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12 X 5

12 X 5

The Rolling Stones

par Emmanuel Chirache le 29 janvier 2008

4

Paru en 1964 (Decca)

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Un coup de cœur. C’est le terme qui convient. Parfois, sans raison particulière autre que l’inclination naturelle du cœur donc, nous nous sentons davantage d’affinités avec un modeste disque de jeunesse plutôt qu’un chef d’œuvre. Ainsi votre serviteur n’échangerait-il pas dix barils de Aftermath contre son baril de 12 X 5. Même le titre, a priori un peu crétin, 12 chansons fois 5 musiciens, devient attendrissant à la longue. Et comment ne pas fondre devant ces frimousses de jeunes premiers à l’air ahuris devant le flash du photographe David Bailey, comme des lapins éblouis par les phares d’une voiture ? Sauf Brian Jones. Lui sait déjà poser. Sur le disque, il resplendit d’ailleurs à la guitare slide et à l’harmonica, il impose sa patte sur chaque morceau, il impressionne encore les autres. Même si Keith Richards commence à rivaliser d’audace avec lui sur les solos.

Très orienté rhythm’n’blues, enregistré en partie aux studios Chess de Chicago, le deuxième LP des Stones dénote toutefois un goût précoce pour une pop noire mâtinée de soul. On citera par exemple la reprise de Under The Boardwalk des Drifters, mais surtout celle de It’s All Over Now de Bobby Womack, leur premier single à connaître un grand succès outre-Atlantique. Débutant sur une incroyable intro qui mêle arpèges et accords, le morceau se démarque ensuite par un refrain bien ficelé et un solo parfait de Keith, preuve que le guitariste rythmique gagne en confiance. Autre pièce maîtresse de cette influence soul, If You Need Me de Wilson Pickett mérite d’être redécouverte. Sa simplicité, son feeling et son tempo cool en font indéniablement une grande réussite. Le sympathique Time Is On My Side s’inscrit dans la même lignée, avec cependant moins de talent malgré l’appréciable touche d’orgue apportée par Ian Stewart. Enfin, et pour clore le chapitre des reprises, il nous serait totalement impardonnable de ne pas faire l’apologie de Around And Around de Chuck Berry, qui devient entre les mains des Stones l’un des meilleurs rock’n’roll jamais entendus. Ne serait-que pour ces couplets dynamiques où s’intercalent alternativement la voix de Jagger et les guitares, notamment ces géniales petites arabesques dessinées par Brian Jones au-dessus de la rythmique. Là-dessus intervient le refrain, et tout s’accélère sous l’impulsion du piano de Ian Stewart. Une pure merveille.

Mais la grande nouveauté, c’est que les Stones composent ! Enfin, ils essaient. Là aussi, 12 X 5 se révèle plein de surprises. Comment ne pas s’émerveiller de découvrir en direct la naissance du songwriting de Jagger et Richards, encore maladroit, mal dégrossi, un peu infantile. Et comme tous les enfants, les Stones copient, imitent, s’inspirent. Et comme tous les enfants bien élevés, ils apprennent vite. Rien d’étonnant donc si Confessin’ The Blues, une reprise obscure, ressemble à une brillante séance d’entraînement, un tour de chauffe, presque un cliché du blues made in Chess (cela dit, quel harmonica !). De son côté, la composition originale Empty Heart possède un riff imparable, hélas peu mis en valeur par l’instrumentation. En revanche, quelle progression avec Good Times, Bad Times, un blues acoustique convenu dans la forme, presque un truisme pour ce genre musical, mais franchement réussi dans l’exécution. Beaucoup plus inattendu, l’instrumental 2120 South Michigan Avenue, nommé ainsi d’après l’adresse des studios Chess, régalera l’auditeur. La basse de Bill Wyman gronde en ouverture du morceau, bientôt rejointe par les claviers virevoltants de Stewart et la guitare obsédante de Richards, avant que Brian Jones ne vienne nous mettre une claque définitive avec un solo d’harmonica hallucinant. Deux autres compositions vont prouver que Andrew Loog Oldham a bien fait de contraindre ses protégés à écrire eux-mêmes. Tout d’abord ce curieux Congratulations, dont les sonorités bancales troublent d’entrée pour mieux séduire ensuite, un peu à la manière de Mother’s Little Helper quelques années plus tard. Puis ce Grown Up Are Wrong aux accents rock, mélange de rébellion adolescente (« les adultes ont tort » dit le titre) et de rhythm’n’blues modernisé, avec la désormais traditionnelle partie de slide-guitar à la Elmore James jouée par Brian Jones.

En définitive, si les Stones semblent s’être dispersés sur 12 X 5, à cause de ce melting-pot entre originaux et reprises, soul et rhythm’n’blues, ce défaut rend paradoxalement le disque touchant. Tout simplement parce que les chansons conservent une fraîcheur et une innocence de tous les instants. Aucun calcul, aucune mesquinerie ne viennent gâter leur saveur, elles témoignent sans détour d’un amour infini pour la musique américaine. La fantastique reprise du rockabilly Suzie Q, qui termine le disque, atteste une dernière fois de la virtuosité avec laquelle le groupe parvient à transcender ses influences pour se réinventer, et le rock avec lui. Faire du neuf avec de l’ancien, on n’a toujours pas trouvé mieux pour progresser. La recette est connue, mais certains cherchent encore les bons ingrédients.

A lire aussi : The Chess Sessions



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Tracklisting de la version américaine :
 
1- Around and Around (3’03")
2- Confessin’ the Blues (2’47")
3- Empty Heart (2’37")
4- Time Is on My Side (2’53")
5- Good Times, Bad Times (2’30")
6- It’s All Over Now (3’26")
7- 2120 South Michigan Avenue (3’38")
8- Under the Boardwalk (2’46")
9- Congratulations (2’29")
10- Grown Up Wrong (2’05")
11- If You Need Me (2’04")
12- Susie Q (1’50")
 
Durée totale :32’26"