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Lost Dogs

Lost Dogs

Pearl Jam

par Emmanuel Chirache le 12 février 2008

4

Paru en novembre 2003 (Epic)

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Petite confession : Pearl Jam pourrait publier demain un disque de reprises de James Blunt, l’intégrale de Christophe Maé ou une compilation de Tektonik, je courrais malgré tout acheter le disque. Voilà ma maigre concession à la fan attitude qui me répugne tant, que celui qui n’a jamais péché me jette la première pierre. Quoiqu’il en soit, ce type de situation ayant (hélas) peu de chances de se réaliser, jetons une oreille sur cet album constitué de « chutes », de faces B et de singles plus ou moins inédits. A en croire la pochette, les bandes semblaient bonnes pour la poubelle, alors que vaut du mauvais Pearl Jam ? Faut-il comprendre que le groupe nous livre un disque au rabais ?

Bien évidemment, la réponse est non. Chacun le sait, les faces B présentent parfois plus d’intérêt que les singles, tout comme certaines chansons écartées d’un album par souci de cohérence peuvent mériter davantage leur place que d’autres. Pearl Jam ne déroge pas à la règle, à quelques exceptions près. A titre d’exemple, Binaural réserve des chutes fantastiques, souvent supérieures aux morceaux retenus (on pense notamment à l’horrible Evacuation, pour lequel on attend toujours les excuses publiques de Matt Cameron). Nul doute que Binaural aurait gagné en qualité avec les très réussis Sad, Hitchhiker, et surtout le splendide Education ou le délicat Fatal. Même Sweet Lew apporte une touche d’originalité intéressante, à défaut d’être brillante. En revanche, le groupe a bien fait de mettre de côté le dispensable In The Moonlight, toujours de Matt Cameron, pas très inspiré à l’époque. De même, l’inutile Don’t Gimme No Lip, que Stone Gossard confie être la première composition qu’il a enregistrée et chantée pour Pearl Jam, aurait à coup sûr plombé No Code. Pourtant, le quatrième opus du groupe offre lui aussi quelques surprises inédites, à l’instar du très sympathique All Night, premier morceau sur lequel Eddie Vedder démultiplie sa voix en plusieurs couches (technique qui devient une vraie marque de fabrique sur le premier CD de Lost Dogs), et Black, Red, Yellow, chanson génialement nonchalante, presque bâclée, néanmoins délectable.

Divisé en un CD orienté rock et un second plus acoustique, Lost Dogs contient aussi quelques vieilles connaissances des fans français. En effet, la version européenne de Ten contenait déjà les chefs d’œuvre Dirty Frank et Wash, présentés ici sous de nouvelles versions auxquelles ont été ajoutés des titres qui datent de la même période comme Alone, sorte de variation un peu vaine sur le thème de Alive, et Brother, un instrumental de Stone Gossard. Morceau acoustique à la beauté singulière, Footsteps se trouvait à l’origine sur la face B de Jeremy et annonçait l’évolution du groupe vers plus de maturité, vers des choses aussi subtiles que ce Dead Man composé pour la bande originale de Dead Man Walking, le film de Tim Robbins militant contre la peine de mort. A n’en pas douter, cette dernière chanson fait partie des meilleurs moments de la compilation. Citons enfin Yellow Ledbetter et son riff hendrixien, autre chute fameuse de Ten et grand classique des concerts du groupe, qui voit Mike McCready se lancer dans des soli endiablés face à une foule en extase.

Si l’on trouve d’autres repêchages intéressants, tels que U (Yield) ou Hard To Imagine (Vs), le reste du disque vaut surtout pour les raretés qui ornaient auparavant des disques confidentiels ou des singles de Noël réservés au fan-club. Parmi ces chansons, toutes ne sont pas impérissables, pour preuve ce Gremmie Out Of Control enregistré pour un album au profit d’une fondation de surfeurs, gentille tentative de surf rock qui tombe un peu à l’eau. Toujours en faveur de la même œuvre caritative, Whale Song se révèle en revanche une véritable trouvaille, ainsi que l’une des très rares compositions de l’ancien batteur Jack Irons. Ode au pacifisme des baleines, dont le cœur atteindrait les proportions d’une petite voiture, Whale Song étonne par son riff répétitif et sa mélodie attachante. En parallèle, quelques chants de baleine joués à la guitare viennent à point s’ajouter à la voix de Jack Irons, qu’on se surprend à trouver charmante. Une réussite absolue.

Pour terminer, retenons cette série de singles de Noël, ballades aux résonances folk, chansons à jouer au coin du feu à la guitare sèche un soir d’hiver. Presque une berceuse, le merveilleux Strangest Tribe s’écoute ainsi, thé brûlant sur la table, cadeaux au pied du sapin. Dans une veine similaire, Drifting possède la beauté des chansons sans prétention, n’exprimant que le désir de « dériver » à la manière des hoboes et traveling men d’autrefois, avec pour unique bagage un harmonica et une guitare. Enfin, Santa ’Eddie Vedder’ Claus nous ressort de sa hotte l’énorme hit Last Kiss, une reprise de Cochran, pas le Eddie de Summertime Blues mais Wayne Cochran, dit « le chevalier blanc de la soul ». L’histoire de Last Kiss ressemble d’ailleurs à un conte de Noël, puisque Eddie Vedder acheta le vieux 45 tours lors d’un vide-greniers, avant de proposer au groupe de l’interpréter pour un « Christmas single ». Petit à petit, la popularité du morceau montera en puissance, à tel point que sous la pression des fans le groupe va sortir le single pour le grand public. Résultat, Last Kiss devient la chanson de Pearl Jam la plus diffusée sur les radios et leur plus grand hit, atteignant la deuxième place des charts en 1999. Précisons que la totalité des droits a été reversée à des associations d’aide aux réfugiés kosovars.

En définitive, Lost Dogs permet de jeter un regard panoramique sur la carrière de Pearl Jam, du grunge saturé des débuts au rock plus éclectique de leur fin de carrière, du folk acoustique au surf rock, d’un délire improbable sur un conducteur de bus jusqu’à une reprise au succès inattendu. Malgré quelques ratés, force est de constater que le groupe passe rarement à côté de son sujet, privilégiant le changement dans la continuité, l’intégrité dans la réussite commerciale, l’altérité artistique dans l’identité d’un groupe uni et soudé. Au fait, est-ce que je vous ai dit que Dirty Frank était une chanson géniale ?



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Tracklisting :
 
CD 1
1- All Night (3’22")
2- Sad (3’39")
3- Down (3’15")
4- Hitchhiker (3’17")
5- Don’t Gimme No Lip (2’35")
6- Alone (3’11")
7- In The Moonlight (3’07")
8- Education (2’46")
9- Black, Red, Yellow (3’26")
10- U (2’53")
11- Leavin’ Here (2’51")
12- Gremmie Out Of Control (2’25")
13- Whale Song (3’35")
14- Undone (3’10")
15- Hold On (4’22")
16- Yellow Ledbetter (5’00")
 
Durée totale :53’03"
 
CD 2
1- Fatal (3’39")
2- Other Side (4’04")
3- Hard To Imagine (4’35")
4- Footsteps (3’54")
5- Wash (3’48")
6- Dead Man Walking (4’16")
7- Strangest Tribe (3’49")
8- Drifting (2’53")
9- Let Me Sleep (2’59")
10- Last Kiss (3’17")
11- Sweet Lew (2’11")
12- Dirty Frank (5’42")
13- Brother (3’47")
14- Bee Girl (9’55")
 
Durée totale :58’56"

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