Films, DVD
Some Kind Of Monster

Some Kind Of Monster

Joe Berlinger, Bruce Sinofsky

par Emmanuel Chirache le 20 mai 2008

4

Paru en juillet 2004 (Paramount)

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Dylan avait eu Don’t Look Back, les Stones Charlie Is My Darling, les Beatles Let It Be. Quoi de plus naturel si Metallica possède à son tour son docu-vérité. Le groupe n’en est d’ailleurs plus à son coup d’essai, puisqu’il avait déjà autorisé une équipe de caméramen à le suivre pendant la réalisation du Black Album et la tournée qui suivit. L’aventure avait duré un an et demi et le documentaire s’appelait... Un an et demi dans la vie de Metallica. Sans oublier diverses vidéos de concerts, clips et hommages (à Cliff Burton) qui sont parus tous azimuts depuis une quinzaine d’années. Bref, on ne peut pas dire que Some Kind Of Monster arrive comme un cheveu sur la soupe et que les membres du groupe s’obstinent à dissimuler leur vie professionnelle (voire privée). Je dirais même que je suis pour ma part tellement habitué à les côtoyer que chacune de leurs apparitions me donne l’impression de revoir une bande de vieux copains. Leur voix, leur présence, leur visage sont devenus si familiers qu’ils font un peu partie de la famille. Et c’est la première révélation de ce documentaire : Lars, James et Kirk nous avaient manqué.

Autre révélation, le groupe a engagé un thérapeute pour solder de vieux démons remontant sans doute à la mort de Cliff Burton. Le départ de Jason Newsted, qui ne s’est jamais véritablement intégré au groupe alors qu’il y a joué cinq fois plus longtemps que Burton, démontre d’ailleurs à quel point le décès du bassiste a bouleversé Metallica. Quinze ans, vingt ans après, son ombre plane toujours. Mais tout va bien : Phil Towle est là ! Le coach vient de débarquer de Kansas City pour organiser de grandes causeries d’après match (Hetfield 1 - Ulrich 0) entre les joueurs, histoire d’analyser ce qui ne roule pas dans l’équipe. Et le type vaut le coup d’œil. Non content d’être une sorte d’escroc payé 40 000 dollars par mois pour rien (« On ne peut pas le virer ? » demande Hetfield dès le début du film), ce thérapeute en bois réussit la prouesse de défiler chaque jour sous l’objectif avec une chemise plus laide que la précédente. Un véritable feu d’artifice de couleurs, une parade de motifs floraux. On savait déjà les Américains très mal habillés (cf. les émissions Next ou Dismissed par exemple), et on imagine aisément que Kansas City n’a rien d’un haut lieu de la mode. Phil trouvera tout de même un concurrent sérieux en la personne du producteur Bob Rock : coupe de douilles terrifiante à la Bon Jovi, pull à tête de mort, boucles d’oreille ringardes, la panoplie hard rock issue des eighties a la vie dure.

Toujours est-il que grâce à Phil, le groupe paraît s’orienter vers une démocratie participative dans l’écriture des morceaux. En réalité, l’idée tourne vite au chaos. Lorsque Lars se lance dans des expérimentations hors des sentiers battus pour tout batteur, James le remet vite à sa place et les deux finissent par s’engueuler copieusement sous les yeux désespérés de Kirk Hammett. Les choses peuvent-elles empirer ? Oui. James Hetfield ne dit pas « no, no, no » à la rehab et part cuver sa vinasse pendant de longs mois d’absence, durant lesquels le groupe s’enfonce lentement mais sûrement dans la déprime. Le coup de grâce est porté par Dave Mustaine, l’ancien guitariste éconduit en 1983 qui vient chialer dans les jupes de Lars Ulrich et lui avouer qu’il n’a toujours pas digéré son éviction vingt ans après. Sans pitié aucune, les auteurs du film ont pris soin de mentionner que le pauvre petit Mustaine a fondé Megadeth et vendu des millions de disques. En écoutant le guitariste passer en revue ses tourments, on se dit que la vie est dure, et on se dit qu’elle est encore plus dure quand on aperçoit la teinture blond pétasse de Lars Ulrich. Dans son sweat bleu délavé à col de tortue, Phil Towle apprécie en connaisseur cette audace capillaire. Cette séquence est aussi l’occasion pour le Danois de faire le point avec nous et de se remémorer le début des années 80 quand lui, Européen raffiné et bourgeois fraîchement débarqué aux Etats-Unis, devait se coltiner deux gros beaufs américains, soulards et machos : Dave Mustaine et James Hetfield.

Le retour de ce dernier n’arrange finalement pas les choses. Au contraire, le frontman de Metallica doit à la fois poursuivre sa cure et jouer les papas poule, ce qui fait que le groupe ne peut travailler que quatre heures par jours
 ! Et comme il a décidé de faire sa tête de con, Hetfield reproche à Bob Rock d’écouter en son absence les démos des chansons avec le reste des musiciens. « J’ai l’impression que vous changez des choses dans mon dos et que vous me mettez devant le fait accompli », se lamente-t-il. Et Kirk Hammett de lâcher cette phrase mythique : « C’est comme ça depuis quinze ans pour moi ». Résultat, le batteur réfléchit pendant son jogging matinal et se dit que décidément c’en est trop, alors il revient gonflé à bloc au studio, pète un câble et hurle « FUUUUCK » à deux centimètres du nez de son compère.

Entre les deux vieux amis, le torchon brûle. Beaucoup de non-dits pèsent sur leur relation depuis longtemps, foutue pudeur masculine... « Quand il était avec Dave Mustaine, se souvient Lars Ulrich, James se comportait comme si je n’étais pas là. Pendant l’enregistrement de Ride The Lightning on est sortis un soir. 42 bières plus tard, il était là : « Je t’aime ! » mais pour que ça arrive il fallait qu’on en soit à la 42e bière et qu’on soit seuls. » De son côté, le chanteur reconnaît ses difficultés à se livrer, à sortir de son image d’ours mal léché : « Mes parents se sont séparés quand j’avais douze ans et ma mère est morte quand j’avais seize ans. A cette époque, la seule chose que j’avais c’était la musique. Si je veux toujours garder le contrôle sur tout, c’est par peur d’être abandonné. J’ai peur d’être intime avec les gens, je ne sais pas comment m’y prendre. » Et Kirk Hammett dans tout ça ? Égal à lui-même, discret, modeste, insaisissable, soupape de sécurité. « J’essaye de montrer aux autres qu’on peut ne pas avoir d’ego, » raconte-t-il. Initiative louable mais qui lui vaut de se faire bouffer par les grandes gueules. Une scène un peu triste montre Hammett en train de défendre face au reste du groupe le principe du solo de guitare dans le rock moderne, plus dépouillé et plus sobre qu’auparavant certes, mais solo quand même. Oui, oui, bien sûr, approuve tout le monde. A l’arrivée, pas un seul solo sur St. Anger.

Mais les bons moments de Some Kind Of Monster ne sont pas terminés. Car revoilà Phil Towle dans ses grandes œuvres, épinglant dans tout le studio de petits papiers sur lesquels sont inscrites diverses sentences sibyllines venues d’on ne sait quel bouquin de psychologie de bazar : « La zone, entrer c’est croire », ou bien « La douleur est-elle trop confortable ? » Et ce n’est pas tout : « Vous pouvez entrer en méditation musicale en jammant tous les quatre » propose-t-il enfin dans cet accès de stupidité qui le caractérise. Du coup, l’ensemble du groupe boude les séances d’enregistrement et commence à s’irriter du comportement de son coach, qui paradoxalement réussit sa mission et réconcilie les membres de Metallica en les liguant contre lui ! Un jour, le groupe apprend que son chaperon prévoit de déménager pour s’installer prochainement à San Francisco. C’est le déclic. Pour qui sonne le glas ? pour Phil Towle bien sûr, qui bizarrement rechigne à lâcher ses 40 000 dollars par mois et prétend que « le travail n’est pas fini ». Marrant, on s’en doutait un peu. Ce n’est pas un hasard si le coach s’est taillé une réputation sulfureuse selon laquelle il force la main à ses patients dès que ceux-ci veulent arrêter les séances. Dans les années 90, certains ont même porté plainte auprès de l’Ordre des psychothérapeutes du Kansas pour traitement sous la contrainte. L’enquête donnera raison aux patients, alors que Towle nie en bloc, puis « démissionne » avec la trace du godillot du grand Ordre sur son arrière-train. Qu’à cela ne tienne, il en profite pour arnaquer les stars, dont Tom Morello. Et Metallica.

Il faudra en définitive que James Hetfield et Lars Ulrich se fâchent un peu pour que Phil Towle accepte de mettre un terme à la thérapie, non sans poursuivre le chanteur de ses anathèmes d’escroc ambulant. « Nous avons des problèmes de confiance tous les deux, James... » lance-t-il, vêtu d’un pull qui ressemble à une peinture de Paul Klee. L’imposteur parvient toutefois à imposer sa présence durant les auditions du nouveau bassiste, une scène amusante où l’on peut contempler Scott Reeder (Kyuss), Twiggy Ramirez (Marilyn Manson) ou Robert Trujillo (Suicidal Tendencies) jouer For Whom The Bell Tolls. Clairement, Trujillo se dégage du lot et intègre en toute logique Metallica (« Je n’avais pas vu un type jouer comme ça depuis Cliff ! » s’enthousiasme Kirk, preuve que le fantôme de l’ami Burton va continuer de hanter pour toujours les âmes de ses compagnons). Pour la nouvelle recrue, c’est un peu comme gagner au loto, puisqu’il reçoit en avance un chèque d’un million de dollars et participe dans la foulée à l’émission MTV Icon. Suite à cet hommage, Metallica s’inscrit dans la lignée de Johnny Cash en tournant le clip de St. Anger à la prison de San Quentin, où James Hetfield évoque avec émotion sa propre « colère mal dirigée » qui aurait pu le mener derrière les barreaux. « Chacun de nous naît bon, déclare-t-il aux détenus, chacun de nous possède une âme, et nous sommes venus pour entrer en contact avec cette âme. » Puis vient le temps des adieux avec Bob Rock et Phil Towle, et notre viking préféré a le blues. « C’est le chapitre le plus important de toute ma vie », soupire alors un Hetfield doublé par la voix française de Jack Bauer. Le groupe peut repartir sur la route. Fade To Black.

Avec Some Kind Of Monster, Metallica présente donc un auto-portrait touchant qui démystifie complètement l’image du groupe de heavy metal classique. Pas de groupies, de pentagrammes satanistes, de drogues ni de crétins décérébrés qui vocifèrent qu’ils sont les meilleurs. Juste des types à la limite de la banalité (et c’est à la fois le risque et la grande force du documentaire), sincères, modestes, en plein doute. Des hommes d’âge mature qui vivent une crise à la fois personnelle et professionnelle - la midlife crisis ? D’un point de vue artistique, le film n’apporte pas beaucoup d’éléments qui permettent de comprendre les mécanismes de création ou de production d’un album de musique. À peine peut-on constater quelles tensions et quelles forces jouent dans le processus de fabrication, et comment ces forces entrent en lutte pour déboucher sur tel ou tel résultat. Malgré tout, le producteur Bob Rock paraît trop gentil pour imposer une vision musicale et esthétique à l’ensemble, et son amitié avec les musiciens porte probablement préjudice à son autorité. Bref, Some Kind Of Monster ne se veut pas un moyen de pénétrer l’art de Metallica, mais plutôt un biais pour en saisir l’âme et la vérité. En ce sens, le documentaire nous rapproche encore plus d’un groupe déjà intime pour nous, il nous fait témoins de ses angoisses, de ses difficultés, de son renouveau, de sa vie en somme.



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