Incontournables
20 incontournables des années 2000

20 incontournables des années 2000

Part. IV (2005-2009)

par Aurélien Noyer, Emmanuel Chirache, Thibault le 1er février 2010

Comme prévu, la suite de notre Top des années 2000, avec la quatrième et dernière partie, consacrée à la période allant de 2005 à 2009.

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Pour voir la partie I, cliquez ici ; pour la partie II, ici ; pour la partie III, ici.

My Morning Jacket - Z (2005)

Avec les années 2000, l’Americana était revenue en force. Du petit génie Conor Oberst aux sympathiques seconds couteaux des Two Gallants, en passant par des vétérans comme Bonnie ’Prince’ Billy, Wilco ou Ryan Adams, le petit monde du néo-folk donne rapidement l’impression de tourner un peu en rond, incapable de se détacher suffisamment de l’héritage du Band. Heureusement, il y a toujours l’exception qui laisse percer une lueur d’espoir, qui permet de se rassurer sur le fait que l’on peut encore emmener l’Americana vers des contrées inexplorée. Cet incongru, c’est Jim James, aux commandes de My Morning Jacket. Colosse à la barbe fleurie tout droit sorti d’une scène de Jeremiah Johnson, le bonhomme est paradoxalement pourvu une grâce rare dans le touché guitaristisque et d’une voix magique dès qu’il s’approche des aigus... une sorte de mélange entre Alan Wilson et Bob Hite, les deux leaders de Canned Heat.

Pourtant, dès les premières notes de Z, on se rend bien compte qu’on est loin de l’Americana de Papa. Rien que le son de basse introduisant Wordless Chorus dénote une volonté d’hybridation des genres. Et si on retrouve bien des constructions folk dans It Beats 4 U, le son est ostensiblement hybride, mélangeant la power-pop de Big Star à des claviers chipés au Pink Floyd early 70s ou à des sonorités électroniques contemporaines. Élargissant son paysage musical, My Morning Jacket trouve avec Z une formule magique totalement inédite et enchaîne des hymnes discrets (Wordless Chorus, Gideon, What A Wonderful Man, Off The Records, Lay Low, Dondante) que l’on peut apprécier aussi bien dans le confort hugeli [1] d’une chambre éclairée à la chandelle que dans un stade en communion avec les refrains onomatopéïques de Wordless Chorus ou le rythme irrésistible de Off The Records.

L’étape suivante était l’album live, que le groupe s’empressera d’enregistrer avec le double Okonokos. Mais malgré la capacité de ce dernier à rendre l’excellence scénique du groupe, il n’égalera pas le charme discret de Z.

Archie Bronson Outfit - Derdang Derdang (2006)

Gageons que peu de médias rock placeront les Archie Bronson Outfit dans leur traditionnel top de la décennie, trop encombré par Coldplay, Wilco, les Libertines et les Last Shadow Puppets, des groupes si essentiels qu’on en rêve la nuit. Tout le monde s’en cogne, des Archie Bronson Outfit... sauf nous. Parce que ce disque est tout simplement l’une plus belles merveilles réalisées ces derniers temps, un véritable disque de rock des années 2000 et pas de la pop pour ex-fan des sixties, pas du pseudo néo-folk de pleureuses dépressives, pas du bidouillage électro-pour-faire-en-phase-avec-son-temps. Imaginez un peu l’audace folle de ces gens-là : les Archie Bronson Outfit se contentent d’une guitare, d’une basse et d’une batterie pour jouer leur musique ! Et il faut voir quelle musique, un truc sorti d’on ne sait où, étrange, inclassable, presque impossible à identifier. Des réminiscences de blues et de psychédélisme se font entendre ici ou là au milieu d’un torrent d’énergie positive qui se fredonne ou se gueule en transe sur le mode du « lala lalala ». Si vous voulez planer, Derdang Derdang vaut toutes les substances du monde.

Petite confession : réécouté récemment sur ma platine vinyle, ce disque à la pochette magnifique m’a paru encore plus génial qu’auparavant. Je savais les chansons inoubliables, et pourtant elles m’ont une nouvelle fois surpris par leurs mélodies entraînantes, par la chaleur de leur son, par l’urgence de leur rythme. Sam Windett y chante incomparablement bien, avec un tressautement dans la voix qui donne l’impression à l’auditeur que ce garçon joue sa vie sur le moment. Tout au long du disque la batterie d’Arp Cleveland galope et cavalcade, tandis que le duo basse/guitare ou guitare/guitare, composé par Dor Hobday et Sam Windett, mitraille gaiement à coups de riffs ultra efficaces. Indéniablement, ce « power trio » s’est inventé un signature originale en quelques morceaux imparables. Une œuvre qui, on prend le pari, restera. D’ailleurs, on y travaille : ABO sur Deezer.

Metallica - Death Magnetic (2008)

Certes, comparé au carré d’as Kill’em All - Ride The Lighting - Masters Of Puppets - ... And Justice For All, le petit dernier des Cavaliers de l’Apocalypse ne pèse pas lourd. Effectivement, il présente les défauts habituels des productions signées Jaymz & Lars, et ici dans des proportions quasi exacerbées ; transitions torchées à la va vite, fréquences basses enterrées et désormais production trop claquante qui finit par taper sur le système. Et oui, oui, oui, les rehabs à répétition d’Hetfield ont fini par lui user la voix. On ne vous mentira pas, Death Magnetic grince régulièrement des rouages.

Mais bon sang, qui aurait misé un kopeck sur Metallica au lendemain de St Anger ? Ce disque n’est seulement de collections de riffs insensés, il marque aussi la sortie de l’ornière d’une formation qui s’était piteusement embourbée depuis 1993. Vexés jusqu’au trou du cul d’être considérés comme des légendes du passé et las de perdre leur temps en querelles stériles, les Four Horsemen ont frappé un très grand coup. Car si on peut reprocher l’aspect fan-service de l’affaire (Death Magnetic est clairement la transition entre le ... And Justice For All et le Black Album, le chainon manquant idéal pour réconcilier tous les aficionados), il faut aussi reconnaître que des titres comme That Was Just Your Life, The End of The Line, All Nightmare Long ou Suicide & Redemtion écrasent pratiquement toutes les productions décennales au rayon metal. C’est ce qui fait toute l’importance de Death Magnetic ; il montre l’un des plus grands groupes de rock revenu à la dynamique de rage et de conquête qui était la sienne dans les années 80, reparti pour dévorer toute la planète, dans l’unique but de la dévorer.

Them Crooked Vultures - Them Crooked Vultures (2009)

En plus d’avoir été la sensation de l’année 2009, les Vultures sont une nouvelle preuve de l’intelligence de Josh Homme. Conscient qu’une partie de son public commençait à trouver les Queens of the Stone Age essoufflées suite au controversé Era Vulgaris (2007), le rouquin a balayé les polémiques du plat de la main et recentré les débats avec une œuvre qui offre un condensé de son savoir faire. Le guitariste a puisé dans ses quatre derniers opus avec les QOTSA pour en ressortir les climats psychédéliques de Rated R, l’unité et la puissance de feu de Songs For The Deaf, la science de l’overdubbing millimétré de Lullabies to Paralyze et la dynamique schizo-beefheartienne d’Era Vulgaris.

Ce qui aurait pu être un patchwork aux allures de fan-service se révèle redoutable ; compositions de haute volée, interprétation sans failles (Dave Grohl, John Paul Jones, sans compter Alain Johannes en embuscade… Tu parles d’un backing band !) et surtout des mélodies fantastiques, dont la finesse et la fluidité sont le parfait contrepoint de riffs, breaks et structures télescopées. On peut reprocher à l’album de manquer de profondeur ; il est clair qu’il n’est pas autant chargé en atmosphère que Songs For The Deaf ou Lullabies to Paralyze, et de l’aveu même de Grohl, Jones et Homme, ce disque a été envisagé comme un « électrochoc pour réveiller le rock », un énorme défouloir où les trois amis prennent plaisir à jouer ensembles dans le but de secouer les foules. Il y a donc une réelle ambition qui sous-tend l’édifice ; aussi récréatif que soit l’album, il est l’expression de se dépasser, d’offrir une musique sans équivalent, il témoigne de la volonté de donner un grand coup de pied dans la fourmilière. Car lorsque l’on demande à Josh Homme s’il se considère comme le « sauveur du rock », ce dernier répond sans détour : « Certainement ».

Mastodon - Crack The Skye (2009)

Il faut toujours prendre les bonnes idées là où elles se trouvent, même dans les slogans publicitaires des fabricants de pneus italiens. Et Mastodon l’a bien compris car si l’on devait résumer leur trajectoire au cours des années 2000, ça donnerait quelque chose comme « sans maîtrise, la puissance n’est rien ». De leur premier EP Lifesblood jusqu’à Blood Mountain, ils n’auront cessé d’affûter leurs compositions, d’élaguer les puérils et superfétatoires gimmicks metal. S’exerçant sans cesse à mettre leur écriture au service d’une recherche de puissance nietzschéenne, ils avaient enfin atteint leur but avec le colossal Blood Mountain et ses 1h10 de violence hallucinatoire. Arrivés à ce degré de maîtrise, le groupe pouvait tout se permettre, fort d’un bagage technique et de capacités de compositions largement démontrées.

Et Crack The Skye sera la parfaite occasion pour mettre à profit leur expérience. Pour la quatrième étape de leur projet consistant à consacrer un album à chacun des quatre éléments, le groupe concocte un concept autour de l’air, ou plutôt de l’éther [2], à base de projection astrale, de fantôme de Raspoutine et de trous noirs. Malgré un tel concept dont le caractère éminemment foireux n’échappera à personne (bien que ce côté foireux soit modéré par le fait que le concept est en partie basé sur la mort de Skye Dailor, sœur du batteur qui s’était suicidée à 14 ans), Mastodon réalise un des meilleurs disques de metal de la décennie.

Derrière cette réussite, il y a un renversement paradigmatique radical : au lieu de mettre leurs compositions au service de toujours plus de puissance, le groupe met la puissance développée au cours de la décennie passée au service des compositions les plus complexes qu’ils aient jamais écrites. Sous forte influence progressive (King Crimson bien sûr, mais également Metallica période ...And Justice For All), leur technicité et leur son massif leur permettent de faire passer pour naturels d’incessants changements de rythmes, des riffs tordus ou d’audacieux breaks de batterie. Et avec les climaciques The Czar et The Last Baron (respectivement 11 et 13 minutes au compteur), ils s’imposent naturellement comme le groupe de metal le plus important de leur génération, réussissant le tour de force d’apparaître comme les héritiers légitimes de Tool autant que de Metallica.



[1Adjectif danois désignant une sorte de cocooning hivernal très populaire au pays des conférences climatiques ratées.

[2Fluide remplissant l’espace et élément porteur des ondes lumineuses suivant une théorie physique du XIXe siècle réfutée par la Relativité Restreinte d’Einstein

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