Chansons, textes
That's The Way

That’s The Way

Led Zeppelin

par Psymanu le 18 avril 2006

La chanson politique de Led Zeppelin, qui pour mieux passer son message s’est si sublimement dispensé de tout débordement électrique. That’s The Way est comme un murmure de notre propre conscience.

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Lorsque, courant 1970, prend fin la tournée visant à promouvoir leur titanesque deuxième effort, Led Zeppelin II, il devient évident que le groupe, qui commence à étouffer sous son propre poids, a besoin de changer d’air. Cette fois, hors de question de composer sur la route, entre deux performances live : le Zeppelin doit se poser, un instant, reprendre son souffle. Robert Plant, amateur d’ambiances bucoliques, suggère alors à Jimmy Page de s’isoler quelques jours au Pays de Galles, dans un cottage du 18ème siècle sans même la plus élémentaire source d’électricité, appelé Bron-yr-Aur.

De l’aveu même de Page, c’est là que la véritable rencontre entre le charismatique chanteur et le guitariste virtuose a lieu. Loin des incitations à la débauche que constituent les hôtels de tournée, loin des feux de la rampe, loin des multiples sollicitations et prises à parti qu’un groupe aussi insolemment populaire que Led Zeppelin ne manque pas de subir, les deux têtes pensantes se déconnectent du monde mais se lient à tout jamais. Pas de jus, pas de guitare électrique : nos deux amis enfilent les perles acoustiques en écrasant quelques mégots. Dont That’s The Way.

Plus précisément, c’est lors d’une promenade qu’est composée cette chanson. Ereintés, Page et Plant posent leurs fesses dans l’herbe, l’ancien Yardbird gratouille, le Golden God fredonne instantanément un couplet, et c’est parti. Miracle de conscience professionnelle, ou bien conscience suraigüe des fulgurances dont leur talent les rend esclaves, ils ont avec eux un magneto portable : rien de la magie de l’instant ne s’évaporera dans les brumes galloises.

Pour beaucoup, That’s The Way est LA chanson politique de Led Zeppelin. Une chanson pessimiste, les yeux ouverts sur le monde. Plusieurs thèmes s’y côtoient successivement, plus ou moins déguisés dans des métaphores Plantiennes.

"I don’t know how I’m gonna tell you, I can’t play with you no more,
I don’t know how I’m gonna do what mama told me, My friend, the boy next door."

Tout d’abord, l’injuste séparation. L’affrontement de deux mondes où les individus ne doivent, pour des raisons que l’on imagine relevant d’une certaine « morale » (« that’s the way the way it ought to be » et « that’s the way it ought to stay »), jamais se mélanger. De qui parlons-nous ? On peut tout imaginer : un enfant blanc et un enfant noir en plein apartheid ? Le fameux rejet des hippies chevelus par les gens aux bonnes mœurs d’alors (« You’re gonna let your hair hang down ») ? On peut supposer que cette « mère » dont il est question, est la voix de la société toute entière, celle qui tue dans l’œuf les relations, les échanges spontanés au profit d’un puritanisme, ou d’un conservatisme d’un temps que l’on souhaiterait révolu. D’ailleurs, même lorsque d’autres thèmes sont évoqués, le refrain continue de la citer (« Mama say... ») comme référence.

Ce qui prime dans ce refrain, c’est la résonance en leitmotiv d’une loi dont la seule justification disponible souligne l’absurdité (« Maman dit », soit « la société dit »), l’absence de raison d’être. On imagine bien un gamin se répétant ces imprécations maternelles sans en comprendre un seul instant les fondements, espérant trouver le réconfort à la douloureuse injustice vécue dans l’auto-persuasion : puisque sa mère l’a dit, cela doit être vrai... Une mère que l’on devine menteuse, qui plus est, insinuant que cet ami perdu a depuis trouvé autre chose à faire, de plus intéressant, qu’il l’a oublié : « Could it be you’ve found another game to play, what did mama say to me »). Une volonté de notre société de monter les gens les uns contre les autres en traçant des limites bien distinctes entre eux ?

Selon quelques sources, les vers « I can’t believe what people saying, you’re gonna let your hair hang down, I’m satisfied to sit here working all day long, you’re in the darker side of town » seraient plus particulièrement une référence à l’accueil plus qu’houleux reçu par Led Zeppelin lors de certaines dates de leurs tournées, dans des contrées où leur look chevelu ébouriffé aurait choqué jusqu’au rejet.

"And yesterday I saw you standing by the river,
And weren’t those tears that filled your eyes,
And all the fish that lay in dirty water dying,
Had they got you hypnotized ?"

On trouve ici les préoccupations écologiques de Robert Plant, cette rivière dont les eaux polluées laissent en surface des poissons empoisonnés. Il y a aussi la fascination résignée face à l’horreur d’une planète déliquescente : « Had they got you hypnotized ? » Dans cette interrogation, on sent une certaine mise en accusation de l’auditeur. Qu’a-t-il fait, et que fait-il pour empêcher cela ? Impression confirmée par ces quelques vers :

"I don’t know what to say about it,
When all you ears have turned away,
But now’s the time to look and look again at what you see,
Is that the way it ought to stay ?"

Il est temps de se remettre en question, et Plant prêche une prise de conscience collective : est-ce ainsi que « ça » doit être ? N’y pouvons-nous vraiment rien ?
Néanmoins, on perçoit un certain fatalisme sous-jacent à cet appel à la révolte. Il est bien précisé que « Tout ce qui vit est né pour mourir », et que « rien n’a vraiment d’importance », qu’il n’y a qu’à « rester là et pleurer »

Originellement, cette chanson devait s’appeler The Boy Next Door. On devine que ce nom fut abandonné en même temps que son propos fut étendu à plusieurs thèmes.
Il est à noter également que cette chanson fut la première du groupe à être employée dans une Bande Originale de film, celle d’Almost Famous, l’excellent récit à peu près autobiographique des débuts dans le monde de critique rock de Cameron Crowe.

That’s The Way est un morceau dont on parle peu lorsque le cas Led Zeppelin est évoqué. L’histoire préfèrant, sans doute à juste titre, retenir les masterpieces que constituent Stairway To Heaven, ou Kashmir. Mais il est important de rendre hommage à cette petite merveille unplugged, indispensable à leurs sets acoutisques de l’époque, et témoin privilégié des finesses dont était capable ce groupe plombé mais néanmoins humain, et conscient de ce monde qu’il mettait pourtant alors à ses pieds.



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