Incontournables
III

III

Led Zeppelin

par Emmanuel Chirache le 20 mars 2007

Paru le 5 octobre 1970 (Atlantic)

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De 1969 à 1971, Led Zeppelin a sorti quatre albums, quatre chefs-d’œuvre définitifs, et ce malgré les concerts incessants, quand aujourd’hui ce laps de temps suffit à peine à certains pour se remettre d’une tournée. Dinosaures du rock, bêtes de scènes, fondateurs du hard-rock et du heavy-metal, mauvais garçons. Voilà pour la légende, le mythe, le cliché Led Zeppelin. Et si en réalité le meilleur album du groupe était cet opus à forte tonalité acoustique, mélange de folk, de musique traditionnelle britannique et de blues ? Une musique introspective, simple, emplie d’émotions, qui remonte aux sources du rock, sans toujours les citer, mais en les remaniant avec le coeur et l’âme qu’il faut y mettre. Alors oui, il semble bien que ce numéro III surpasse un premier album génial mais encore immature, un deuxième trop homogène et même ce fameux disque aux sigles cabalistiques sans doute un peu trop « Stairway To Heaven » si vous me passez l’expression, c’est-à-dire trop évident et célébré pour être honnête. À bien y regarder, ce dernier manque d’un peu de charme, celui qui imbibe le doux That’s The Way ou la troublante Immigrant Song.

Ce charme, Led Zeppelin III le doit sans doute aux conditions qui ont précédé son enregistrement. Après une tournée harassante d’où est sorti Led Zeppelin II, Page et Plant décident de faire un break pour écrire leurs nouvelles chansons. Comme un besoin de se ressourcer, de gambader dans la nature et de se retrouver en tête-à-tête. Nos deux cow-boys de Brokeback Mountain atterrissent donc dans un cottage gallois sans eau courante ni électricité qui répond au doux nom de Bron-Yr-Aur (ce qui se prononcerait « bron-uhr-aheer »), l’endroit idéal pour ne penser qu’à la musique. Et puisqu’il ne peut pas brancher son ampli, le pauvre Jimmy Page est obligé de composer sur une acoustique, tandis que l’ambiance un brin celtique inspire Robert Plant, déjà fan de mythologie nordique à la Tolkien.

Il n’empêche, le disque s’ouvre tout de même sur la guitare électrique agressive de Immigrant Song et le cri perçant lancé par Plant, légèrement emprunté à Bali Hai, une chanson de la comédie musicale South Pacific. Ce hurlement de Viking a d’ailleurs fasciné l’enfant que j’étais, me convertissant définitivement à la musique du groupe. Autre grande révélation, Friends possède de toutes les chansons de Led Zeppelin le climat le plus mystérieux, fruit de l’accordage singulier de Page et de l’utilisation d’une session de cordes aux sonorités orientales [1]. Ce morceau est aussi l’un des premiers sur lequel John Paul Jones joue du synthé, instrument qui permet en outre une transition avec Celebration Day, un blues à bottleneck énergique et puissant, comme l’atteste la cover dévastatrice donnée par les Black Crowes accompagnés par Page sur leur Live At The Greek.

En matière de blues, le plus beau reste toutefois à venir. Il s’agit de Since I’ve Been Loving You, le nec plus ultra du blues blanc avec les Yardbirds, une chanson insolente de beauté et de perfection, qui remue l’estomac. Point d’orgue, le solo de Page fut l’objet de prises ratées avant qu’une petite promenade ne lui permette d’enregistrer ce morceau de bravoure en une seule fois, donnant naissance à ce que l’ingénieur du son Terry Manning a appelé « le plus grand solo de guitare rock de tous les temps ». Désormais un classique du groupe et une merveille en live, immortalisée notamment lors des BBC Sessions de 1971. Après quoi, Led Zeppelin se tourne vers le folk et la musique celtique avec Gallows Pole, inspiré du Gallis Pole de Lead Belly, qui lui-même avait adapté un chant traditionnel britannique. Unique morceau du groupe à comporter un banjo, Gallows Pole revisite brillamment les racines de la musique populaire grande-bretonne avec son refrain entraînant et son tempo qui s’accélère (comme ce sera le cas aussi pour Stairway To Heaven). L’exploration folk perdure avec le délicat Tangerine puis le splendide That’s The Way et enfin via Bron-Y-Aur Stomp, dont le titre mal orthographié renvoie évidemment au cottage susmentionné, tandis que la musique reprend en partie la mélodie de l’excellent The Wagonner’s Lad du chanteur folk Bert Jansch. À la sauce Zeppelin, cela donne un morceau dansant et jouissif, dont les paroles évoquent le chien de Robert Plant, oui c’est passionnant. En guise de clôture, le groupe rend hommage au songwriter Roy Harper avec Hats Off To (Roy) Harper, un blues cradingue qui finit à la longue par vous réjouir l’oreille, encore un morceau ancien dont les arrangements sont crédités à un certain Charles Obscure, qui n’est autre que le pseudonyme de Jimmy Page.

Méprisé par la critique « sérieuse » à l’époque comme aujourd’hui (il suffit d’observer la place ridicule que leur accordent Les Inrockuptibles dans leur hors-série sur le rock des années 70), Led Zeppelin prouve ici qu’ils sont autre chose qu’une bande de tapettes chevelus qui dévastent les chambres d’hôtel, traitent leurs groupies comme des putains, pillent leurs musiciens préférés, jouent fort du hard-rock bas du front et ramassent le pactole avec une ballade que tous les apprentis guitaristes essayent de jouer, au point qu’une légende prétend que gratter les accords de Stairway To Heaven dans un magasin de guitares équivaudrait à un bon de sortie avec coup de pied au cul. Intimiste et rock à la fois, Led Zeppelin III raconte une histoire différente, celle d’un groupe sous-estimé qui parvient pourtant à transporter le blues, le folk et le rock vers d’autres contrées, froides comme Immigrant Song, étranges comme Friends, oniriques comme That’s The Way, nostalgiques comme Bron-Y-Aur Stomp, poignantes comme Since I’ve Been Loving You. Avec ce disque, Led Zeppelin porte mal son nom, s’élevant enfin vers les nuées d’où ils nous contemplent.



[1Cet aspect oriental sera accentué dans l’excellente version que Page et Plant livreront sur l’album No Quarter.

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