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Them Crooked Vultures

Them Crooked Vultures

Them Crooked Vultures

par Emmanuel Chirache le 1er décembre 2009

4,5

Paru le 16 novembre 2009 (RCA/Sony Music)

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Voici donc l’album le plus attendu de l’année. Enfin, pas pour tout le monde. On en connaît d’autres qui attendaient plutôt le nouveau 50 Cent ou le nouveau Rhianna, tandis que d’autres encore piétinaient d’impatience pour Bat For Lashes, Prodigy, Eminem, Phoenix, Sonic Youth, The Dead Weather, Snoop Dog ou BB Brunes (album du mois chez Rock&Folk). Chacun son truc, hein. Moi-même je lorgnais en bavant vers le dernier Pearl Jam, finalement décevant. Et puis paf, Them Crooked Vultures est arrivé, nous laissant victime de « l’effet Salma Hayek ». Là, vous allez me demander ce que c’est que ce truc, et c’est bien légitime. Explication : si avez vu Une nuit en enfer de Robert Rodriguez et que vous êtes un garçon, il existe de fortes chances pour que vous ayez trouvé Juliette Lewis très jolie pendant les vingt premières minutes. Mais lorsque Salma Hayek a débarqué dans sa tenue hyper sexy, vous avez soudain totalement oublié Juliette Lewis (on constate le même effet avec Scarlett Johansson et Penelope Cruz dans Vicky Cristina Barcelona de Woody Allen). C’est donc ce qui s’appelle « l’effet Salma Hayek », ou comment tout jugement de valeur ne saurait s’établir autrement qu’à travers un phénomène de comparaison, quoiqu’en disent certains abrutis dont la devise, « il faut comparer ce qui est comparable », n’a aucune prise sur la réalité.

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Them Crooked Vultures ou l’effet Salma Hayek

En résumé, l’écoute des Them Crooked Vultures rend bien pâlots la plupart des disques sortis en 2009. Faut-il rappeler à qui nous avons affaire ? Les TCV pour les intimes rassemblent trois musiciens fameux (et bing, le « supergroupe » !) : Le bon, John Paul Jones, bassiste de Led Zeppelin, mais aussi multi-instrumentiste, producteur, arrangeur et compositeur de talent. La brute, Dave Grohl ; batteur de Nirvana, il créa les Foo Fighters à la mort de Cobain et se transforma en compositeur, guitariste et chanteur, puis reprit du service comme cogneur de fûts professionnel pour le Songs For The Deaf des Queens of the Stone Age mais aussi pour Tenacious D, le groupe comico-rock’n’roll de Jack Black. Le truand, Josh Homme, escroc génial qui parvient à nous vendre les mêmes riffs démoniaques depuis dix ans tout en nous laissant sur le cul (on en devient vulgaire). C’est d’ailleurs lui le véritable maître à penser du projet. Depuis quelques années, le leader des Queens of the Stone Age peine à trouver un second souffle avec son groupe, qui reste sur un Era Vulgaris sans grand intérêt. Ayant de nouveau écouté le disque pour l’occasion, je confesse une déception renouvelée. En toute logique, Josh Homme décida qu’il était temps de marquer une pause et de passer à autre chose, même provisoirement.

Bien lui en prit. Car Them Crooked Vultures souffle une brise plus fraîche sur la musique du colosse roux. Bien entendu on retrouve ici le style de toute la discographie des QOTSA, mais si le disque s’inscrit dans une certaine continuité, c’est d’abord celle de Rated R, excellent album injustement mésestimé aux dépens de Songs for the Deaf. Or, les climats délicieusement psychédéliques de morceaux comme Warsaw or the first Breath You Take After You Give Up ou Spinning in Daffodils, mais aussi le riff de Caligulove, s’inspirent directement de titres présents sur Rated R - on pense surtout à Better Living through Chemistry et I Think I Lost My Headache. Quelques références érudites pour dire en substance que Josh Homme revient désormais à ses premiers pas dans un rock plus grunge et planant, avec des riffs moins hachés que ceux qui ornent ses plus récents essais. Soyons clairs, on n’est pas très loin de penser que Them Crooked Vultures surpasse l’œcuménique Songs for the Deaf.

Avec No One Loves Me & Neither Do I, le départ du disque se fait sur une note hachée justement, un riff qui pourrait ressembler au pire d’Era Vulgaris, à savoir l’horrible I’m Designer. Pourtant la mayonnaise prend davantage au fil de l’écoute, avant de monter en sauce après deux minutes et de voir la moutarde lui monter au nez au passage de la troisième. Toutefois, cet excellent morceau est à l’image d’une partie du disque : il lui manque un je-ne-sais-quoi pour s’affirmer davantage. Des titres tels que Mind Eraser, No Chaser, Elephants, Bandoliers ou Reptiles forment à l’intérieur du disque un ventre mou qui évite aisément la relégation mais ne se hisse pas tout à fait à la hauteur du podium. Pourquoi la fantastique introduction d’Elephants débouche-t-elle sur une chanson plutôt plate ? Pourquoi le très bon riff de Bandoliers, aux faux airs de Soundgarden (il y avait déjà du grunge chez les QOTSA, ce n’est pas un hasard si Dave Grohl est là), n’est-il pas mieux exploité ? Pourquoi les trouvailles rythmiques de Reptiles finissent-elles par nous épuiser alors qu’elles auraient gagné à être équilibrées par un break ? Il faut savoir finir une chanson. Il semble que c’est là le mal du siècle, cette propension à la rupture brutale pour coller deux idées quand auparavant on savait ménager des transitions en douceur, ce goût pour l’esquisse, l’inachèvement, l’incomplétude, qui fait sentir à l’auditeur un manque.

Ce n’est pas le cas heureusement de tout ce Them Crooked Vultures, qui compte dans ses rangs quelques-uns des morceaux les plus redoutables de la décennie. Il y a du grandiose sur ce disque. Certains riffs troublent, inquiètent, remuent le bide. Si celui de l’excellent Dead End Friends fait partie de la panoplie classique de Josh Homme, ceux de Warsaw..., Caligulove, Gunman et Spinning In Daffodils sont des monstruosités guitaristiques renversantes. Autant de petites merveilles qu’il faut apprivoiser d’urgence, Warsaw... pour ses huit minutes de progression démoniaque, Caligulove pour sa perversion libidineuse, Gunman pour sa violence. Quant à Spinning in Daffodils, il s’agit ni plus ni moins du titre ultime du disque, un morceau dangereusement lancinant et hypnotique où la folie guette derrière chacun de ses replis. Scandée en chœur sur un tempo solennel, la prononciation des paroles fait planer une ombre génialement malsaine sur la chanson. Au bout de cinq minutes, Josh Homme sort de son chapeau un nouveau riff insensé dans tous les sens du terme et la mélodie prend une tournure encore plus psychédélique, puisque le texte répète alors « I’m so high I just may never come down ».

A ce propos, notons que le chant de Josh Homme a évolué. Son style de crooner à la voix haute, pas toujours brillant, s’accompagne désormais d’une palette davantage élargie. Il vaut d’ailleurs mieux lire les paroles durant l’écoute pour constater toutes les subtilités inédites de son chant, à l’image du formidable New Fang qui prouve combien notre Elvis rouquin a progressé dans ce domaine. Idem pour Scumbag Blues, le titre le plus zeppelinien du disque avec John Paul Jones au synthé clavinet, dont les couplets sont quasiment chantés en falsetto. Bref, vous l’aurez compris, Them Crooked Vultures s’affirme comme la meilleure réalisation de Josh Homme depuis belle lurette. En bon vautour du rock, l’homme a enfin digéré ses seventies chéries et nous convie au festin.



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Tracklisting :
 
1. No One Loves Me & Neither Do I (5’10")
2. Mind Eraser, No Chaser (4’07")
3. New Fang (3’49")
4. Dead End Friends (3’16")
5. Elephants (6’50")
6. Scumbag Blues (4’26")
7. Bandoliers (5’43")
8. Reptiles (4’16")
9. Interlude with Ludes (3’45")
10. Warsaw or the first Breath You Take After You Give Up (7’50")
11. Caligulove (4’55")
12. Gunman (4’45")
13. Spinning in Daffodils (7’28")
 
Durée totale : 66’11"

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