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Goodbye Bread

Goodbye Bread

Ty Segall

par Emmanuel Chirache le 15 septembre 2011

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Paru en juillet 2011 (Drag City)

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Depuis la mort de regretté Jay Reatard, la nouvelle starlette du punk garage se nomme Ty Segall. Aussi prolifique que le chanteur de Memphis, Segall fait également dans le genre amateur travaillé : son dégueulasse, guitares pourlingues, sentiment d’improvisation permanente à la Phoebe Buffay style... Rapidement, beaucoup vont voir en lui le digne successeur de Reatard. En 2010, la sortie de Melted fut ainsi accompagné de commentaires élogieux de la part des amateurs du genre, en dépit d’un léger changement de cap dans le style. Car, et c’est intéressant à noter, la musique du californien a beaucoup plus d’accointances que celle de Reatard avec un certain folk-rock sixties, comme en témoigne encore une fois Goodbye Bread.

Du rock garage, Ty Segall a surtout retenu l’esprit et les techniques du fuzz et de la distorsion, délaissant les origines rhythm’n’blues des meilleurs pionniers en la matière (Sonics, Chocolate Watchband). Pour la plupart, les mélodies sont en réalité influencées soit par la rythmique basique du classique Louie Louie (on ne compte plus les variations sur le thème dans ses disques), soit par le rock anglais de la fin des sixties, les mauvaises ballades de Lennon (I’m So Tired et autres plaies), le fatigant Syd Barrett, le T.Rex première époque - le moins passionnant. Résultat, le disque présente une suite de chansons neurasthéniques, répétitives et lasses, que personne ne peut décemment souhaiter s’infliger. Alors oui, sans doute, un fan de Syd Barrett ou de John Lennon pourra trouver du réconfort dans la voix de Ty Segall, copie peu inspirée du Beatles, et dans ses accords bancals qui font penser à ceux du guitariste de Pink Floyd.

Pour les autres, que tout cela laisse froid, l’écoute se révélera un pénible pensum, à une ou deux exceptions près. Les trois premiers titres, notamment, sont d’atroces bégaiements, à tel point qu’on se demande si le guitariste n’est pas un fan non avoué de Philippe Katerine. You Make The Sun Fry est le premier morceau honorable, malgré des accents beatlesiens trop prononcés. A l’instar de Jay Reatard, l’orientation pop des morceaux passe d’abord par l’alliance de la guitare électrique avec la guitare acoustique, et force est de reconnaître que la formule fonctionnerait bien si les mélodies suivaient. Une formule qui rappelle d’ailleurs celle des groupes grunge, qui n’hésitaient pas à mêler acoustique et électrique saturée. Ce n’est donc pas un hasard si My Head Explodes, une des meilleures chansons du disque, ressemble comme deux gouttes d’eau au Soundgarden de Blow Up The Outside World. Ici, Segall retrouve un semblant d’inspiration, qui surmonte l’ennui ambiant.

Mais les bonnes accroches du guitariste sont presque systématiquement gâchées par un sentiment de monotonie irrépressible, renforcé par le tempo quasi identique qui va de My Head Explodes à Where Your Head Goes en passant par The Floor. Heureusement, I’m With You casse un peu le rythme en nous ruinant définitivement les oreilles. A cet instant, l’auditeur a perdu toute notion de plaisir d’écoute. La musique est devenu une torture mentale aussi insupportable que le supplice chinois de la goutte d’eau : chaque note, chaque accord prend soudain la forme d’une goutte perlant sur notre front, tandis que nous sommes ligotés à la table du bourreau. En manière d’apothéose, Fine porte le coup fatal aux cerveaux les plus retors, et ce sur plus de quatre minutes ! soit une éternité à l’échelle d’un morceau de punk garage.

Loin de moi l’idée de nier l’once de talent que possède Segall, qui par exemple s’exprime bien dans le So Alone de son précédent album. Il y avait là moins de prétention qu’aujourd’hui, une certaine fraîcheur désormais absente. A cet égard, les prestations live du chanteur rendent un meilleur hommage à ses récentes compositions. Mais peut-on réellement, au-delà d’une adhésion spontanée de fan, aimer Goodbye Bread ? Même l’aspect brouillon de la production n’a pas le moindre charme, noyé qu’il est dans le triangle des Bermudes fuzz, saturation, écho. Seul un amoureux transi de la déglingue, ou un passionné des aïs, peut parvenir à trouver du plaisir à l’intérieur de ces chansons. Personnellement, j’aime le bruit quand il est ordonné et puissant, à l’image du chaos organisé de main de maître par le groupe A Place To Bury Strangers. Ici, le bruit n’est rien d’autre que de la cacophonie dépressive et facile. Des disques comme celui-ci, on a l’impression que Ty Segall peut en composer un par jour. Dans ces conditions, comment imaginer un instant qu’il puisse hausser la qualité de son travail, par ailleurs intéressant sur d’autres albums ? Il semble pourtant que la presse indé en ait fait son nouveau chouchou. On a même lu quelque part que Ty Segall défrichait ici de « nouveaux territoires », et qu’il s’agissait d’une œuvre « charnière » (vous m’en direz tant). Le rock actuel est-il un tel néant, pour qu’on en vienne à vénérer en termes aussi radicaux un disque moyen ?



Vos commentaires

  • Le 15 septembre 2011 à 14:59, par Aurélien Noyer En réponse à : Goodbye Bread

    « On a même lu quelque part... »

    Allez, Manu ! Fais pas ta mijaurée et balance les coupables !

  • Le 15 septembre 2011 à 15:03, par Thibault En réponse à : Goodbye Bread

    « Dans les milieux autorisés, les rumeurs circulent et on se laisse penser que peut être... »

    Allez, les noms ! Que ça finisse en clash-tweet « les haters d’Inside Rock sont vraiment trop relous !!! #frustré »

  • Le 15 septembre 2011 à 16:05, par Ellinoa En réponse à : Goodbye Bread

    On dit tweet-clash, pas clash-tweet !

    En fait, l’ouverture des commentaires, y’a que la rédac’ que ça intéresse, et en plus c’est pour se taper dessus ^^

  • Le 15 septembre 2011 à 16:29, par Emmanuel Chirache En réponse à : Goodbye Bread

    C’est pas très intéressant de citer les noms, tout le monde se pavane devant ce putain de disque lénifiant, de Pitchfork à Popmatters en passant par tous les blogs indie français ! c’est la décadence, ça y est.
  • Le 15 septembre 2011 à 16:40, par Thibault En réponse à : Goodbye Bread

    « Les Internets » sont en folie quoi. Oui, parce que maintenant, il parait qu’on parle « des internets ». Moi j’ai tendance à traduire ça par « Twitter se touche la nouille ».
  • Le 15 septembre 2011 à 17:07, par Pey’J En réponse à : Goodbye Bread

    Quoi si Emmanuel a fait un article « méchant », Thibault doit en faire gentil ? C’est un signe de la fin du monde ça !
  • Le 15 septembre 2011 à 23:49, par Polar Bear En réponse à : Goodbye Bread

    C’est vrai que c’est pénible. Tu veux parler de Rock and Folk ?
  • Le 18 septembre 2011 à 15:53, par Emmanuel Chirache En réponse à : Goodbye Bread

    Je crois que Rock&Folk a dit du bien du disque, mais de façon très mesurée. C’est pas trop le genre de la maison de s’enthousiasmer sur du garage punk indé.

    Pey’J : non seulement Thibault doit rédiger une chronique gentille, mais en plus je vais l’obliger à le faire sur un disque de Lou Reed.

  • Le 23 septembre 2011 à 18:19, par Thibault En réponse à : Goodbye Bread

    Nope, 4 étoiles pour Rock & Folk => http://www.rocknfolk.com/site/etoil... (numéro 529)

    Et Thibault fera remarquer qu’il est moins pris dans les polémiques que le rédac chef, ces derniers temps ! :D Et qu’il a déjà fait une chronique gentille sur le DVD de Fantômas, tiens.

  • Le 24 septembre 2011 à 14:08, par Emmanuel Chirache En réponse à : Goodbye Bread

    Dis donc, t’es chié Thibault, tu sais très bien pourquoi je suis pris dans ces polémiques ! tu as décidé de te mettre à l’écart, mais ça te concerne tout autant... ^^

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Tracklisting :
 
1. Goodbye Bread
2. California Commercial
3. Comfortable Home (A True Story)
4 You Make the Sun Fry
5. I Can’t Feel It
6. My Head Explodes
7. The Floor
8. Where Your Head Goes
9. I Am With You
10. Fine
 
Durée totale :33’22"