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Beggars Banquet

Beggars Banquet

The Rolling Stones

par Giom le 29 juillet 2008

paru le 7 décembre 1968 (Decca)

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1968. Période de changement. Des soubresauts naissent ici et là, la violence et la contestation se rejoignent pour secouer la société occidentale. Pour certains, le rêve hippie s’achève cette année-là. Mais alors que l’année précédente était belle et bien celle du Royaume-Uni triomphant avec ses albums-concepts, ses scènes colorées et expérimentales, 1968 est l’année des États-Unis. Hendrix s’installe à Electric Ladyland, Janis offre au monde sa voix, The Doors dénonce la guerre et célèbre la poésie, Creedence redécouvre et popularise un patrimoine musical fait de blues, de rock et d’authenticité, chose que prêche Canned Heat depuis deux ans déjà sur scène. Sur la Nouvelle Terre Promise, le désir d’authenticité se fait ressentir et cet élan traversera naturellement les océans. Et là, pour la première fois, The Rolling Stones sera l’unique formation qui percevra l’air du temps. En cette année, les gars de Dartford cessent d’être les éternels suiveurs de The Beatles.

Pourtant, la situation n’était pas brillante au départ de l’aventure. L’album précédent constituait une déception, aussi bien musicalement que commercialement. Non, 1967 et ses délires psychés n’ont pas voulu des anciens pensionnaires du Crawdaddy Club. Des fissures internes apparaissent : Oldham, le manager/producteur, lâche ses gars et monte son label. Les cinq se retrouvent sans producteur et avec guère plus d’âme. Les ennuis de dopes resserrent l’étau autour de Jagger et Richards et on se demande bien comment The Rolling Stones va se tirer de ce pétrin...

Et le miracle. Keith retrouve sa guitare et ses disques de blues fétiche et, en mai, est publié Jumpin’ Jack Flash. À la même période, Mick se trouve à Paris pendant les « évènements » et trouve une inspiration qui semblait l’avoir quitté. Puisque les pièces du puzzle semblent s’agencer de nouveau, un producteur sera chargé de faire sonner l’album à venir d’authenticité et de rythme. Cette tâche est confiée à Jimmy Miller, ancien batteur et qui a égréné ses galons avec The Spencer Davis Group et l’album Mr. Fantasy de Traffic. Épaulée par le compétent Glyn Johns, la troupe s’enferme durant l’été dans les studios Olympic de Londres. En décembre, après un report de sa sortie, le monde découvre ce Beggars Banquet :

Please allow me to introduce myself...”. Ainsi commence ce festin qu’offrent les Stones à nous, pauvres mendiants de bonne musique. Une ode au diable, personnage rock majeur par excellence depuis... Robert Johnson (tiens, tiens) sur un air de samba ! Les « Ooo, who, who » en plus en feront un titre de légende qui sera repris notamment des années plus tard par Guns N’ Roses. La note est donnée dès l’incipit, elle sera toujours tenue pendant 40 minutes. Attention les yeux, solo... Une telle ouverture surprend et le fait que Jagger relate des évènements de cette année 1968 (« Who killed The Kennedys ? ») interloque l’auditeur : 1968 serait-elle l’année du diable ? Tout au long des 6 minutes de ce morceau, la réponse est oui et les emprunts de Jagger à Baudelaire appuient cette idée fixe.

À part ce Sympathy For The Devil « postéritélisé » (ouh, le beau néologisme) par l’œil d’un certain Jean-Luc, ce disque des Stones contient une autre tuerie à renverser quatre bœufs et un chacal : Street Fighting Man, autre morceau-symbole d’une époque qui n’en finit plus de faire bouger les choses et qui finalement doit beaucoup à nos chers cailloux, dont « le mode de vie » s’est alors imposé.

Well then what can a poor boy do
except to sing for a rock and roll band
’cause this sleepy London town
Is just no place for a street fighting man ! No !

Tout est dit, le phénomène rock est là, théorisé en quatre vers par le sieur Jagger qui n’en fera plus d’aussi belles avant un petit moment. En assistant aux émeutes étudiantes à Paris en mai, Mick eut l’idée de coucher sur papier ce à quoi il assistait. Intitulée à l’origine Did Everybody Pay Their Dues, Street Fighting Man est évidemment le témoignage ultime de cette époque-là, un morceau chargé d’électricité (avec un motif de sitar joué par Brian), en accord parfait avec les propos du chanteur. Le morceau déclencheur de la carrière à venir du jeune Joe Strummer, 16 ans cette année-là.

Sympathy, Street Fighting Man... Beggars Banquet, album le plus rock des Stones ? Non, certainement pas, l’idée n’est pas là tant ces deux titres font bizarrement figures d’îlots exceptionnels avec le fulgurant single Jumpin’ Jack Flash dans cet océan blues qu’est Beggars Banquet. Du blues, en voici en voilà, finis les trips psychés acidulés de l’année précédente, finies les bizarreries d’In Another Land, titre moitié infâme signé Wyman. L’heure est au bottleneck et à l’open tuning (technique enseignée à Keith par Ry Cooder), à la sueur et aux cuvettes de chiottes. Ouf, beaucoup respirent en plaçant le disque sur la platine un soir de décembre 1968. Les Stones sont de retour, arrêtent de courir derrière un monde qui n’est pas le leur et ressortent des vraies compos. Pour le meilleur...

Quelles sont-elles ? D’abord il y a No Expectations, un pur joyau avec ses deux notes de basse qui font frémir l’échine entre deux accords de six cordes acoustiques. Une des dernières parties de slide de l’ange blond ; Nicky Hopkins, le session man, qui vient donner un coup de main au piano et on obtient une merveille stonienne qui en bientôt quarante ans n’aura jamais pris la poussière. Dear Doctor est du même acabit et laisse l’auditeur médusé par tant de maîtrise du difficile exercice acoustique. Jagger susurre la vie d’un paumé à mère autoritaire :

« Don’t ya worry, get dressed », cried my mother
As she plied me with bourbon so sour
Pull your socks up, put your suit on
comb your long hair down,
for you will be wed in the hour

Niveau paroles, le Jagger est en effet au moment de Beggars Banquet au sommet de sa forme. On appréciera particulièrement sa description hilarante et remplie de clichés d’un groupe de rock dans Jig-Saw Puzzle, guitar hero ravagé et bassiste obsédé plantant le décor (un portrait lucide de son propre groupe ?). Un must surtout que la composition musicale qui va avec est du même niveau. Et dire qu’il y en a encore qui croient que les Stones, ce n’est pas de la poésie moderne (enfin, pas tout, bien sûr). L’album contient aussi sa reprise - bien que les notes de pochettes n’en fassent pas mention - qui va bien avec Prodigal Son du bluesman Robert Wilkins, auteur notable d’un autre morceau intitulé comme par hasard... Rollin’ Stone. Au-delà de la parabole biblique (tiens, on n’est pas au festin des mendiants pour rien), ça sent le Delta à plein nez, c’est moi qui vous le dit.

Puis vient Stray Cat Blues, autre ovni musical avec son déluge de guitares qui fait bouger les pieds et parfois même les genoux. Les Stones sur le dancefloor, c’est possible ? Et dix ans avant Miss You, la qualité en plus. L’ambiance du titre serait pompée sur l’album du Velvet sorti un an plus tôt. Comme souvent chez les Stones, les pompages sont réussis. C’est avec ce morceau que Brian Seltzer se trouvera un nom de groupe et une carrière.

Et puisque le retour au source n’est pas totalement complet, il fallait bien y ajouter un brin de country avec Factory Girl. Violon, mandoline, anaphore (« Waiting for a girl... »), tout y est, la voix de Richards en plus pour donner dans la couleur locale avec en plus des paroles de circonstance. Ce style inédit dans le répertoire du groupe est sans doute le résultat des fréquentations du guitariste avec Gram Parsons, ex-Byrds et fondateur du Cozmic American Music, tout juste couronné de louanges à la suite de sa participation sur l’album Sweetheart Of The Rodeo.

Ensuite, la douloureuse Salt Of The Earth avec ses chœurs sirupeux pour finir. Un morceau un peu navrant et ce n’est pas la récente version live du groupe en hommage aux victimes du 11 septembre 2001 qui va arranger les choses. Dommage, on n’était pas loin de l’album de la décennie qui en compte pourtant de si beaux. À noter que c’est là l’une des rares fois où Richards se retrouve au chant.
Cependant, force est de constater que les sonorités sombres de cet album et ses idées noires sont présentes du début à la fin de ce banquet. La recette est donc étonnement digeste et les auditeurs ne s’y tromperont pas : Beggars Banquet est le premier numéro 1 des cinq depuis Between The Buttons, paru deux ans auparavant, autant dire une éternité !

Historiquement en tout cas, l’album représente un épisode charnière dans la carrière du groupe. Dernière véritable participation de Brian Jones à l’effort collectif - même si on retrouve encore sa patte sur Let It Bleed - celui qui a créé le groupe, lui trouvant son nom, n’est à ce moment là plus qu’un légume sous acide dont on sait malheureusement qu’il ne fera pas long feu, un soir de piscine. Le duo Jagger-Richards bien installé aux commandes donne alors le meilleur de lui-même laissant derrière lui les expérimentations psychédéliques et les déguisements farfelus de Their Satanic Majesties Request pour une relecture magnifique des racines du rock. Après ce merveilleux festin, d’autres suivront pendant encore quatre ans...

Ah, 1968, verte année, année perdue, le plus dure sera la chute.



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Tracklisting :
 
1. Sympathy For The Devil (6’27”)
2. No Expectations (4’03”)
3. Dear Doctor (3’27”)
4. Parachute Woman (2’23”)
5. Jig-Saw Puzzle (6’17”)
6. Street Fighting Man (3’19”)
7. Prodigal Son (2’55”)
8. Stray Cat Blues (4’41”)
9. Factory Girl (2’12”)
10. Salt Of The Earth (4’51”)
 
Durée totale : 40’35”