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Belafonte At Carnegie Hall

Belafonte At Carnegie Hall

Harry Belafonte

par Emmanuel Chirache le 11 mars 2008

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Paru en 1959 (RCA/BMG) Dans le cadre d’une série sur les plus grands concerts de l’histoire du rock, voici la première pierre d’un édifice qui s’annonce imposant. Cette semaine donc, Harry Belafonte et son folk populaire.

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Difficile aujourd’hui d’imaginer ce qu’a pu représenter Harry Belafonte autrefois. A la fois acteur honorable (il a côtoyé Sidney Poitier à l’American Negro Theater), immense chanteur et activiste politique engagé dans la lutte pour les droits civiques, cet artiste unique s’est imposé dès le milieu des années 50 comme l’une des premières stars noires américaines, dans le sillon de Louis Armstrong ou Nat King Cole. A la nuance près que Belafonte est d’origine martiniquaise. Né à Harlem, le garçon vit de 1935 à 1939 avec sa grand-mère en Jamaïque, où il découvre la musique locale, le calypso. Désormais, les rythmes caribéens ne le quitteront plus. De retour à New York, Belafonte se lance dans une carrière de comédien après la guerre et gagne sa vie en chantant dans les clubs jazz de la grosse pomme. Ce faisant, il étudie la musique folk américaine à la bibliothèque du Congrès, puis décide de la mélanger aux airs de son enfance en sortant l’album Calypso chez RCA, qui devient en 1956 le premier LP à atteindre le million d’exemplaires vendus. En quelques jours à peine, Belafonte passe du statut de jeune homme de couleur un peu voyou à celui de superstar mondial. Le public succombe tout de suite à l’exotisme de cette musique venue d’ailleurs, incarné idéalement par la voix puissante et la personnalité charismatique de Belafonte. Pour ne rien gâter, l’homme est d’une incroyable beauté, ce qui est loin de déplaire à la gent féminine. Au-delà de ce cas particulier, l’immigration issue des Caraïbes jouit alors dans son ensemble d’une visibilité inédite, puisqu’en 1957 la comédie musicale West Side Story met en scène les difficultés d’intégration de la communauté portoricaine face au racisme latent de la société américaine. Un racisme dont Belafonte fera la cible principale de sa lutte politique, notamment dans la décennie suivante.

Mais bien avant la prise de parole militante, le chanteur agit par le biais de sa musique, qui marie habilement les folklores du monde entier lors de concerts multiraciaux. Fort de son succès et de sa - déjà - riche expérience, Harry Belafonte se produit donc en 1959 pour deux concerts caritatifs exceptionnels au Carnegie Hall. Ce bâtiment célèbre, réputé pour son acoustique et son architecture, a été construit à la fin du XIXe siècle sous l’impulsion de l’industriel philanthrope Andrew Carnegie. Dès 1893, la salle inaugure son destin sous le signe du mythe en accueillant la première mondiale de l’archi-célèbre symphonie n°9 en mi mineur de Antonín Dvořák, plus connue sous le nom de « symphonie du nouveau monde ». Plus qu’une salle de concert, le Carnegie Hall devient par conséquent au fil des années un véritable temple de la musique classique et populaire. Sans conteste, la réussite de ce Belafonte At Carnegie Hall doit autant à la qualité de l’artiste qu’à la magie du lieu. Naturellement, les réactions enthousiastes de l’audience, qui se plie volontiers aux sollicitations diverses de Belafonte, participent à l’alchimie irrésistible qui se dégage du double vinyle. Cerise sur le gâteau, la capture du concert est une petite prouesse technique pour l’époque. En effet, les ingénieurs ont dû composer avec un grand nombre d’impondérables, comme les déplacements incessants du chanteur, ses cris soudains, ses chuchotements, son jeu avec les spectateurs et les musiciens. Autre difficulté, le programme comprenait à la fois des morceaux nécessitant un accompagnement orchestral et d’autres joués uniquement à la guitare et aux bongos, sorte de grand écart instrumental qu’il fallut prendre en compte. Il est à noter qu’aucun ré-enregistrement n’a été effectué en studio, bien qu’il s’agisse d’une pratique répandue à l’époque et pour longtemps encore.

De façon admirablement cohérente, le concert a été divisé en trois actes : le premier s’intitule Moods Of The American Negro, le deuxième In The Caribbean et le troisième Around The World. Chacun symbolise un type de folklore, américain, caribéen puis international. En ouverture, Belafonte s’empare de Darlin’ Cora, une ancienne chanson folk soutenue par la guitare délicate de Millard Thomas, fidèle compagnon de route du chanteur. S’ensuivent deux morceaux popularisés par le grand Lead Belly, la ballade Sylvie et le classique Cotton Fields (que même les Beach Boys interpréteront), quatre minutes de swing délicieusement jazzy. Pour clore cette partie, Harry Belafonte s’attaque à deux standards incontournables du patrimoine afro-américain : John Henry et The Marching Saints (ou When The Saints Go Marching In). Le premier remonte au siècle précédent et raconte l’histoire d’un ouvrier des chemins de fer qui défie un marteau à vapeur inventé pour faire le sale boulot à sa place. John Henry gagne finalement son duel avec la machine mais décède d’épuisement, symbole de l’héroïsme tragique de la classe ouvrière. Là encore, la guitare de Thomas fait des merveilles, tandis que Belafonte entonne les paroles avec un débit volontaire et des éclairs de lumière dans la voix. Le second morceau est un gospel si fameux qu’il n’est plus à présenter, interprété ici sous une forme lorgnant vers le big band de jazz.

La partie caribéenne alterne elle aussi grandes orchestrations et sobriété instrumentale, toujours au service d’une culture antillaise historiquement marquée par le commerce maritime. L’histoire de Day O (également appelé Banana Boat Song) évoque ainsi les dockers qui chargeaient les bateaux en bananes avant de rentrer chez eux au petit matin. La musique elle-même vogue à la façon d’une pirogue, sur un tempo qui rappelle l’allure tranquille d’un pagayeur. De son côté, le mélancolique Jamaica Farewell est un chant d’au revoir aux marins qui partent pour des contrées lointaines. Dans une veine plus dansante, Mama Look A Boo Boo illumine le concert de sa bonne humeur, on peut d’ailleurs y entendre plusieurs fois Belafonte étouffer un rire entre deux mots. Un peu plus loin, c’est le public qui sourit aux blagues de Man Smart (Woman Smarter). Attention à ne pas se fier au titre, lequel prétend que la femme est plus maligne que l’homme, car la chanson s’avère en réalité une satire piquante du sexe féminin. Avec un sens de la dérision typique du genre calypso, les femmes sont décrites comme volages, dangereuses et perfides. Exemples à l’appui : « Garden of Eden was very nice / Adam never work in Paradise / Eve meet snake, Paradise gone / She make Adam work from that day on ». Le terme « malin » retrouve donc sa connotation diabolique, même s’il faut bien sûr prendre le texte avec humour et surtout pas au sérieux, Belafonte prenant lui-même un malin plaisir à laisser une pause avant le dernier vers de chaque couplet qui vient conclure la plaisanterie, un peu à la manière de Fernandel et son Félicie.

En guise d’ultime chapitre, Harry Belafonte nous offre un rapide tour d’horizon des folklores. Un voyage qui s’étend des vallées d’Israël (Hava Nageela), jusqu’aux déserts mexicains (Cu Cu Ru Cu Cu Paloma), en passant par les verts pâturages irlandais (Danny Boy) ou les rivières de Virginie (Shenandoah). Le rideau se referme sur un retour en Jamaïque avec Matilda, véritable chef d’œuvre du concert. Onze minutes de folie, durant lesquelles Harry Belafonte fait chanter le refrain successivement à son trio de musiciens, son percussionniste Danny Barrajanos, telle ou telle section de l’orchestre, le chef d’orchestre Robert Corman en personne (qui doit se retourner pour faire face au public), l’audience entière, puis certaines personnes choisies avec malice. « Les femmes de plus de 40 ans maintenant ! » propose soudain le maître chanteur, suivi d’un long silence qui déclenche l’hilarité de toute la salle. La maestria de showman dont fait preuve Belafonte éclate totalement au grand jour pendant ce final grandiose qui termine la plupart des performances de la star. En définitive, le seul reproche qu’on puisse émettre à l’égard de Belafonte At Carnegie Hall concerne son édition CD, qui ne rivalise pas au niveau de l’intensité avec son homologue en vinyle. Quatre morceaux ont en outre été omis dans cette nouvelle version, ainsi que certains monologues du chanteur. Malgré tout, ce concert légendaire témoigne d’un art à son sommet d’expression, celui d’un chanteur qui réconcilie les musiques populaires pour mieux réconcilier les peuples.



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Tracklisting :
 
1- Introduction/Darlin’ Cora (3’59")
2- Sylvie (4’54")
3- Cotton Fields (4’18")
4- John Henry (5’11")
5- The Marching Saints (2’50")
6- Day O (3’40")
7- Jamaica Farewell (5’10")
8- Mama Look A Boo Boo (5’24")
9- Come Back Liza (3’06")
10- Man Smart (Woman Smarter) (4’23")
11- Hava Nageela (4’03")
12- Danny Boy (5’21")
13- Cu Cu Ru Cu Cu Paloma (3’50")
14- Shenandoah (3’48")
15- Matilda (11’27")
 
Durée totale :71’31"