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Chinese Democracy

Chinese Democracy

Guns N’ Roses

par Emmanuel Chirache le 2 décembre 2008

3

Paru le 23 novembre 2008 (Geffen)

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Ça y est, L’Arlésienne a été aperçue. Mais si, l’Arlésienne. Ce personnage d’une nouvelle d’Alphonse Daudet dont les protagonistes parlent sans cesse mais qu’on ne voit jamais, donnant ainsi naissance à l’expression populaire. Après quinze ans d’attente, Chinese Democracy est donc sorti. C’est presque incroyable quand on y pense, un peu comme si le Coyote attrapait Bip-Bip, comme si M. de Mesmaeker signait un contrat dans Gaston Lagaffe, comme si Iznogoud devenait calife à la place du calife, comme si Raymond Poulidor avait remporté le Tour de France ou Ségolène Royal gagné une élection. Depuis les Danaïdes et leur tonneau percé, la fatalité de l’échec a souvent construit les mythes et fasciné les spectateurs. C’est le degré zéro du suspense, qui paradoxalement tient en haleine tout le monde. Car l’enfant aimerait bien que le coyote attrape Bip-Bip. Et le cycliste du dimanche aurait tellement voulu voir « Poupou » finir premier de la Grande Boucle ! En toute logique, le fan de hard rock a longtemps rêvé en se couchant de tenir un jour dans ses mains le dernier disque des Guns N’ Roses.

Aujourd’hui, le rêve est devenu réalité. Sans revenir sur les péripéties innombrables qui ont présidé à la réalisation du disque et qui ont déjà fait l’objet d’un article sur Inside, rappelons juste que les Guns N’ Roses n’avaient rien sorti depuis The Spaghetti Incident, une collection de reprises. Signalons également que ce que nous appelons « Guns N’ Roses » n’a plus grand chose à voir avec le groupe qui a pondu le fabuleux Appetite For Destruction. Il s’agit désormais d’Axl Rose et de ses nouveaux copains guitaristes. Sur certains morceaux, on en dénombre pas moins de cinq : Ron Thal, Buckethead, Robin Finck, Richard Fortus et Paul Tobias. On mentirait si on vous disait que ça ne s’entend pas. Cela dit, les regrettés Slash et Izzy Stradlin faisaient autant de bruit à eux deux... D’un point de vue musical, Axl Rose reprend le cours des choses exactement là où il l’avait laissé, c’est-à-dire en 1991, date des Use Your Illusions I & II. Le sample génial de Cool Hand Luke (« what we got here is failure to communicate ») qui ouvrait Civil War est même subrepticement réinséré dans Madagascar. Dix-sept années séparent Chinese Democracy de ces deux albums, pourtant une minute aurait pu aussi bien s’écouler. A se demander si le leader des Guns N’ Roses n’a pas été cryogénisé à l’époque de You Could Be Mine, puis remplacé par son frère jumeau caché, Jesse Garon Rose, lequel a dû assurer l’intermédiaire en concert ou face aux médias. Le vrai, lui, vient d’être ramené à la vie. Le pauvre, il ne connaît pas les Libertines ni MGMT ! Pire, il pense que Trent Reznor est toujours une star.

Oh, bien sûr, il y a ces petits gimmicks électro, vaguement hip hop ou indus, qui introduisent et ornementent certains morceaux. Shackler’s Revenge, par exemple, s’ouvre sur un riff piqué à Korn suivi d’un bidouillage à la Prodigy. Des trucs super à la pointe de la modernité quand mister Rose s’est mis à l’écriture du disque... il y a dix ans. Mais pour l’essentiel, la nouvelle livraison estampillée GN’R évoque davantage November Rain et Estranged [1] que So Easy, Nightrain ou encore My Michelle. Overdubbé (overdaubé ?) de partout, surproduit ras la gueule, le disque fait péter le piano épique et les cordes grandiloquentes. Et surtout les solos. Des qui bavent, qui dégoulinent et qui collent aux mains. On retiendra tout de même celui qui clôture Riad and the Bedouins, plutôt sympa. Parfois, ce cocktail too much fonctionne bien, comme sur l’excellente chanson-titre, sur le single Better ou encore There Was a Time. D’autres fois ça déconne sévère, à l’image de Street Of Dreams, une resucée pas très inspirée de l’ancien Breakdown, ce qui n’est rien à côté des chansons sur lesquelles Axl a laissé libre cours à son amour pour Queen : Catcher In The Rye, This I Love et Prostitute. Certains titres enfin balancent entre bon et mauvais goût, voguent doucement sur l’écume émoussée de la vague Guns N’ Roses. C’est le cas de Riad and the Bedouins, Scraped et Sorry.

Et puis il y a le chef-d’œuvre du disque, ce I.R.S qui botte l’arrière-train selon l’expression anglophone consacrée (« dude, it kicks ass ! »). Couplet calme et refrain rageur pour un morceau comme on les aime, avec les tripes et la niaque. Les impôts, le gouvernement, le FBI, tout le monde en prend plein la gueule. La meilleure défense du chanteur a toujours été l’attaque, preuve à l’appui. Fidèle à son habitude, Axl Rose règle ses comptes en musique, rédigeant des textes un tiers incompréhensibles, un tiers vindicatifs, un tiers passe-partout. Une petite étude stylistique digne d’un cours de troisième nous révèle d’autre part que le chanteur affectionne les termes en « ation ». Depuis l’époque des Guns, la star s’est rendu compte que les mots savants collaient bien à son phrasé alors il en tartine ses paroles. « Frustration », « masturbation », « salvation » et mon préféré : « infatuation ». Dans Better, tout un couplet sur cette rime, si c’est pas la grande classe.

So bittersweet, this tragedy wont ask for absolution,
This melody inside of me, still searches for solution,
A twist of fate, the change of heart kills my infatuation,
A broken heart provides the spark for my determination.

Au final, le nouvel opus des Guns ressemble au cauchemar de tout critique rock : ni totalement réussi, ni totalement raté. On l’apprécie sans l’adorer, on le houspille sans l’abhorrer. L’auditeur-professeur griffonne alors un « peut mieux faire » sur la copie, appréciation abominable et abominée qui ne contente personne. Il faut pourtant se rendre à l’évidence, on n’écoutera pas Chinese Democracy tous les jours. Las ! on en oublierait presque l’essentiel, qui est que nous avons affaire à une œuvre politiquement engagée. Car Axl Rose se paie le luxe de réaliser le fantasme inassouvi de Bernard Kouchner, André Glücksmann et Georges W. Bush réunis : emmerder le gouvernement chinois. Pékin n’est pas content, et on le serait à moins. Comment peut-on décemment accoler le mot de « démocratie » à celui de « chinoise » ? Le disque est donc interdit dans le pays et les fans doivent l’acheter à Taïwan. Pendant ce temps, peut-être qu’une rock star de la province du Sichuan prépare depuis une décennie un album intitulé American Communism, fomentant ainsi une troisième guerre mondiale qui nous pend au nez.



[1Voire Coma pour le morceau Oh My God qui se trouve sur la BO de End of Days.

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Tracklisting :
 
1- Chinese Democracy (4’43")
2- Shackler’s Revenge (3’36")
3- Better (4’58")
4- Street of Dreams (4’46")
5- If the World (4’54")
6- There Was a Time (6’41")
7- Catcher in the Rye (5’52")
8- Scraped (3’30")
9- Riad n’ the Bedouins (4’10")
10- Sorry (6’14")
11- I.R.S.(4’28")
12- Madagascar (5’37")
13- This I Love (5’34")
14- Prostitute (6’15")
 
Durée totale :71’24"