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Songs For The Deaf

Songs For The Deaf

Queens Of The Stone Age

par Lazley le 17 octobre 2006

sorti le 27 août 2002 (Interscope Records)

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D’abord, il y a ce putain d’artwork. Quézaco ? Un diapason occulte ? Un levier de vitesse obscur ? Une fourche - à - serpents FM ?

Tout ceci à la fois, mesdames et messieurs, et probablement bien d’autres choses. C’est bien là la grande qualité de cette troupe de frappadingues que sont les Queens Of The Stone Age : culbuter vos tympans, émoustiller votre lobe spinal par tous les moyens.

Que ceux qui implorent en s’arrachant le cheveu, (réduisant à néant tous les si beaux efforts pour entretenir leurs coupes de douilles : « Meeerdee, ma coupe Brian Jones post-moderne emo pop art !!! ») un vrai come-back de ce gigolo rock’n’roll se calment un instant : il y a là quelque chose qui pourrait les intéresser...

Nous sommes en 2001. Tout le petit monde rock a les yeux à nouveau braqués sur New York, où les Strokes viennent de jeter les bases d’un retour en grâce fort sympathique des groupes à guitare et des Converse plus ou moins pourries. À Detroit, Jack White va bientôt, avec White Blood Cells, devenir à son grand dam une coqueluche indie bicolore, et porter ce fardeau jusqu’au barrissement vengeur d’Elephant. L’electro/dance/house/trip-hop prospère toujours, mais peine face aux bourgeonnement de mômes fonçant vers les magasins vintage, et se (re)découvrant une passion pour le garage rock mâtiné de post-punk.

Et ailleurs ? Seattle n’en finit plus d’agoniser, Londres se complaît dans une paralysie pré-Dohertienne, et Los Angeles, terre des fous comme du marketing le plus immonde, semble reclue dans un mutisme repu. Près de L.A cependant, se trament d’étranges évènements. Dans ce paysage halluciné, où se côtoyent le Grand Canyon et Vegas, où l’impudence des milliardaires cohabite avec de larges espaces désertiques, circule une légende rok’n’rollienne tenace, à propos d’une bête aussi titanesque que sanguinaire : Kyuss, ex-combo désertique ultime, matrice du stoner rock et réceptacle à mirages soniques divers (hard rock sabbatien en diable, gonflé aux mushrooms et soli hendrixiens crépusculaires, gimmicks hispanisants et obèses). Drivé durant près de sept ans par Josh Homme, imposant guitariste rouquin (mètre quatre-vingt quinze bien tassé, le bougre !), cette formation au nom aussi abscons que sa musique se dissout en 1995 dans la chaleur oppressante et la sueur diluvienne de la Death Valley, après des années de jams, « generator parties » et prestations dantesques.

Nullement échaudé, Homme enregistre seul le premier album éponyme des QOTSA (patronyme lourd de sens attribué par Chris Goss, producteur de Kyuss et éminence grise de la galaxie stoner), et débauche son vieux pote bassiste et screamer Nick Oliveri pour des shows intenses et des séances d’enregistrement ultra-productives (d’où sortent R, deuxième livraison barrée des Queens, mais aussi plusieurs volumes des Desert Sessions, un des nombreux side-projects du prolifique Homme réunissant sporadiquement des membres de Soundgarden, Ween, Masters Of Reality ...). En ce milieu d’année 2001, Homme & co. se sont donc retirés au Rancho De La Luna (studio astéroïde), pour y malaxer, peaufiner des titres élaborés en pleine tournée R. Usant au bout de quelques mois un producteur réputé pour son professionalisme rigoureux (Erik Valentine, coupable entre autre de quelques étrons de Joe Satriani), les Queens cuvée d’époque (à savoir Homme aux guitares et au chant, Oliveri aux cordes basses et vocales, ainsi que Mark Lanegan, hululeur au profil de loup, vétéran du grunge et parolier borracho), et particulièrement Josh Homme, sentent planer au dessus de leurs caboches azimutées un parfum inhabituel : ils « savent » que la matière de Songs For The Deaf donnera naissance à autre chose.

Autre chose qu’un disque de hard rock moderne mais bordélique, en somme. Car Josh & Nick, Nick & Josh ont les tympans pleins de sons bizarroïdes. Raffolant des Beach Boys comme de Black Sabbath, de Slayer comme des Stones, piochant dans le hardcore, le rock de papa et les groupes obscurs, la paire géante se réapproprie tout, et repeint quarante ans d’expectations binaires de cette couleur ocre, qui dégouline de leur musique. Dans un éventuel dictionnaire musical des couleurs, voici comment on pourrait définir celle des Queens : « rouge (ocre donc), écaillée par le bastonnement incessant de rythmiques déviantes, parcouru par les reflets denses, rêches des guitares et des voix changeantes ».

Ce qui nous amène au coeur de Songs For The Deaf, à son intérêt vital : il s’agit ni plus ni moins d’un album de chansons, un travail d’orfèvre constellé de pépites massives reliées entre elles par des intermèdes radiophoniques crasseux, erratiques qui ajoutent de l’étrange au projet. Intro de voiture au démarrage, ondes, bruits biscornus, ce beat marteau-pilon qui s’enclenche, enterré par un gimmick ressuscitant les grandes heures Sabbatiennes, et l’organe de satyre sous substances d’Oliveri vous arrache d’un coup à vos rêveries « siècle dernier ». Nous sommes au Troisième Millénaire, et c’est You Think Ain’t Worth A Dollar, But I Feel Like A Millionaire qui sonne la charge, coup de boule massif, tympans groggy et palpitant en bouillie...

Talonné par ce truc improbable, ce No One Knows tout en arrangements saccadés, riff entêtant, dosage inespéré entre le timbre de crooner testostéroné de Josh Homme, double soli (!!!) basse/guitare, et cette rythmique qui soudain paraît étrangement familière... Alors on regarde la pochette, et on comprend : Dave Grohl ? Honteusement sous-exploité chez Nirvana, plus ou moins retiré des fûts depuis presque 10 ans, on peine à y croire... Et pourtant, c’est bien sa frappe fluide, racée et hypnotique qui drive tout l’album (10 ans sans se livrer à pareil exercice ! Pour imager, ça devrait correspondre à enfermer Bowie à Guantanamo, loin de TOUTE hype ou mode à vampiriser... Vous croyez qu’il en mourrait ? Moi pas... Il serait capable en sortant de rendre la combi orange tendance !).

Inutile de bavasser plus longtemps : la présence du Seattle guy enfourne une bonne leçon de drumming azimuté dans les rectums pincés des champions du son de caisses prêt au chart hitting (à part ça, les tapoteurs qui font « danser les filles » et les ventes sont des jeunes gens sympathiques... Vous avez vu la tronche d’anorexique warholien que tirent au hasard les substituts de boîte à rythme de chez Franz Ferdinand ou Interpol ? Aussi mal foutus des baguettes qu’un Matthew Bellamy à qui on injecterait une pinte de sang chaud... Ah ben oui, forcément avec de la sueur Matt, ta cryogénie guitaristique en prend un coup !).

C’est ce que chez nous, on appelle une vraie performance, les enfants. Soit juste une réinvention de la batterie rock ; dites adieu aux métronomies poussives type Jet (Meg White ne compte pas : sa nullité totale est voulue, et je vous mets au défi de trouver un son de grosse caisse plus éléphantesque - c’est le mot !), et longue vie aux claquements impromptus de toms (No One Knows), aux intros annapurnesques (A Song For The Dead) et au krautrock orageux (God Is On The Radio) !!!

Mais non content de vous livrer un « traité de la batterie moderne et autres novelletés rythmiques », Songs For The Deaf sert deux ou trois autres révolutions soniques (d’un acabit beaucoup moins douteux que moult prétendus « chefs-d’oeuvres » binaires). Ne serait-ce que parce que Homme, Oliveri et Lanegan sont bien plus que des singers apposant un timbre timide sur le déluge grondant des instruments. Autre chamboulement capital : jamais, de toutes les tentatives de faire sonner un rock réactualisé et catchy (de Mötörhead à Nirvana, la liste est longue chez les fainéants de la glotte), on avait accordé une telle place à de telles lignes de chant.

Vous savez ce que ça signifie, n’est-ce pas ? Absolument tout l’album crie REFRAINS, et vous synapse dans les ventricules des ritournelles chromées d’une nouvelle espèce. Go With The Flow, Gonna Leave You ou The Sky Is Fallin’ en témoignent : les Queens ont la science du chorus barré, du couplet sussuré, du vers sublimé par d’habiles climats... Et on assiste à pas moins de trois perf’ vocales colossales, guettant la prochaine baffe de ce groupe à géométrie variable. Sur No One Knows, Do It Again ou ce pastiche de ballade violonnée Mosquito Song, le bel organe d’Elvis surperverti, parfois gazouillant de Homme vous assomme de clins d’oeils cradingues, mais toujours classe. Ce Six Shooter à l’arme blanche, comme sur You Think Ain’t..., Oliveri fait plus qu’assurer le côté hardcore du groupe : jonglant entre doux filet de voix à la Beach Boys (Another Love Song, un nouveau grand moment pop ?) et des hurlements d’une brutalité soudaine, le chauve nudiste à l’occase (il s’est fait arrêter à la fin du festival Pinkpop en 2001 après avoir passé la totalité du concert nu derrière sa basse) se la joue faune éraillé, pour notre plus grand plaisir.

Quant à Mark Lanegan... Que dire, sinon que cet homme détient là un des timbres les plus rauques, sombres et profonds depuis que Tom Waits s’est mis à (hélas) un rien vieillir, et que Nick Cave croone plus qu’il ne hulule. A Song For The Dead ou Hangin’ Tree, déjà pas franchement des modèles de rock léger, s’en trouvent carrément noircies. Les vieux grognements nicotinés du loup Lanegan (qui filera ensuite boucler Bubblegum, œuvre solo que l’on conseille au passage aux amateurs d’albums de fin de soirées solitaires) nappent la cavalcade de la stock-car Queens en feu d’une touche de morgue contribuant à embrouiller toujours plus l’auditeur. Et puis, le disque se termine par une reprise type « magma swinguant » du Everybody’s Gonna Be Happy des Kinks, autre preuve du bon goût certain de Homme.

Au final, Songs For The Deaf, qui constitue aussi une petite revanche pour Homme (de plus en plus tanné par les fans et les organisateurs de festivals divers, réclamant une reformation de Kyuss), sort fin août 2002, révèle pour de bon les Queens comme « force rock sur qui compter », dépasse les 2 millions d’exemplaires vendus, puis disparaît des charts en un éclair. Mais Josh Homme s’en moque ; le triomphe discret, il est déjà parti mettre en boîte deux nouveaux volumes des Desert Sessions, le premier effort des Eagles Of Death Metal en tant que batteur, comblant ses temps morts de cameos chez P.J Harvey, Mark Lanegan, les Masters Of Reality ou Melissa Auf Der Maur.

Mais le rouquin occupé peut être fier : lui, son acolyte Oliveri et ses séides dingos ont pondu quelques nouveaux hymnes authentiquement rock, les premiers de ce nouveau siècle. Rien que ça...



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Tracklisting :
 
1. You Think Ain’t Worth A Dollar, But I Feel Like A Millionnaire (3’12")
2. No One Knows (4’38")
3. First It Giveth (3’18")
4. A Song For The Dead (5’52")
5. The Sky Is Fallin’ (6’15")
6. Six Shooter (1’19")
7. Hangin’ Tree (3’06")
8. Go With The Flow (3’07")
9. Gonna Leave You (2’50")
10. Do It Again (4’04")
11. God Is On The Radio (6’04")
12. Another Love Song (3’16")
13. A Song For The Dead (6’42")
14. Mosquito Song (5’38")
15. Everybody’s Gonna Be Happy (2’35")
 
Durée totale : 62’03"

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