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Use Your Illusion II

Use Your Illusion II

Guns N’ Roses

par Emmanuel Chirache le 23 juin 2009

4

Paru en septembre 1991 (Geffen)

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Au sein de la discographie G N’ R, si Appetite For Destruction est somme toute plutôt consensuel, Use Your Illusion divise. Que penser de ce double album qui ne dit pas son nom, boursouflé de titres pompeux, d’ambition prétentieuse et de velléités progressives au sens musical du terme ? Trop, c’est trop, se plaignent certains. Trop, ce n’est jamais assez, prétendent d’autres. Une chose est sûre : le disque ne laisse pas indifférent, et il faut reconnaître au groupe la volonté de ne pas lézarder à l’ombre de leur premier chef-d’œuvre, lequel aurait pu stériliser la semence créatrice des musiciens - de tels exemples ne manquent pas dans l’histoire du rock. Non, Axl et ses petits copains ont décidé de transformer leur art en le produisant davantage, en explorant des horizons divers grâce à l’ajout du piano, en s’épanouissant chacun leur tour par la composition ou le chant. Sur Use Your Illusion, tout le monde pousse la chansonnette, tout le monde écrit, tout le monde participe, et yohoho une bouteille de rhum !

Pour un fan des débuts des Guns, il y a bien entendu quelque chose de dérangeant à l’écoute du quatrième (et troisième, n’oublions pas le premier volet) album du groupe. Je veux parler de la Queenisation rampante de la tafiole Axl Rose. C’est là tout l’enjeu et l’ambivalence des Use Your Illusion, ce mariage presque contre-nature du hard rock vulgaire et du rock progressif savant. Témoin de cette évolution, le piano accompagne une bonne partie des chansons, ce qui en soi n’est pas une mauvaise idée puisque 14 Years ou Civil War gagnent en intérêt grâce à lui. Ces dernières chansons prouvent d’ailleurs que les Guns se sont policés, à l’image des titres acoustiques de GN’R Lies qui montraient d’ores et déjà la valeur mélodique du groupe. Toutefois, on ne saurait résumer Use Your Illusion II à une sorte de maturation adulte sous prétexte qu’il apparaît indéniablement plus complexe que les précédents opus. Certes, voici venir le temps des Estranged, des So Fine, des Breakdown, des Yesterdays (pire titre du disque), plus ou moins sympathiques mais loin d’être brillants. Pour autant, les Guns n’ont pas mis de l’Evian dans leur Johnny Walker trente ans d’âge. A côté de ces longs développements sentimentalo-progressifs, l’auditeur se réjouira de retrouver les gros beaufs qu’il a tant aimés autrefois, ceux qui pondent des Shotgun Blues, des Get In The Ring, des Pretty Tied Up, des Locomotive ou encore des You Could Be Mine.

Cette vulgarité crasse et ordurière, cette violence verbale et guitaristique qui dégueule un peu partout, c’est sans doute ce qui fascine tant chez les Guns. L’adolescent, notamment, se repaît avec délectation d’un prêt-à-révolter sans aucune cause si ce n’est celle d’envoyer chier tous ceux qui se dresseraient sur sa route. Beaucoup de morceaux ressemblent ainsi à un gigantesque FUCK adressé à l’autre avec un grand A, le connard sous toutes ses formes. Pour preuve, Get In The Ring, litanie géniale de haine je m’en foutiste et de provocation à la petite semaine, symbolise à elle toute seule ce que peuvent représenter les Guns N’ Roses. Une façon d’emmerder le monde, une main tendue à tous les adolescents frustrés et misérables de la planète. Ici ou là, on prendra donc un pied immense à écouter Axl Rose invectiver (par leur véritable nom) les journalistes qui ont osé émettre des critiques vis-à-vis du groupe :

You wanta antagonize me
Antagonize me motherfucker
Get in the ring motherfucker
And I’ll kick your bitchy little ass

Il suffit alors à chacun d’imaginer son pire ennemi prendre lieu et place des journalistes insultés par le chanteur pour que la chanson devienne un hymne entonné par des centaines de milliers de fans. Avec un discours aussi cathartique, comment s’étonner si Use Your Illusion II s’est vendu à 770 000 exemplaires dès sa première semaine d’exploitation ? Idem avec les paroles du survitaminé Shotgun Blues :

I said it’s do or die
I’ll stick it right in your face
And then I’ll put you
In your motherfuckin’ place
And you... you can suck my ass
An I think it’s so low class

Sans oublier Pretty Tied Up, petite merveille composée par Izzy Stradlin au sujet d’une fille sadomaso. Après une intro jouée à la sitar, une voix nous annonce que nous allons entendre le récit des « dangers de la décadence rock’n’roll ». Incroyablement envoûtant, le riff percute les tympans tandis qu’Axl nous assène un mémorable « well crack the whip ’cause that bitch is just insane » (fais claquer le fouet, ça la rend folle cette salope"). C’est ce qu’on appelle du rock’n’roll, pas de doute. D’ailleurs, si un jeune groupe inconnu sortait Pretty Tied Up aujourd’hui, tout le monde se pâmerait d’extase et hurlerait au nouveau talent.

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Les Guns avaient un bagage culturel certain, puisque la couverture est un extrait d’une peinture de Raphael retravaillé par l’artiste Mark Kostabi

Dans son genre, le riff de Locomotive n’est pas dégueulasse non plus. S’étirant sur plus de huit minutes, le morceau se transforme rapidement en une transe répétitive et obsédante se clôturant en boucle par un fantastique « Love’s so strange » répété ad libitum sur fond de piano et de wah-wah. Dernière chanson rageuse, l’archi rebattue You Could Be Mine s’ouvre sur un Matt Sorum cognant ses fûts comme s’il était poursuivi par un T-1000. Si l’expression « T-1000 » n’évoque chez vous pas plus de souvenir que les mots « hasta la vista baby » ou encore « I’ll be back », alors vous êtes passé à côté de la face mythique de You Could Be Mine, bande originale du film Terminator 2 écoutée par John Connor sur sa mobylette (Terminator Salvation se permet à ce sujet un petit clin d’œil). On se souvient également de la fameuse scène durant laquelle Arnold Schwarzenegger déballe son fusil à pompe hors d’un étui contenant des roses qu’il écrase au passage, reformant ainsi le couple « Guns N’ Roses ». C’est énorme, pas très subtil, mais tellement bien.

Enfin, comment ne pas mentionner la protest song des Guns : Civil War ! Dès que les premiers arpèges acoustiques résonnent tandis que la bande passe un légendaire monologue de Cool Hand Luke [1], toute l’adolescence de votre serviteur défile devant ses yeux (parce que oui, les Guns sont le groupe de cet âge ingrat par excellence, ils en incarnent les excès, les rêves et les désillusions). Relativement bien écrite, cette chanson antimilitariste a pris quelques rides depuis 1991 sans pour autant sombrer dans la ringardise absolue. Grâce à une construction habile mêlant refrain hard et couplet doux puis accélération finale, mais superposant également avec talent guitares électrique et acoustique, ainsi que le piano, Civil War montre combien Axl, Duff et Izzy (surtout lui, d’ailleurs) savaient écrire des chansons. Dommage de les avoir ici noyées dans une production trop lourde et ampoulée la plupart du temps. Pour le reste, les Guns ont la grossièreté libératrice, ils font plaisir comme un juron craché pour tromper le sort qui nous accable, ils ravissent à la manière d’une insulte lancée à la face d’un enculé.

Tous les observateurs l’ont remarqué, les deux volumes des Use Your Illusion auraient dû fusionner et être ainsi expurgés du superflu qui les appesantit - à savoir Yesterdays, la reprise de Knockin’ On Heaven’s Door, So Fine et My World pour le second volet. Excellent disque d’un point de vue global, Use Your Illusion II marque toutefois la fin d’un cycle. En résumé, ça sent le sapin chez les Guns N’ Roses. Mais le sapin, ça sent bon.



[1Luke la main froide, très bon film avec Paul Newman

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Tracklisting :
 
1. Civil War (7:43)
2. 14 Years (4:21)
3. Yesterdays (3:16)
4. Knockin’ on Heaven’s Door (5:36)
5. Get in the Ring (5:41)
6. Shotgun Blues (3:23)
7. Breakdown (7:05)
8. Pretty Tied Up (4:48)
9. Locomotive (8:42)
10. So Fine (4:06)
11. Estranged (9:24)
12. You Could Be Mine (5:44)
13. Don’t Cry (Alternate Lyrics) (4:44)
14. My World (1:24)
 
Durée totale :75’57"