de très jolis titres et se succèdent en accélérant et ralentissant sans prendre la peine de prévenir. L’ensemble est en fait plutôt pop, avec profusion de riff accrocheurs et de mélodies bien gaulées – mais, et on n’en attendrait pas moins de la dame, c’est une pop un tantinet déviante, sans qu’on puisse précisément identifier la déviance. Amanda Palmer raconte des histoires qu’on devine assez étranges, ou du moins inhabituel, malgré son débit de mitraillette qui parfois rend ses textes pas si intelligibles que ça. On perd un peu le fil par moment, mais on saisi par exemple une déclaration d’amour infidèle, tendance « ne va pas croire que je suis prête à n’être plus que la moitié d’un couple » (Ampersand), ou une série de péripéties échevelée, entre fête surpeuplée, substance glissée dans un verre, et avortement en compagnie de son petit ami (Oasis) débitée avec verve sur un air sautillant. Il y a des sauts de rythme en abondance, et même si un des prétextes de l’album était de réussir à caser quelque part des titres trop calmes pour les Dresden Dolls, une bonne moitié de l’album boxe farouchement les mots et les notes – d’ailleurs, ce sont souvent les chansons les plus réussies, comme l’épique Guitar Hero, la fiévreuse Runs In The Family ou encore Leeds United, propulsé par un ensemble de cuivres.

L’unificateur de l’ensemble, qui autrement pourrait être assez hétéroclite (mais il est difficile de l’imaginer autrement, alors cette remarque n’est pas à être prise plus au sérieux que ça), c’est le piano – c’est lui qu’on entend le plus, cristallin et imposant à la fois, faisant peser chaque note et s’envoler les mélodies. Il domine presque sur la voix, grave et rauque, qui pourtant s’amuse à osciller entre montées et descentes, calme et angoisse, mots crachés et mots étirés. Parce que le piano marque chaque seconde de son pas, parce que la voix s’amuse à n’en faire qu’à sa tête, et parce que les chansons, toutes en étant de facture relativement classique, sont rétives à tout étiquettage, on pense souvent à Regina Spektor (plus qu’aux White Stripes à vrai dire), la candeur acide en moins, et les teintes sombres prenant le pas sur les couleurs vives. On retrouve en tout cas chez les deux, dans des registres différents certes, la même fantaisie effrontée et la même obstination à faire les choses comme elles l’entendent, c’est-à-dire un peu bizarrement. Pour ne rien arranger à leur cas, les deux demoiselles ont une agaçante tendance à faire tout ça très bien.

Par contre, là où Amanda déçoit, sur son album pseudo-posthume, c’est qu’on n’y trouve pas grand chose qui éclaircisse le mystère de son assassinat. C’est un peu frustrant, il faut avouer, que la mort si ouvertement annoncée n’ait pas même droit à un petit refrain. Alors, peut-être qu’en fait, le secret, c’est qu’Amanda Palmer n’est pas morte ?



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Tracklisting :
1. Astronaut : A Short History of Nearly Nothing (4’37’’)
2. Runs In The Family (2’59’’)
3. Ampersand (5’59’’)
4. Leeds United (4’55’’)
5. Blake Says (4’43’’)
6. Strength Through Music (3’29’’)
7. Guitar Hero (4’48’’)
8. Have To Drive (5’50’’)
9. What’s The Use Of Wond’rin ? (2’50’’)
10. Oasis (2’57’’)
11. The Point Of It All (5’35’’)
12. Another Year : A Short History Of Almost Something (6’03’’)
 
Durée totale :