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Because Of The Times

Because Of The Times

Kings Of Leon

par Emmanuel Chirache le 17 juin 2008

4,5

Paru en 2007 (Sony BMG)

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Groupe familial, sudiste et protestant d’obédience pentecôtiste, les Kings Of Leon ont tout pour plaire. Mieux encore, ils viennent du Tennessee, la patrie du rock’n’roll, de la country et du blues, le berceau de Sun Records, Sam Phillips et Elvis Presley, le territoire de Johnny Cash, de B.B. King et du Grand Ole Opry ! Si vous ajoutez à cette panoplie un père pasteur défroqué qui s’appelle Leon, la messe est dite : ces gamins étaient prédestinés - la prédestination étant d’ailleurs l’un des dogmes principaux du calvinisme protestant. Le décor (la Bible Belt), les personnages (des frères et un cousin au sein d’une communauté religieuse), l’atmosphère (pesante) et l’intrigue (groupies, drogues, argent facile : cèderont-ils à l’appel du vice ?) sont réunis pour accoucher d’un destin unique. Difficile de rêver meilleur génome, impossible de trouver aujourd’hui plus belle illustration du combat atavique du bien et du mal dans le rock. Cette grande baston interstellaire entre le diable et Dieu, péchés mortels contre regrets éternels, cigarettes, whisky et p’tites pépés contre culpabilité. Oui, la vie de rock star est très dure. Mais l’avantage de la culpabilité, c’est que ça inspire. Le batteur Nathan l’exprime très bien lui-même : « Dès que je pense à faire une connerie, je ressens toujours ce sentiment de culpabilité. Alors que j’ai 27 ans ! Mais c’est une bonne chose, je pense. J’aime me sentir coupable, parce que ça me pousse à réfléchir deux fois avant d’agir de manière stupide ! »

Et les Kings Of Leon n’agissent pas de manière stupide, loin de là. Dès leur premier album en 2003, l’excellent Youth And Young Manhood, ils avaient sorti les colts et fait parler la poudre : du rock, du vrai, du rétro, à la manière de Lynyrd Skynyrd et Creedence Clearwater Revival. C’était bien, ça changeait. Et puis un deuxième disque est sorti, Aha Shake Heartbreak, qui filait la métaphore. Hélas la formule s’essoufflait, quand bien même certains morceaux gardaient l’allant des débuts. Le nom des Kings Of Leon n’était pas loin de s’ajouter à la longue liste des groupes morts-nés, un petit tour et puis s’en vont. Heureusement, il n’en est rien. Car leur dernière livraison, Because Of The Times, est une petite merveille doublée d’une jolie surprise. Après avoir tourné en première partie de mastodontes (U2, Pearl Jam, Bob Dylan) pour promouvoir ses chansons, le groupe ne cesse de clamer qu’il s’est habitué au son lourd des stades, qu’il a beaucoup appris au contact des glorieux anciens, qu’il a gagné en puissance, qu’il va tout faire péter, à commencer par les décibels. Tiens, ça rappelle la pochette du disque, splendide photo d’une ampoule qui vole en éclats. Une forme de programme musical, « salut, vous allez morfler ». Zéro modestie, les Kings Of Leon font preuve de l’ambition démesurée qui sied aux grands groupes, assénant sans ciller des énormités telles que « J’espère que ce disque sonnera comme une déclaration, et qu’avec on changera le monde » (dixit Caleb).

A défaut de changer le monde, Because Of The Times change notre perception du rock des années 2000, et c’est déjà beaucoup. On désespérait, on n’y croyait plus, et finalement la famille Followill nous réconcilie avec la modernité. Follow-Will : la « volonté de poursuivre ». C’est vrai qu’ils ont la gnaque, Caleb, Nathan, Matthew et Jared. Ils veulent vraiment devenir le plus grand groupe de la planète, ce qui fera peut-être d’eux le meilleur de tous à l’arrivée. L’opération séduction a déjà commencé, nos rednecks ont changé de look et ils en sont fiers au point de gaver la presse avec ça, complexe du péquenaud oblige. Il y a plus d’un an, quand le disque est apparu dans les bacs, les photos des musiciens montraient un style à la croisée des chemins entre Strokes, Allman Brothers et Black Crowes. Puis Nathan et Caleb se sont rasés la barbe - apostolat impie ou démangeaisons irritantes ?, avant que le second ne change de coupe de douilles. Avec les cheveux courts, Caleb ressemble désormais à Ashton Kutcher qui aurait avalé Léonardo Di Caprio (hé ouais, les filles). Les chansons aussi ont intégré ce désir d’évoluer plutôt que de rester campé sur ses positions éternellement. Elles assument une prise de risque payante, un pari presque obligatoire à ce niveau de la compétition pour toute formation désirant survivre et passer les poules de qualification. C’était bouger ou mourir.

Ce qui frappe le plus à la première écoute de Because Of The Times, ce sont les innombrables influences qu’on y entend. Un peu de Cure sur Knocked Up, du Pixies avec Charmer (certains disent Blur), les Klaxons pour McFearless, Franz Ferdinand sur My Party, U2 avec True Love Way, Pearl Jam pour Black Thumbnail ou Camaro. Cette somme d’inspirations pourraient donner lieu chez l’auditeur à de l’exaspération. Le disque entier pourrait ressembler à une mauvaise resucée, un patchwork désordonné, hétéroclite et fade, sans personnalité. Pourtant, c’est le strict inverse qui se produit, l’ensemble débouche sur une identité propre et cohérente qui finit par absorber totalement le souvenir des noms de groupes que nous avons cités. À l’exception de quelques ratés tels que McFearless (épuisante), Ragoo (pas très intéressante) et Trunk (un peu vaine), la nouvelle réalisation des Kings Of Leon est stupéfiante d’efficacité. Tout de suite, les sept longues minutes de Knocked Up tranchent sur les petites friandises auxquelles le groupe nous avaient habituées. Plus sombre, plus lourd, leur son s’est développé dans une direction étonnante, une sensation floue de déjà-vu qui se perd dans les méandres évanescentes des pédales d’effet et des guitares. Nous l’avons dit, le cradingue Charmer invoque des réminiscences Pixies et Blur sans pour autant les traîner comme un boulet. De la même manière, au lieu de citer avec déférence la vogue pop-rock britannique, Party prend le parti (jeu de mots, on rigole) de lui mettre un bonne claque.

Certaines chansons imposent carrément le respect. Les Kings Of Leon peuvent périr demain dans un accident d’avion (comme les Lynyrd Skynyrd, allez, ça leur ferait plaisir) avec l’esprit tranquille : leur postérité est assurée par True Love Way et Fans. La première reproduit cette impression curieuse d’avoir été entendue auparavant (mais où ? par qui ?), et imprime dans l’esprit de celui qui l’écoute un souvenir inexistant bien que profondément évocateur, des images agréables d’instants passés qui n’ont pourtant jamais été vécus. Enfouie dans notre propre subconscient, True Love Way réussit la prouesse de se présenter à lui comme une partie de son histoire, un bout de ses regrets. Un pur moment de nostalgie. Seconde apothéose, Fans ferait plutôt dans la mélancolie doucereuse avec sa ligne de basse incroyable et son même accord joué en slide le long du manche. Surtout, la voix unique de Caleb Followill coupe littéralement le souffle. À elle seule, elle est le son du groupe. Il faut entendre le chanteur accentuer certains mots vers des aigus à peine audibles pour apprécier son incroyable maîtrise, comme sur ce « tears » ou ce « scared » du troisième couplet :

Don’t you let those tears quench the thirsty ground
Don’t you be so scared that you can’t make a sound

Le refrain est quant à lui un ravissement renouvelé de pop-rock comme on n’en trouve plus guère que chez Arcade Fire ou les Raconteurs. Au final, il y a quelque chose d’addictif dans cette chanson euphorisante, comme une envie irrésistible d’étirer le temps pour qu’elle persiste indéfiniment. En deux mots, on est fan de Fans (c’est la journée officielle des jeux de mots pourris).

Les autres morceaux n’ont pas à rougir non plus. Ils confirment l’importance de Because Of The Times dans la piètre discographie des années 2000, que ce soit l’épatant On Call, le sympathique Black Thumbnail, le très skynyrdien Camaro (cf. le son de la lead guitare), ou la complainte The Runner. Les Kings Of Leon signent donc une grande œuvre qui remplit toutes ses promesses en même temps qu’elle en engage d’autres. De quoi crier : « revenez, Leon ! on n’a pas les mêmes à la maison... »



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Tracklisting :
 
1- Knocked Up (7’10")
2- Charmer (2’57")
3- On Call (3’21")
4- McFearless (3’09")
5- Black Thumbnail (3’59")
6- My Party (4’10")
7- True Love Way (4’02")
8- Ragoo (3’01")
9- Fans (3’36")
10- The Runner (4’16")
11- Trunk (3’57")
12- Camaro (3’06")
13- Arizona (4’50")
 
Durée totale :51’41"