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« The Spaghetti Incident ? »

« The Spaghetti Incident ? »

Guns N’ Roses

par Emmanuel Chirache le 16 février 2010

3,5

Paru en novembre 1993 (Geffen)

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Je vous vois venir bande de petits coquins. Même avec toute la bonne volonté du monde, le chroniqueur de cet article de ne PEUT pas dire du bien d’un tel disque, pensez-vous. En 1993, les Guns N’ Roses sont cliniquement décédés, il y a Gilby Clarke à la guitare à la place d’Izzy Stradlin ! Izzy, celui dont la patte s’entend de Nightrain à You Could Be Mine en passant par My Michelle, le type capable de vous sortir des Patience de son chapeau, l’homme qui composa à lui tout seul presque la moitié du Use Your Illusion numéro I avec des merveilles comme Dust N’ Bones, Perfect Crime ou You Ain’t The First qui annonce déjà sa future évolution vers le blues acoustique. Izzy, je t’aime. Hum, pardon, où j’en étais ? Ha ! « The Spaghetti Incident ? » ! Disques de reprises, donc forcément déconsidéré : sans inspiration, au rabais, argueraient certains. Hé bien, c’est même pas vrai.

S’il paraît évident que les Guns veulent ici avant tout s’amuser, retrouver l’esprit simple et brute du punk, du glam et du hard qui les avait influencé au départ alors qu’ils venaient de nous laisser sur les structures prog et chiadées de Coma, Estranged ou November Rain, cela ne signifie pas pour autant que le groupe a perdu toute sa verve. Tout d’abord, leurs reprises permettent aux fans de découvrir des racines qu’ils ignoraient la plupart du temps, entre punk anglais pointu (Damned, UK Subs, Sex Pistols), son homologue américain (Dead Boys, Misfits, Johnny Thunders, Fear), power rock (New York Dolls, Stooges) et glam (T.Rex), sans oublier quelques curiosités, notamment un slow des fifties par un de ces fameux vocal bands qui finissent en « ers » (Coasters, Drifters, Platters, etc. Ici ce sont les Skyliners). La chanson s’appelle Since I Don’t Have You, tube sirupeux de 1958 qu’Axl massacre avec allégresse.

Que les choses soient claires : intitulé « The Spaghetti Incident ? » d’après une engueulade entre l’ancien batteur Steven Adler et Axl Rose à propos de pâtes et rapporté ensuite sous cette dénomination par l’avocat d’Adler durant le procès qui opposa les deux hommes en 1993, le disque n’a rien à voir avec la bolognaise. La pochette nous présente toutefois un vomi de spaghettis dégueulasse (prononcer « dékeulasse ») qui contraste avec le charmant extrait du tableau L’École d’Athènes de Raphaël illustrant Use Your Illusion. N’empêche, cette collection de reprises s’apprécie sans se pincer le nez ni faire la moue. « Il y a du bon en vous père », disait Luke Skywalker à papa Dark Vador. Hé bien il y a aussi du bon dans le dernier véritable opus des Guns au quasi complet.

Une preuve ? faites péter New Rose des Damned à plein volume dans votre piaule et si dans les cinq minutes qui viennent aucun voisin vert de rage n’a sonné, c’est que votre voisin est rock’n’roll, alors invitez-le à l’occasion à boire un coup. Ou alors vos murs sont épais, c’est possible aussi. Bon sang, ce New Rose réveillerait même un BB Brunes ou un Vampire Weekend ! (n’y voyez aucun complot, ils sont juste passés au Grand Journal récemment) La chanson démarre sur un Matt Sorum défonçant ses toms avec une énergie communicative, puis enchaîne sur ce fameux riff historique, l’un des premiers singles punk. Les Guns lui administrent en passant un sévère coup de pied au cul, tant il est vrai que la version d’origine a moyennement vieilli en raison d’une production médiocre et de guitares qui sonnent comme des casseroles. Autres pionniers du punk anglais à subir un ravalement de façade, les UK Subs voient leur génialissime Down On The Farm dynamité par la basse lourde de Duff McKagan et les guitares acérées de Slash et Gilby. Axl, lui, récite les paroles pleines de fiel comme s’il les avaient écrites. Il faut dire que cette histoire de citadin coincé à la campagne a de quoi nourrir la névrose perpétuelle du chanteur. Quel bonheur alors de l’entendre pestiférer :

I can’t fall in love with a wheatfield
I can’t fall in love with a barn
When everything smells like horse shit
Down here on the farm [1]

Clairement, les Guns atteignent sur ces deux morceaux des sommets power rock qu’on ne leur connaissait plus alors. Les deux titres proto-punk qui suivent maintiennent eux aussi un certain niveau de puissance et de hargne. Le Human Being des Dolls s’écoute avec plaisir sans être génial, se permettant au passage un final au kazoo bien sympathique, et le fameux Raw Power des Stooges commence sur des chapeaux de roue (putain, quel piano !) avant de péricliter légèrement sur la fin.

Au fil du disque, les Guns démontrent donc à quel point un bon groupe peut s’exprimer en reprises. Sur Ain’t It Fun des Dead Boys, on lorgne du côté de la ballade hard rock brillante comme les Guns en ont produit à la pelle, avant de s’installer dans le fauteuil du glam pour un Buick MacKane emprunté à T.Rex. Ce dernier est associé en seconde partie avec le Big Dumb Sex de Soundgarden. Une association qui fonctionne plutôt pas trop mal. La suite devient en revanche moins réjouissante, hormis un agréable Hair of The Dog piqué à Nazareth. Le Attitude des Misfits casse un peu les oreilles, et le Black Leather des Pistols ne vaut que pour l’intro percutante des guitares. Quant à la dédicace de Duff à Johnny Thunders sur You Can’t Put Your Arms Around a Memory... on sent surtout que le bassiste s’est fait plaisir en jouant tous les instruments sur le morceau. Il faut attendre I Don’t Care About You pour retrouver la fougue déchaînée d’Axl, qui hurle une tripotée de « fuuuuuck youuuuu » dont il a le secret. Le chant de Rose se fait alors plus grave, éraillée, au point qu’on le reconnaît à peine. En hidden track, les Guns ont pris soin de placer la petite provocation de rigueur, une chanson de Charles Manson interprétée à la guitare acoustique d’une manière doucereuse qui tranche avec l’image violente du gourou sadique de la Manson Family.

Moins spontané qu’Appetite For Destruction, moins travaillé que les Use Your Illusion, cet hommage aux valeurs du groupe reste un disque tout à fait honorable, porté par des guitares impeccables de puissance et une batterie efficace. Carré, sec, tendu, « The Spaghetti Incident ? » s’éloigne aussi des clichés hard rock made in LA des années quatre-vingts, pour mieux épouser une posture punk qui sied davantage à la musique et qu’ils ont finalement toujours incarnée. Certes, il manque un souffle de jeunesse au disque, un brin de folie, un chouia de punch ici ou là, pour autant celui-ci réussit la prouesse de ne pas sonner anachronique dix-sept ans après. Certains titres s’écoutent encore aujourd’hui avec plaisir, n’est-ce pas l’essentiel ?



[1« Je ne peux pas tomber amoureux d’un champ de blé, je ne peux pas tomber amoureux d’une grange, quand tout pue comme de la merde de cheval, ici à la ferme. »

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Tracklisting :
 
1. Since I Don’t Have You (4’19" )
2. New Rose (2’38")
3. Down on the Farm (3’28")
4. Human Being (3’48")
5. Raw Power (3’11")
6. Ain’t It Fun (5’02")
7. Buick Makane / Big Dumb Sex (2’39")
8. Hair of the Dog (3’54")
9. Attitude (1’27")
10. Black Leather (4’08")
11. You Can’t Put Your Arms Around a Memory (3’35")
12. I Don’t Care About You (2’17")
13. Look At Your Game Girl (titre caché) (2’34")
 
Durée totale :46’00"