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Superunknown

Superunknown

Soundgarden

par Lazley le 31 mars 2009

paru le 8 mars 1994 (A&M Records)

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Il fut un temps où Chris Cornell était plus qu’un Calvin Klein blasé roucoulant chez Audioslave ; un temps où, derrière le bolide Soundgarden, rien ne lui était impossible...

Sortir des essaims de frelons - à - hit, dégager tête et épaules du reste de la meute, mener sa propre route, être seul à pouvoir en disserter sans relâche... Rarement groupe aura poursuivi un tel idéal, avec tant d’inventivité et de mystère ; grimper, seulement grimper, car le sommet n’est-il pas déjà la fin de tout ? Pourtant, Soundgarden avait tout pour devenir le brontosaure ultime des nineties, comme les Guns avaient été celui des finissantes eighties. Fondé à Seattle en 1984 par deux nerd boutonneux du Midwest, Hiro Yamamoto (basse), Kim Thayil (guitare) et un autochtone chevelu, Chris Cornell (batterie et chant), épié par un glandos du nom de Bruce Pavitt, futur fondateur de Sub Pop Records, le groupe deviendra, des premiers EPs au split renfrogné, la success story vouée à l’extinction par excellence....... Stop ! Vous y avez cru, n’est-ce pas ? Avouez qu’elle passe bien, la petite introduction en forme d’hommage prématuré, non ? Bon, maintenant qu’on est bien détendus, que vous vous êtes bien laissés porter, on va la jouer interactif : on regarde, on réfléchit et on se plonge dans l’univers pas si lointain de Soundgarden...

On ne saurait bien entendu continuer sans préciser ceci : l’histoire de Soundgarden, c’est l’histoire d’une gestation, celle de Chris Cornell, alors vocaliste placé derrière les fûts par défaut. Gratouillant à ses heures perdues, touchant à tout, micro compris, sans se lancer pour de bon dans quoi que ce soit, rien ne semble à priori différencier Cornell du headbanger shooté au trash-metal et aux clips de Motlëy Crue. Mais le jeune champion de la glotte a déjà calculé l’essence même de sa vision du boucan, qu’il décrira plus tard ainsi : « À quinze ou seize ans, je ne pensais pas vraiment à l’avenir. Je jouais avec des types qui essayaient de gagner assez de fric pour se payer des clopes et des cordes, et ça ne m’a jamais paru très logique. Ils n’étaient pas du tout des musiciens, c’était juste des plongeurs avec des guitares. Alors j’ai très vite retenu de tout ça que je n’allais pas me servir de ma musique pour payer mon loyer. C’était MA musique, et c’était bien plus sacré que ça. » Et de sacré, il va en être question. Le nom du groupe ne provient-il pas d’une statue (« The Sound Garden ») du Magnuson Park de Seattle, produisant d’étranges kaléidoscopes naturels de son par grand vent ? Tout le parcours du groupe est empreint de cette spiritualité latente, implicite et surtout totalement SANS VISAGE. Celle-là même qui les éloigne tant de bon nombre de leurs contemporains de cette scène que l’on a qualifié de « grunge ».

Petit aparté : qui pourrait aujourd’hui, comme l’ont tonitrué tous les médias du monde pendant dix ans, affirmer sans ridicule un quelconque rapport entre ces groupes rassemblés sous le « Seattle Sound » ? Au hasard, quel lien y-a-t-il entre les envolées byrdsiennes teintées de fuzzy craspec des Screaming Trees, et le cold-metal aqueux d’Alice In Chains ? On n’évoquera même pas le cas des Melvins, tant ceux-ci demeurent encore aujourd’hui les détenteurs d’une patte unique (et puis, essayez donc de dire à Buzz Osborne qu’il pratique un « grunge vindicatif », pour voir !). La vérité sur le grunge n’aurait-elle pas dans ce cas des traits Hernaniens, en ce sens qu’à l’instar de la tragédie hugolienne, seule l’unité de lieu (Seattle, unique point de repère ?) semble trouver grâce aux yeux des créateurs de la côte ouest ? Quoi qu’il en soit, Soundgarden se fraye un chemin, muant sans cesse. Dénichant dès 1986 un vrai batteur en la personne de Matt Cameron, qui permet de libérer le chant de Cornell des difficultés de la double casquette drummer/frontman, les quatre crachent sur Sub Pop deux Eps de hard psychotique et reptilien (Screaming Life en 1987, et Fopp en 1988), signent chez SST, pondant leur premier album Ultramega OK (1988), avant de filer chez la major A&M pour Louder Than Love (1989). Vivotant grâce au bouche-à-oreille et à des prestations scéniques musclées, le groupe doit pallier au départ de Yamamoto, reparti boucler ses études fin 1989. Après un intérim de Jason Everman (déjà spécialiste du genre, puisque guitariste de rechange sur Bleach, premier Nirvana), Cornell & co. embringuent Ben Shepherd, asperge maligne et polyvalente pour boucler ce qui devient vite leur dragster direction « carton », le surmotorisé Badmotorfinger(1991). Malgré la richesse surprenante de morceaux comme les singles Rusty Cage et Jesus Christ Pose ou encore Face Pollution, entortillant des geysers de riffs bigarrés au tapage de plus en plus mystérieux de Cameron, Badmotorfinger, sorti le même mois que Nevermind, est littéralement éclipsé par la lune blafarde du trio de Cobain. Paradoxalement, les projecteurs débordant vers le fond de la scène, Soundgarden se verra éclaboussé de la notoriété nirvanéenne, jouant les outsiders au festival Pinkpop de 1992, où quelques dizaines de milliers de teenagers déphasés et autres freaks découvrent un quatuor au son hypnotique, meurtrier.

Un an, puis deux, puis trois s’écoulent, et Badmotorfinger déjà laisse place à toujours plus d’exercices survoltés : Cobain est partout, Alice In Chains sort de son cloaque avec Dirt et Pearl Jam se taille son chemin à grands coups d’albums rageurs, de tournées épuisantes. Soundgarden, certes pas en reste question shows, paraît cependant encore trop déséquilibré « on stage » : Cornell tire trop de feedback, pas assez de riffs de sa six-cordes, et réinvente le paradoxe du lead singer force de frappe/point faible de l’ensemble. Quelque chose ne va pas. Plus ancienne des formations de Seattle en activité à l’époque (au côté des Melvins), Soundgarden manque d’allure, d’hymnes, de trace créative notable. On accuse même Cornell(comme presque tout le mal nommé « Seattle Sound », que le carton de Nevermind a révélé) de plagier Nirvana. Il faut d’urgence constituer cet étendard inébranlable, cette salve conséquente, bref un de ces albums dont la mise au monde métamorphose in petto son géniteur en hacheur de scène. Pour disposer de tels moyens, ne reste qu’une seule solution : lâcher l’underground de plus en plus vicié de la côte ouest (les créateurs de mode, publicitaires et autres marchands de soupe new age se ruent vers Seattle, intronisant la chemise de bûcheron, autrefois symbole d’un no look irréductible, comme summum du chic contemporain ; Singles, une comédie romantique oubliée de l’autochtone Cameron Crowe, bénéficiant d’une BO signée Soundgarden et Pearl Jam et de cameos de Cornell et d’Eddie Vedder, se voit propulsée sous les feux de la rampe, entamant la crédibilité des deux groupes), et se recentrer sur une pièce maitresse convexe, un sommet altier, inaltérable. Vaste programme, qui chez tant de groupes déboucha sur des tentatives ratées, mégalomanes et bouffies de clichés éculés. Sauf que Soundgarden, ayant ouvert pour les Guns de la tournée à stades Use Your Illusion, a eu tout le loisir d’observer les symptômes et les ravages du syndrome Spinal Tap, vieux comme Led Zeppelin. Et Cornell n’est pas Axl Rose : la cocaïnomanie pseudo-schizophrène n’a pas droit de cité chez le quatuor, qui se réunit fin 1993 aux studios Bear Creek pour travailler sur un projet ardu, intense, prenant. Pas de titre de travail, les quatre ne parlent que très peu ; chez Soundgarden, on se répond à coup d’instruments.

Ne cherchez pas de raccourcis en écoutant Superunknown. Non pas que cette œuvre (car c’est vraiment ce dont il s’agit là) soit d’une complexité extrême ; mais vous risqueriez d’échapper les trésors volontairement imperceptibles de rythmes et de notes qui armaturent tout l’album. Qui semble construit comme une mosaïque se reconstituant pendant écoute, devenant ce genre d’architecture sphérique qu’imaginait la première génération de teenage dreamers, biberonnée au space opera. Mailman est l’archétype de ce passage de mixture à texture : accords au défilement suburbain, creusant des galeries motorisées par la pulsation golgothesque de Cameron, parachevées par les stalactites de notes décalées de Thayil. La nouveauté ? Une solidification en direct, comme une tectonique de riffs révélant à chaque nouvelle lecture un monolithe aux formes différentes, mais toujours bâti dans le même matériau brut et concis. De même, Fell On Black Days se pose instantanément en théâtre de réinvention des codes de la « ballade rock » : délestée de tout le cortège de mélasse habituel (solo larmoyant, acoustiques molles...), celle-ci devient chez Soundgarden un authentique secret initiatique : celui qui en découvre la clé, au détour d’un écho de guitare griffue ou d’un murmure de basse, s’en trouve mieux armé contre ces « jours noirs » qui frappent sans prévenir à notre porte. Et cet « homme-cuillière », ce Spoonman auquel le groupe dédie cette salve rebondissante ? Totem contemporain (la cuillière, symbole absolu du patrimoine occidental ?), allusion ironique à l’héroïne, cette déesse des Cobain ou Staley ? Prétexte en tout cas à une ronde tribale du plus bel effet, clairsemée de bruits...de cuillière signés Artis The Spoonman, musicien de rue made in Seattle, collaborateur de Zappa et à l’origine de la chanson. [1] Et toujours cette sécheresse ambiante, Soundgarden comme agressé par le soleil de son œuvre, frappant dans le vide. Le jeu de Kim Thayil fournit ainsi un exemple bien singulier de plans : le moindre de ses solis démarre comme une guerre de dunes méthodique, avant de virer inéluctablement à la débandade, les bends englués dans les sables mouvants de la basse rampante de Shepherd.

D’autant que le songwriting Cornellien est loin de donner dans l’allégre clarté. Parolier mésestimé, le chanteur ne tape certes pas dans le mal-être primaire, évitant les phrases-chocs et autres slogans vides. Black Hole Sun concentre toutes les obsessions de l’écriture de Cornell : apocalypse urbain, mots rares mais féroces, mysticisme désicônisé, pas d’autres promesses que celles que l’on trouve soi-même. Plus gros succés du groupe, ce morceau de bravoure a cependant glané un podium bien plus haut que la première place des charts. Il s’agit ni plus ni moins, avec Aenima de Tool, de la meilleure chanson jamais écrite sur la catastrophe de néons, Los Angeles (Black hole sun/Won’t you come/And wash away the rain, ou comment repousser une dernière fois l’inhumanité de la prétendue cité des anges). Black Hole Sun, c’est le ventricule de Soundgarden. Le titre lui-même, provient lui aussi d’un monument du Volunteer Park de Seattle, sorte de cercle noir géant, percé en son centre, comme pour mieux voir par où l’astre séchera les gouttes fluos de L.A. Superunknown délivre en fait une véritable trilogie digressant sur ce thème du gigantisme occidental, qui débute avec la prière-pour-un-déluge-de-feu (Black Hole Sun donc), reprenant avec Limo Wreck sur un focus dépeignant les dernières heures fantasmées de la fameuse ville (Tears of the feeble, hands of the slaves, skin of the mothers, mouths of the babes, building the towers belongs to the sky, when the whole thing comes crashing down, don’t ask me why). Une limousine calcinée, tel est le symbole selon Cornell du déclin imminent de la West Coast : « On était sur une autoroute où on pouvait voir plus de limousines que de bagnoles, et j’ai eu ce flash, »ne serait-ce pas génial d’en voir deux se rentrer dedans et brûler ?« . On a toujours cette vision des limousines comme voitures importantes, qui ne peuvent être affectées par la vie, parce que ce ne sont pas des voitures normales. Mais elles sont autant capables de provoquer des accidents, et de se faire exploser. » Le tryptique s’achève sur le poignant The Day I Tried To Live, enfermant l’auditeur dans ce qui pourrait être une journée d’un habitué de ces limousines (Le jour où j’ai essayé de vivre/ J’ai volé du cash à un millier de mendiants/ Et l’ai donné aux riches/ Et j’ai appris ce qu’était un menteur / Juste comme toi). Profond, Superunknown l’est ; alors qu’on a même pas encore parlé de la voix de Cornell...

Grinçante, derrière la faim de triomphe et le flegme du créateur débrouillard, déclamant des vers comme soutirés d’un regard fixe et hâve, la gorge déverse des oscilloscopes déchaînés de notes, cris et décollages en tous genres. On le sait depuis Temple Of The Dog, projet dédié à l’ami Andrew Wood (chanteur de Mother Love Bone décédé en 1990 d’O.D d’héroïne) regroupant Soundgarden et un Pearl Jam embryonnaire : Cornell possède l’un des timbres les plus particuliers de sa génération. Ce jonglage entre lignes de graves marmonnées et propulsion soudaine vers les cimes du son surprend, et durcit l’ensemble : « Plutôt que de constamment me cogner la voix contre un mur, je me suis fais plus doux et je »vole sous le radar« , du coup les endroits où ma voix décolle semblent plus aggressifs. » Mention spéciale à la petite She Likes Surprises, bonus track qui clôt l’album : petite merveille de zigzag vocaux, elle fait admirablement écho à l’ouverture tonitruante Let Me Drown, chef-d’œuvre vocal où sévit la botte secrète de Cornell, ce bondage des notes aigües qui rallonge leur portée.

Alors ?

Reste le title track, ce Superunknown, sac de nœuds retentissant. « Superunknown ? C’est juste de la dyslexie », prétendra Cornell. De la dyslexie, vraiment ? Mais LAQUELLE ? Celle provoquée chez l’auditeur, créant une déformation de la latéralité jusqu’au creux des tympans (« d’OU proviennent ces foutus riffs ? ») ? Celle du morceau lui-même, qui « vole d’abord ton esprit, et ensuite ton âme » ? Ou celle des exécutants, perdus dans les riffs à rallonge de la chanson titre ?

Difficile de se prononcer, d’autant que le titre apporte une dose de plus de mystère. Le « super-inconnu », l’idéal-type de Soundgarden ? Ou tout du moins, un survivant potentiel de la fameuse chute de L.A. Un amateur de limousine repenti, revenu à l’anonymat riche d’une expérience effrayante et avilissante : la célébrité. « Si tu ne veux pas être vu/ Inutile de te cacher/Seul dans le super-inconnu ». Nouvel homme...ou nouveau lieu, débarrassé des coercitifs enserrant si bien le quotidien des protagonistes de la vidéo de Black Hole Sun, flippante à en faire pleurer David Lynch. Et l’album de triompher dès sa sortie début 1994, balançant cinq singles comme autant de balles dans l’intestin ricain, propulsant Cornell vers ce statut dont il ne se sortira plus jamais : celui du lead singer superstar, roi FM et bientôt playboy quadra autobronzé.

Ne reste de Soundgarden, dissous fin 1997 après un Down On The Upside mélancolique, qu’une maigre compilation (A-Sides, parue en même temps que Down On The Upside), et le souvenir de Superunknown. Mais quel souvenir ! Celui, ni plus ni moins, du legs maximo de cette « épopée seattlienne » partie comme elle était arrivée : dans le brouillard et les larsens.



[1A noter que sur cette chanson est crédité Jeff Ament, bassiste de Pearl Jam, celui-ci ayant provisoirement choisi Spoonman pour nommer le groupe fictif apparaissant dans Singles, avant de jeter son dévolu sur Citizen Dick.

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Tracklisting :
 
1. Let Me Drown (3’52")
2. My Wave (5’11")
3. Fell On Black Days (4’42")
4. Mailman (4’25")
5. Superunknown (5’06")
6. Head Down (6’08")
7. Black Hole Sun (5’18")
8. Spoonman (4’06")
9. Limo Wreck (5’47")
10. The Day I Tried To Live (5’19")
11. Kickstand (1’34")
12. Fresh Tendrils (4’16")
13. 4th Of July (5’08")
14. Half (2’14")
15. Like Suicide (7’11")
16. She Likes Surprises (3’16")
 
Durée totale : 73’39"

Notes : Toutes les « explications » de Chris Cornell sont tirées de l’interview pour le magazine Pulse ! de mars 1994, propos recueillis par Tom Lanham dans l’article « In Search Of The Monster Riff »