Sur nos étagères
Dirty Work

Dirty Work

The Rolling Stones

par Emmanuel Chirache le 28 juin 2010

4

Paru en mars 1986 (Rolling Stones/Virgin)

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Les Stones qui posent en blazer fuschia autour d’un canapé vert pomme, Mick Jagger qui porte un pantalon jaune, Charlie Watts en bleu de travail, des couleurs criardes, une lumière moche... Pas besoin de sortir de Polytechnique pour comprendre à la vue de cette pochette que nous sommes dans les années quatre-vingts. Les méconnues, les mal-aimées, les maudites années quatre-vingts. Appelez-les comme vous voudrez. Signée Steve Lillywhite, un homme capable du meilleur (XTC, Johnny Thunders, Morrissey) aussi bien que du pire (U2, Simple Minds, Peter Gabriel), la production du disque obtient les mêmes résultats au test de datation au carbone 14 que la photo qui l’illustre. On n’échappe en effet ni au saupoudrage de synthétiseurs, ni au son plutôt froid typique de l’époque. Il y a même un titre reggae, exercice semble-t-il obligé en ces temps glorieux de la « world music », certainement l’invention la plus navrante que l’industrie musicale ait jamais commise. Ajoutez à tout cela une bonne dose de querelles intestines, due en partie à l’égo surdimensionné d’un chanteur obsédé par ses projets solo, ainsi qu’un Charlie Watts totalement largué, la tête dans le Brown Sugar et les yeux rivés sur les fûts de chêne plutôt que ceux de sa batterie, et vous obtiendrez l’ambiance exécrable dans laquelle l’album a été conçu. Bref, Dirty Work avait tout pour rafler haut la main le titre ronflant de pire 33 tours des Rolling Stones. C’est d’ailleurs un peu comme ça qu’il sera perçu à sa sortie, si bien qu’aujourd’hui personne ne se risquerait à citer son nom au détour d’une conversation sur le groupe ou ne serait-ce qu’à se remémorer son existence. Sans parler d’y jeter une oreille attentive.

Et pourtant... Les plus curieux et les moins bornés d’entre nous gagneraient à outrepasser les frontières imaginaires que notre esprit se plaît à tracer une fois qu’il a fixé une idée sur un objet. Lassés d’écouter pour la cent millième fois Aftermath, Exile On Main Str. ou Sticky Fingers, ces aventuriers de l’âme prendraient l’allure d’un Amerigo Vespucci, d’un Jacques Cartier ne supportant plus de déambuler dans l’étroitesse des rues florentines ou des remparts malouins, et s’en iraient à la découverte de terres inconnues. Car c’est de cela qu’il s’agit. Les chansons de Dirty Work se présentent à nos sens comme les indigènes d’îles lointaines au regard des explorateurs : fraîches et à demi-nues. Attention toutefois à ne pas débarquer armé d’arquebuses belliqueuses ni de missels évangélisateurs, sous peine de verser dans un aveuglement délétère. Non, il faut au contraire aborder le rivage en philosophe cartésien, en humaniste éclairé, en encyclopédiste soigneux. Apprendre à connaître l’autre. Voilà soudain que ce qui rebutait auparavant devient charmant, que ces peuplades que l’on croyait barbares se révèlent civilisés, que les craintes que l’on éprouvait à la pensée de les côtoyer dévoilent simplement l’ignorance ancienne qu’on avait d’elles.

Pour d’autres auditeurs, se plonger dans Dirty Work prend davantage la forme d’un voyage dans le temps. Un souvenir d’enfance ou d’adolescence qui se déguste avec un arrière-goût de madeleine. C’est, je le confesse, mon cas. Pardonnez-moi d’ailleurs si je m’égare un instant en vous parlant à la première personne, mais certains disques résonnent en nous différemment selon qu’ils nous atteignent ou pas durant nos jeunes années de formation. Quand paraît le dix-huitième album studio des Rolling Stones, j’ai donc six, voire sept ans. Fanatique du groupe depuis toujours, mon père achète logiquement le vinyle et le passe en boucle pour mon plus grand plaisir de gamin écervelé. Est-ce moi qui en réclame une cassette ou mon père qui prend l’initiative d’en copier un exemplaire, toujours est-il que le disque entre vite en ma possession et que son écoute va remplir mes jours et mes nuits pendant bien des années. Jusqu’à l’écoute de Smells Like Teen Spirit sans doute, où je l’abandonnerai lâchement. Mais pour l’instant, la cassette trône religieusement sur l’étagère Ikea et je tente de chanter les paroles dans un yaourt infantile qui croit déceler ici ou là un mot de français. Le « I Had it with you » prononcé - de façon de façon peu orthodoxe il est vrai - par Mick Jagger sur la chanson du même nom sera ainsi transformé par moi en une sorte de « I had le bout d’Joe ». La découverte un peu plus tard du véritable sens des paroles illuminera mon esprit dans un éclair équivalent à celui qui nous frappe quand nous apprenons que le logo de Carrefour représente un C. D’une certaine manière, j’ai donc grandi avec ce disque, il a formé mes oreilles tout autant que j’ai formé dans ma mémoire une image indélébile de lui. Une image déformée ?

Il y a peu, je suis retombé sur Dirty Work. Et quand deux vieux copains se revoient, ils se jaugent avec un petit pincement au cœur : parfois, les amis d’enfance deviennent les pires abrutis. D’autres fois, ils n’ont pas changé. Dirty Work fait partie de ceux-là. Plus de vingt ans après l’avoir écouté pour la première fois (brrr, cette phrase fait froid dans le dos), je ne peux que conclure à la terrible efficacité de la plupart des chansons. A l’exception de Fight et de Back to Zero, l’ensemble du répertoire a de la gueule. Même la reprise reggae Too Rude interprétée par Keith Richards se laisse écouter avec plaisir - et c’est un anti-reggae primaire qui vous dit ça. Funambules progressant sur un fil tendu par-dessus un précipice, les Stones atteignent l’autre bord de la falaise comme ils l’ont toujours fait, en transformant leurs défauts en une immense force. Bill Wyman se moque des sessions d’enregistrement au studio Pathé Marconi et préfère chercher sa future femme dans les cours de récré ? Qu’à cela ne tienne, rarement on aura autant et aussi bien entendu la basse sur un disque des Stones ! Il faut dire que la production a beaucoup eu recours à des bassistes de session comme Ian Neville qui resplendit sur Hold Back, ou John Regan qui fait groover Winning Ugly. Sur certains morceaux, c’est même Ron Wood qui tient l’instrument. Idem avec Charlie Watts. Le batteur n’assure plus une bille à cause de son addiction à l’héroïne ? Steve Jordan et Anton Fig assureront l’intérim sur quelques prises, ce qui n’empêchera pas Charlie de nous gratifier de l’une de ses plus mémorables parties de batterie sur Hold Back... Méfiez-vous d’un animal blessé, c’est toujours là qu’il est le plus dangereux.

En fait, l’album repose avant tout sur le couple Keith Richards/Ron Wood. En l’absence du chanteur parti promouvoir son She’s The Boss, les deux inséparables compères ont tricoté dans leur coin les riffs des compositions avec une joie et une complicité sans mélange. Ils les ont joués, rejoués, re-rejoués et se sont tellement éclatés qu’ils ont multiplié les overdubs un peu partout sur les chansons, lesquelles deviennent un feu d’artifices de guitares, un perpétuel jeu de questions-réponses, un dialogue furieux où les phrases les plus élégantes côtoient les injures les moins délicates. Pas étonnant si la grande majorité d’entre elles n’ont jamais été interprétées sur scène. Trop compliquées à reproduire... Des heures entières passées à écouter les motifs de guitare à l’intérieur des morceaux ne suffiraient pas à en épuiser la richesse et la diversité, le sommet en la matière restant Dirty Work. La chanson-titre contient pas moins de quatre pistes jouées par les deux guitaristes, un tourbillon d’assauts répétés à vous en donner le tournis. Car ces petits collages n’ont rien d’artificiel, ils résonnent plutôt comme autant de témoignages de l’amitié entre Keith et Ronnie. « Pour la plupart des prises, expliqua le premier, nous avons gardé celles où nous avons joué les overdubs ensemble. Voyez, en général les gens disent « nan, tu peux pas faire ça, il faut un son propre ». Ce qui veut dire qu’ils voudraient vous séparer, que vous soyez concentré sur une chose à la fois. Mais il y a des trucs qu’on peut obtenir en jouant à deux que tu n’obtiendras JAMAIS en étant assis tout seul. » Ron Wood et Keith Richards à la baguette, donc. Multi-instrumentiste, l’ancien Faces se reconvertit ainsi en Brian Jones le temps d’un album, passant alternativement de la guitare à la basse, de la basse à la batterie, et même de la batterie au saxophone (sur Had It With You). Quant à Keith, c’est lui qui impose les reprises de Too Rude du groupe de dancehall Half Pint et de Harlem Shuffle, une obscure perle soul de 1963 signée Bob & Earl [1]. C’est aussi lui qui insuffle l’énergie et dicte l’orientation artistique aux autres membres.

Alors Dirty Work, l’œuvre d’un seul homme ? Nullement. Si ce disque peut être considéré comme celui de la discorde, de la mésentente cordiale entre Keith et Mick, il représente aussi son strict inverse, à savoir un hymne à la solidarité. Une création qui doit sa réussite aux liens fraternels que les musiciens entretiennent malgré tout entre eux, avec leurs aînés ou leurs contemporains. Sur l’excellent One Hit (to the Body), Jimmy Page est venu par exemple fondre dans le paysage son jeu de guitare, avant de repartir chez lui en s’excusant timidement auprès de Ron Wood pour sa performance : « désolé, mec, désolé ». Les Stones en profitent également pour inviter durant les séances d’enregistrement deux chanteurs soul qui les ont fortement influencé, Don Covay et Bobby Womack. Ce dernier leur a notamment fourni leur premier hit américain avec It’s All Over Now repris par le groupe en 1964. Et quand les journalistes évoquent dans leurs colonnes « un disque de Keith Richards », celui-ci tempère immédiatement : « C’est un album des Stones. A cause de son disque solo Mick n’était pas autant là que nous au début, quand l’orientation a été donnée. Dans ce sens, oui, j’ai récupéré le boulot, de la même manière qu’il l’aurait fait pour moi. On se couvre mutuellement. On l’a très bien fait l’un pour l’autre pendant toutes ces années. » Trop mignon.

Autre signe d’ouverture d’esprit, le groupe a fait appel à un producteur extérieur pour la première fois depuis Jimmy Miller et Goats Head Soup. Entretemps, les Glimmer Twins avaient réalisé eux-mêmes tous leurs disques, délaissant parfois les arrangements au profit des compositions ou les compositions au profit des arrangements. Ici, Steve Lillywhite et l’ingénieur Dave Jerden forment un contre-pouvoir salvateur face à la tyrannie du couple Jagger/Richards. Les deux techniciens permettent aux Stones de retrouver l’art de la dynamique, de la pause ou de l’accélération, du dépouillement ou de l’ornementation. Il suffit d’écouter la superbe version de Harlem Shuffle et les incroyables mouvements d’humeur de Hold Back ou Dirty Work pour s’apercevoir que la collaboration n’aura pas été inutile, loin de là. Bien sûr, elle n’est pas allé sans causer quelques heurts, on ne dirige pas les Stones comme on dirige les Last Shadow Puppets. L’ingénieur du son Dave Jerden rapporte ainsi que lorsque Steve Lillywhite voulut modifier légèrement le tempo d’un morceau, il provoqua l’ire de Keith Richards. Qui s’emporta : « Personne, putain, personne ne cherche la merde avec les Rolling Stones ! Ce tempo a été créé à cette vitesse et il reste à cette à cette vitesse ! » Un écart qu’on pardonne d’autant plus que le guitariste a probablement fini par céder aux injonctions du producteur. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’un regard exogène sur leur travail a fait le plus grand bien aux Stones. Et si la production sonne clairement datée à l’image d’un Back To Zero un peu ringard, par d’autres aspects elle confère à l’ensemble une cohérence et une puissance uniques en leur genre.

Parce qu’il faut y revenir : les titres de Dirty Work n’ont pas à rougir de honte face au reste du répertoire stonien, ce qui n’est pas peu dire quand on considère l’époque à laquelle ils ont été écrits. Vous en connaissez beaucoup, vous, des dinosaures sixties capables dans les années 80 de torcher des tueries comme Hold Back ? Ce break à 3’12", vous m’en direz des nouvelles ! Le constat est simple, plus jamais les Stones ne seront aussi bons. C’est la dernière fois que Jagger chante avec ce fiel et cette hargne démentiels, cette envie fondamentale de cracher sa bile. Peut-être que la rock star a réservé ses meilleures compositions (hum) pour son premier album sorti un an plus tôt mais ses tripes, elles, sont restées fidèles au groupe, elles s’étalent même tout au long des chansons comme celles d’un poilu après le passage de la grosse Bertha. Sur le fabuleux Dirty Work le chanteur expectore des paroles rageuses d’une voix gutturale et grasse :

You let somebody do the dirty work
It’s beginning to make me angry
I’m beginning to hate it
You’re a user, you’re a user
I’m going to shake it

Il ne faut pas oublier non plus One Hit (to the Body), Too Rude, Winning Ugly, ou encore Had It With You, un boogie au solo d’harmonica délectable (merci Mick). Enfin, il y a le single Harlem Shuffle. Certains commentateurs ont interprété ce choix d’une reprise pour single comme le symbole d’un manque d’inspiration, d’autres ont critiqué le morceau pour d’obscures raisons. Encore une fois, le disque se retrouve victime de jugements à l’emporte-pièce et de clichés navrants. Ces mêmes journalistes se plaignent-ils de n’entendre que des reprises sur tous les premiers 45 tours des Stones ? Connaissaient-ils Bob & Earl auparavant ? La petite histoire veut que Keith Richards ait harcelé pendant plusieurs années Mick Jagger en vue de récupérer le morceau, jusqu’à obtenir gain de cause lors de Dirty Work. Langoureux, dansant et cadencé, le résultat ne laisse pas d’impressionner par son efficacité.

Tièdement accueilli à sa sortie, puis rapidement voué aux gémonies à cause de son image eighties, Dirty Work voit sa côte remonter depuis quelques années. Une poignée de fans et une cuillerée de critiques reconnaissent enfin les immenses qualités d’une œuvre où les Stones renouent avec tout ce qui a fait leur essence. Retour au rock, au boogie, à la soul, à la rebelle attitude des origines. Les Stones sont dangereux, nonchalants, rigolards, énervés, un brin diaboliques. Et comme le dit si bien Keith Richards, « nobody, fucking nobody, fucks with the Rolling Stones ! »



[1L’intro du morceau original a par ailleurs été samplé par House Of Pain sur Jump Around.

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Tracklisting :
 
1- One Hit (to the Body) (4’44")
2- Fight (3’09")
3- Harlem Shuffle (3’24")
4- Hold Back (3’53")
5- Too Rude (3’11")
6- Winning Ugly (4’32")
7- Back To Zero (4’00")
8- Dirty Work (3’53")
9- Had It With You (3’19")
10- Sleep Tonight (5’11")
11- Key to the Highway (0’33")
 
Durée totale :40’03"