Focus
Persistance rétinienne

Persistance rétinienne

Chinese Democracy, ou l’art du non-évènement ?

par Lazley le 2 décembre 2008

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Article paru initialement le 8 janvier 2008

Grogne vague, manoeuvres suspectes, spéculations foireuses... A l’heure où tout est possible dans le petit monde du rock (Smile achevé, Sting retrouvant son vieux gang et quelques sulfureuses filles de joie au passage, papy Iggy Stooge secouant son membre sous le nez de kids ravis...), l’ « album le plus cher » de sa courte histoire (plus de 30 millions de dollars aux dernières nouvelles) refuse encore et toujours de squatter les bacs mondiaux. Petite plongée dans la parano has been de Mr Oral Sex, aka W. Axl Rose.

Marrant comme les raccourcis fascinent, chez les journaleux de tous poils ! Non, je ne vous parle pas du jovial retournement de veste (partie intégrante du journalisme dit « culturel »), cette preuve simple et tellement efficace de l’humanité du critique ; il s’agit de causer ici de la véritable trahison, du coup de poignard fallacieux, les enfants ! Le sabordage, quoi...
Demandez à Slash, tiens ! Voilà un garçon qui en connaît un rayon niveau félonie : placé sur le haut piédestal de « plus grand guitar hero de tous les temps » par les éminences du bon goût après la sortie du Appetite For Destruction (1987) de sa bande de voyous californiens, les Guns N’ Roses, il s’est vu littéralement ballotté, déchiqueté par les champions du torchon newspaper (qui s’étaient précipités, rappelons-le, sur le songwriting blême d’un nabot blond de Seattle) moins de deux ans plus tard... Avant d’être soudainement réhabilité comme bonne conscience du solo pyromane à la sortie de Contraband (2004), premier opus de Velvet Revolver, vrai-faux supergroupe tanguant entre réunion de potes ex-gunners et râle de musiciens dépassés par la quarantaine. Le grand n’importe quoi, en somme. Mais lui vous dira qu’il s’y est fait, que de toutes façons « c’est ça le rock », et il n’aura peut-être pas tort. Surtout au regard des plus qu’étranges agissements de son ex-complice, le hurleur white trash William Bailey, plus connu sous le blaze sordide d’Axl Rose .

Résumons : fin 1993, les Guns N’ Roses, tout du moins ce qu’il en reste (la moitié de Slash, soit Izzy Stradlin, prodigieux riffeur-skater, s’est fait la malle après le double album Use Your Illusions), entament leur longue empoignade avec la rockus dinosauris, ce terrible virus rongeant sans pitié les géants des stades du binaire. Au menu, mégalo explosant les limites de Spinal Tap, pauvre galette de reprises mollassonnes (The Spaghetti Incident, clin d’oeil vitreux au raw power paumé depuis lulure), et panne sèche d’inspiration. Ce qui restait des « grandes figures » du show « dji - éne - are » s’éclipse en douce peu à peu : le bassiste blond-pipi « Duff » McKagan (cogneur de graves aux éclats rarement revus depuis), le zélé drummer Matt Sorum (déjà venu taper la pige après le départ pour « cold turkey » de Steven Adler en 1989), et la force de frappe vénérée par deux, bientôt trois génération de kids, le six-cordeux Saül « Slash » Hudson, foutent purement et simplement le camp. Loin de l’ego trip nucléaire d’Axl, des session men inutiles (Dizzy Reed, claviériste bidouilleur rameuté en grande pompe fin 1991, se retrouve seul en studio avec Rose... ambiance), de la gluante gloire des has been qui sied bien peu à des rockers à peine trentenaires. Il ne reste plus du « Rolling Stones de la génération X » que le singer/songwriter Axl, ami des dauphins (remember Estranged) et « homme le plus dangereux des années 90 » en plein carnage. Aficionados se raccrochent alors aux carnes qu’on leur jette en pâture : un Sympathy For The Devil pépère (derniers licks de Slash sur un titre estampillé Guns) pour le film Interview With A Vampire (1994), quelques bootlegs live, et la promesse lointaine d’un nouvel album, censé foutre le feu à la planète rock. Né des fusibles sévèrement noircis de Rose, le titanesque projet menace alors de botter le cul des NIN et autres Ministry sur leur propre terrain, non content de clouter la bouche d’égout des critiques (régulièrement vilipendés par le ginger singer avec une verve rare). Nom de code de la bête : Chinese Democracy.

C’est avec ce nom que commence notre drôle d’histoire. Des restes de soufre, du ramen totalitaire, et des nouvelles du front Guns qui n’en finissent plus de tourner au barnum made in L.A. Axl multiplie les séances de studio, passe près de sept ans sans ramener ses miches sur une scène, et se permet une dernière petite incartade judiciaire, écho tristounet de ses frasques redneck d’antan (février 1998, conduite inappropriée vers l’aéroport de Phoenix, Arizona... voilà le satyre n° 1 des nineties réduit au niveau d’un Samy Naceri yankee). Entre procès virulents contre la planète entière (ses ex-bandmates, le label Geffen, la flopée de tabloïds habituels, spéculant sur sa réclusion dans son manoir/studio 345134 pistes numérico-analogiques), et une nouvelle pauvre BO (le synthético-indus’ de bazar Oh My God, illustrant l’oubliable End Of Times de Schwarzenegger), le nouveau millénaire naissant semble avoir tué les dernières bribes de Gunners.

Sauf que... le 14 janvier 2001, se pointe sur la gigantesque scène du Rock In Rio (célébration gargantuesque made in Brasil du binaire) un Guns N’ Roses tout frais lifté, en pleine élaboration d’un Chinese Democracy World Tour dont la moitié des dates seront annulées, pour des raisons plus ou moins obscures... Entretenant tant bien que mal le suspense à coups de petits excès (altercations récurrentes avec les forces de l’ordre, les patrons de clubs, les organisateurs de concert...) et d’une foultitude de démos leakables sur n’importe quel peer to peer, la baudruche Chinese Democracy en est aujourd’hui à sa septième année de surnage laborieuse, couronnée par la dernière grande farce en date du sieur Rose : un communiqué officiel, annonçant après une tournée mondiale 2006 ultra lucrative, la sortie de l’album pour le 6 mars 2007... On attend toujours .

Au delà de ces pantalonnades risibles, qui ont tendance à rendre fous même les fans les plus hardcore (récemment, le fan club officiel italien du groupe a carrément fermé ses portes, outré par les caprices d’Axl), le cas Chinese Democracy demeure assez intriguant. Depuis près de 10 ans, il réactualise sans cesse la question de la perméabilité du public, de sa « soumission » à un groupe/artiste. Pourtant, le rock est plein de ces histoires d’inconditionnels-carpettes, des groupies aux « armies » de supporters, capables de vous faire passer la pire connerie de leur idole pour une preuve évidente de génie. Mais, avec les New Guns, on dépasse largement ce cadre, pour toucher du doigt la foi pure et simple... Des fidèles, voilà ce que sont les « GNR junkies », sacrifiant tous les veaux d’or possibles apparus ces quinze dernières années pour le brumeux présage d’un monolithe signé Axl. Pourtant, la mode « white trash glamstar surcokée paranoïaque » est passée depuis belle lurette et, si Slash demeure dans l’inconscient collectif un étalon du guitar heroïsm (en témoigne l’avatar vidéoludique du guitariste aux serpents, surgissant dans Guitar Hero III), Mr Rose n’impressionne plus grand monde.

Alors pourquoi entretenir ce vernis de mystère totalement démesuré ? L’argent ? Sans bouger le petit doigt, Axl touche déjà des millions sur les produits dérivés GNR, et le back catalogue continue de s’écouler régulièrement, assurant largement les jours prochains. La peur de l’oubli, qui guette trop souvent les hardos au coin de l’ampli ? Là encore, fausse route : les Guns n’ont jamais été aussi adulés de par la planète « rock », et Appetite... parade sans embages dans chaque top 20 du moindre petit canard musical. Le désir de renouvellement, l’envie pressante pour Axl d’une mue bluffante ? On en doute... Le line-up actuel (TROIS guitaristes, dont Ron « Bumblefoot » Thal, shredder notoire, Robin Finck, gaulé à NIN, et Richard Fortus, clone californien du Keith « open chords » Richards), censé envoyer le groupe vers une terre indus’ - Queenesque, n’a pour l’instant produit que des démos ; intriguantes certes (on recommande les « finis mais pas assumés » Better, Chinese Democracy, There Was A Time), mais très loin de mettre d’équerre qui que ce soit.

Peu importe à présent si cet album sort ou non un jour : Chinese Democracy, Smile raté du hard, a le mérite de non-exister pour rappeler une des caractéristiques trop souvent oubliée du rock : cette force mystique à l’emprise telle qu’un non-évènement, à force de récurrence, peut devenir véritable mythe/ode au ridicule. Espérons que d’autres s’en souviennent...



Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom