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Pearl Jam

Pearl Jam

Pearl Jam

par Lazley le 3 octobre 2006

4,5

paru le 2 mai 2006 (J/Sony BMG)

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« Troupe de corsaires en sueur, défouraillant pied au plancher une artillerie sonore et dévastatrice, poings et dents serrés, yeux fermés, foi et abnégation réunies derrière des chansons authentiques, chromées et ferventes... »

Voilà comment je comptais achever mes diatribes sur la huitième livraison de la bande à Vedder, tout fier que j’étais d’avoir sorti de mes neurones concassées si racoleuse formule (avouez, tout de même...). Sauf que, pour des raisons aussi anodines que ma morale de chroniqueur - main - sur - le -coeur, j’ai décidé de planter ladite formule dans vos douces gencives d’entrée, coupant ainsi court à toute possibilité de décrédibilisation de la présente chronique, et partant, de ce vrai grand groupe qu’est Pearl Jam.

Parce que, mes amis, j’en vois déjà qui ricanent dans le fond : « Ce ramassis de quadras, ces ex-apôtres d’un grunge envoyé ad patres en même temps que deux ou trois de ses représentants (nécrologie des bûcherons : le morpion Cobain en 1994, et l’énigmatique anguille d’Alice In Chains, Layne Staley, en 2002) ? Sont pas complètement brucespringstisés depuis bien dix ans ceux-là, bruyant scribouillard ? »

Et que ça glose sur les redites pearljamiennes, que-c’est-une-honte-de-rester-bloqués-comme-ça, mais qu’ils laissent donc le rock aux Acnéiques Monkeys ou à Toc Party, et aillent crever la gueule ouverte dans leurs sales chemises à carreaux !!!

Bon, distribution de claques gratuite. Pour commencer, si Pearl Jam demeure certes un rien obsédé par une formule gagnante depuis le carton monumental de leurs trois premiers albums - à savoir : pulvérisation du classic-rock et refonte dans un écrin solide sur socle de lyrics profonds (entendez par là piochés dans le réservoir à mots le plus honnête, brut de décoffrage qui soit : l’axe cerveau/coeur/tripes d’Eddie Vedder)-, il n’est pas vraiment « bloqué » au sens où pouvaient par exemple l’être les Stones à ce stade de leur carrière (Jagger quadra, un Start Me Up arhtritique tu sortiras !).

Partant d’un hard pouilleux (solis multi-effets, dual guitar attack grondante, section rythmique pulsant beats graveleux), en phase avec l’état d’esprit ricain de l’instant (1992, le Golfe Arabique en guerre, la Generation X, désespoir révolté et anti-Bush Sr.), la fratrie de Seattle s’est découvert en mûrissant ce qui est encore aujourd’hui son véritable domaine de prédilection : pratiquer un rock US aussi roots que moderne, baignant dans les riffs garage, le songwriting à flux tendus (en habile progéniture de Neil Young), et le solo plus humble que classique (retenez bien ce mot : HUMBLE, des fois qu’il quitte pronto votre mémoire à l’écoute du dernier Radiohead).

Malheureusement, comme à chaque fois qu’une formation bardée de confiance, de courage et - une paille - de grandes chansons (au hasard Alive, Even Flow, Black, Animal, Daughter, Indifference, Last Exit, Corduroy, Do The Evolution, Given To Fly... je continue ?) surgit dans un contexte étrangement favorable à son épanouissement, il se trouve toujours quelques nihilistes à deux ronds pour cracher dessus (héritage punk, paraît-il : l’avènement du mucus comme lien social... sans commentaire), agitant ce foutu délire de prostration, d’apitoiement sur soi et de prétendu anti-conformisme. Depuis l’autocoda de Cobain, Pearl Jam se trouve donc régulièrement zappé par la critique, réminiscence d’une époque de plus en plus lointaine.

Sauf que, mes amis, ce nouvel opus éponyme vient définitivement de remettre le groupe sur des rails blindés comme leur détermination. Changement de label, répét’ dans un vieux hangar racheté pour l’occase, et bazardage des pérégrinations laid-back des deux précédentes livraisons. Laissant provisoirement de côté l’activisme, Pearl Jam s’est donc retiré pour balancer cet album tout de bleu-vert vêtu, que je m’en vais - après moult mises au point - vous disséquer de ce pas.

Première constatation évidente pour peu que le volume de votre chaîne soit suffisamment haut : la prod’ s’est faite rude, bourrue mais pertinente (le nouveau soundmaster du groupe, Adam Kasper, n’y est sûrement pas étranger). Sur Comatose, on s’imagine sans peine les guitaristes Stone Gossard et Mike McCready suant sur leurs 6-cordes, laissant s’échapper de leurs doigts de fumants volutes d’ondes corporelles. Et ce Severed Hand crescendisant, implosion feutrée qui rameute puis éparpille ces riffs d’un à-propos tenace (Gossard semble s’être instruit de l’échec Richardsien : le prénommé Stone se refusant, incorruptible, à verser dans l’omniprésent dropped D, petit-fils de l’open tuning dont le renommé Stones abuse toujours plus) et aguerri... Tout, du moindre fêlement de cymbale au plus petit crissement de médiator renvoie les récentes tentatives de « sonner brut » (type The Libertines : décadents ? poètes ? Mais confondre soundchecking âpre avec recording bordélique déçoit, venant de Mick Jones) dans les mâchoires (édentées, pour le coup) de leurs géniteurs.

Quant aux chansons... Absolument rien d’anecdotique, aucun gâchis de bande laissé à la merci d’égarements en tous genres. Chez Pearl Jam, on sait quand et comment boucler un morceau, petit. Même le miniature Wasted (Reprise), orgue vagissant, voix vedderienne éborgnant l’âme, trouve sa place dans le corpus amplifié. Treize pièces, et pas le moindre « hidden track » (comme c’est devenu la mode « ouuuaaais,man,c’te chanson cachée waaaaaaah ! Super audacieux,les mecs !! »)en vue, aucune mollasserie qui vous prenne en traître. De Life Wasted (entrée en matière turbinée, paroles bluffantes car DI-RECTES) à Inside Job (rappel crénelé, arabesques sonores...), de World Wide Suicide (un VRAI single, manifeste boxant vos valseuses, choeurs décalés, et ce BRUIT en début de morceau, ces cris de douleurs arrachés à la Telecaster défoncée de Vedder !) à Gone (perle initiatique, nouvelle leçon de « ne te retourne pas quand tu pars pour de bon, vieux »), c’est fervent, profond et parlant... Matt Cameron tourmente ses toms avec (enfin !) conviction, la basse de Jeff Ament redevient cette manne de graves indispensable lors des accalmies, et martèle le reste du temps(Big Wave), et Vedder...

Eh bien, Eddie Vedder donc, est enfin redevenu une « voix au chapitre », et pas des moindres. Vilipendé, accusé à tort au début des nineties de se complaire dans l’exécution des clichés déprimés du grunge, il tient la bride, et fait vibrer tous vos membres de ce ton imposant (Casablancas ne jure que par ça), mots dégainés, prose vengeresse. Et puis, il y a le créateur : autrefois jeune figure de proue dépenaillée et hésitante, il est désormais passé maître (au prix de l’attention des médias, qu’il n’a eu aucun mal à sacrifier) en cet art si complexe à maîtriser : en studio, il est l’éminence grise, le touche-à-tout attrapant ici une guitare, là un piano, pour épauler et étoffer ses mots de sons qui tourbillonnent dans ses songes.

Songes qui continuent de faire de Pearl Jam un groupe important. Car, seuls rescapés d’un mouvement alternatif qui s’est étouffé dans les poses (Silverchair), gelant sa créativité (Pixies) et se recroquevillant sur lui-même (Mudhoney) quand il ne s’autodétruit pas purement et simplement (Nirvana)ou se tait (Soundgarden), les 5 quadras sont désormais l’incarnation même de la conscience rock américaine : outlaws car honnêtes, routards, ombrageux, leur chemin les laisse toujours plus dépositaires de trente ans d’americana (défendue en son temps par des gens comme Neil Young, bien que celui-ci soit canadien). Ça ne vous suffit pas ?

Je vous laisse alors dans les bras moisis de Pete Doherty, et retourne à mes gribouillis !



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Tracklisting :
 
1. Life Wasted (3’54")
2. World Wide Suicide (3’29")
3. Comatose (2’19")
4. Severed Hand (4’30")
5. Marker In The Sand (4’23")
6. Parachutes (3’36")
7. Unemployable (3’04")
8. Big Wave (2’58")
9. Gone (4’09")
10. Wasted Reprise (0’53")
11. Army Reserve (3’45")
12. Come Back (5’29")
13. Inside Job (7’08")
 
Durée totale : 49’04"

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