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Their Satanic Majesties Request

Their Satanic Majesties Request

The Rolling Stones

par Emmanuel Chirache le 28 juillet 2009

Paru en décembre 1967 (Decca/ABKCO)

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M’sieur, ils font rien qu’à copier ! Voilà, c’est dit. Débarrassons-nous vite du principal cliché qui pèse sur les épaules de Their Satanic Majesties Request : les Stones ont copié les Beatles et leur Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band, ils ont lâchement trompé leur fidèle blues en se vautrant dans le stupre de la putain psychédélique. « Ha, t’aimes ça, les expérimentations instrumentales, hein chienne ? » susurrent-ils à leur folle amante dans un râle aux relents acides. « Avoue que ça te plaît, les orchestrations déstructurées et les sonorités orientales ! » « Oh oui, j’adore ! continue ! répond-elle, avant d’ajouter : dis, tu voudrais pas qu’on s’amuse un peu avec le mellotron ? » « Le mellotron ? mais t’es une coquine, toi... » Oui les enfants, il y a du mellotron sur ce disque et plein d’autres choses tout aussi réjouissantes. Car ne nous y trompons pas. Les Stones ont beau sonner ici comme autre chose que les Stones, ils restent les meilleurs - ou presque.

Alors d’accord, convenons que Sing This All Together rappelle les chœurs hébétés du Sergent Pepper’s des Beatles. En plus chaotique cependant, d’ailleurs l’introduction et le bridge du morceau font davantage penser aux Mothers de Frank Zappa - qui livrent la même année leur monument psychédélique Absolutely Free - qu’aux Fab Four, lesquels ont rarement poussé l’expérimentation musicale très loin. Malgré la ressemblance entre les pochettes des deux disques et quelques similitudes dans la musique, force est de constater que Their Satanic Majesties Request n’a rien à voir avec son auguste prédécesseur et rival. Imagine-t-on les Beatles produire un Citadel ? Peut-on vraisemblablement se figurer Lennon et McCartney en train de chanter le lancinant The Lantern ? Non, bien sûr. En réalité, Their Satanic Majesties s’inscrit assez bien dans la lignée de Between The Buttons sorti en début d’année, sauf que le contexte a changé.

En 1967, les Stones occupent plus souvent la une des journaux que les studios d’enregistrement. Les frasques du groupe avec la drogue leur valent de sérieux ennuis avec la police, qui harcèle notamment le pauvre Brian. Mick Jagger essuie un procès fatigant, tandis que Keith et Anita Pallenberg s’éclatent. De son côté, Andrew Loog Oldham est lourdé. Aux manettes, restent donc seulement Bill Wyman et Charlie Watts, comme d’habitude. Ce sont eux, accompagnés par Nicky Hopkins au piano et parfois John Paul Jones aux cordes, qui vont travailler sur le disque en amont. Le bassiste va même composer le single In Another Land, c’est dire l’état de déliquescence des Stones à l’époque. La confusion qui règne dans les esprits se retrouve en toute logique sur le disque, qui est un pétage de plombs plus ou moins contrôlé. C’est là tout son intérêt. Pour une fois, les Stones ne contrôlent plus grand chose, ils se laissent aller à l’air du temps, cèdent aux influences extérieures. Le génial In Another Land n’est-il pas la meilleure imitation jamais réalisée du Pink Floyd période Syd Barrett ?

Pour autant, le groupe reste fidèle à sa ligne de conduite riffesque ou bluesy, comme le prouve les immenses Citadel (l’un des riffs les plus insolites de l’histoire du rock) ou 2000 Man (dont les premières minutes pourraient figurer sur Beggars Banquet). Mais la formule traditionnelle Jagger/Richards est ici noyée dans une instrumentation signée Brian Jones (ou Nicky Hopkins), qui multiplie les emplois : mellotron, synthétiseurs, dulcimer électrique, harpe, saxophone. Et voici la guitare de Citadel isolée au milieu du clavecin, In Another Land troublé par le mellotron, She’s a Rainbow entièrement construite sur le dialogue violons/piano - et quel piano ! C’était déjà le cas pour Between The Buttons (souvenez-vous de la flûte de Ruby Tuesday, fulgurance créatrice mémorable), dont l’influence ne se limite pas au rôle de Brian. On retrouve également d’un disque à l’autre l’importance de la rythmique, puissance de frappe de Charlie, basse agressive de Bill. La différence entre les deux albums réside en fait dans l’imperfection qui parcourt Their Satanic Majesties Request.

Cet aspect bancal, rugueux, frayant souvent au dehors des frontières de l’audible, a toujours fait partie du « son » Stones par opposition à la perfection pop des Beatles. Riff contre mélodie, cacophonie contre harmonie. En laissant certaines failles dans leurs chansons, les Stones s’interdisent la beauté au sens le plus commun et introduisent la laideur dans le rock. Hormis In Another Land, 2000 Man et surtout le génial She’s a Rainbow, pas de chansons absolument parfaites sur cet album. Des titres pénétrants certes, mais parfois ratés, confus, insolites. On trouve ainsi une série de morceaux casse-gueule, tels que Sing This All Together (See What Happens), The Lantern, Gomper ou 2000 Light Years from Home. Il est vrai que le premier de la liste peut évoquer une mauvaise impro des Mothers et Gomper un jam ennuyeux des Doors. Mais The Lantern et 2000 Light Years from Home contiennent leurs grands moments. Ce dernier mêle une guitare étonnamment moderne à des couches de synthétiseurs d’où semble tirée la mélodie du Woodpecker From Mars de Faith No More ! Pour finir, On With The Show annonce carrément les années Bowie, que ce soit par le chant de Mick Jagger ou le mélange piano/guitare électrique.

A sa sortie, Their Satanic Majesties Request se hisse dans les premières places des charts avant de choir rapidement, en partie à cause des accusations de plagiat. Longtemps, l’histoire ne conservera en mémoire que l’incroyable pochette du vinyle en 3D, laquelle coûtera un bras à la maison de disques. Aujourd’hui, cela fait belle lurette que la couverture a repris ses deux misérables dimensions. La musique, elle, s’est vue réhabilitée au fil des ans, et la richesse des chansons en fait l’une des œuvres les plus passionnantes des Stones. D’autant plus passionnante qu’elle restera une tentative expérimentale quasi unique dans l’histoire du groupe et un répertoire jamais joué en live à l’exception d’un ou deux morceaux. Jagger et Richards reviendront ensuite au blues avec le chef-d’œuvre Beggars Banquet. Entretemps, ils auront juste composé l’un des plus beaux hymnes pop de la décennie : She’s a Rainbow. Pas mal pour des suiveurs.



Vos commentaires

  • Le 15 octobre 2011 à 01:03, par Jerome En réponse à : Their Satanic Majesties Request

    C’est une tuerie, et sûrement l’un des meilleurs... Imparfait, certes, mais c’est ce qui en fait son charme. Un charme certain !
  • Le 30 octobre 2013 à 13:07, par GRUNDMANN En réponse à : Their Satanic Majesties Request

    Bon article, très solide, malgré le ton léger. Peut-on cependant dire que « les Beatles n’ont jamais poussé l’expérimentation musicale très loin » ? Eric
  • Le 29 mai 2014 à 05:54, par Jean-Claude. En réponse à : Their Satanic Majesties Request

    Étant un fan invétéré des Beatles, je découvre graduellement les vieux albums des Stones et l’ensemble de leur oeuvre. Je trouve l’album Their Satanic Majesties absolument génial. Les Stones sont jeunes, s’amusent de toutes les façons imaginables, ont de nombreux problèmes entre eux et avec la justice. Malgré tout cela, ils continuent de créer et si on se replace dans le contexte de l’époque et avec les moyens techniques qu’ils avaient et qui sont loin de ceux d’aujourd’hui, je regrette sincèrement de ne pas avoir écouté cet album 30 ans plus tôt. Tout mon respect aux Stones. Non ce n’est pas les Beatles, jamais. Mais ils n’ont pas à rougir de honte devant qui que ce soit.

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Tracklisting :
 
1. Sing This All Together – 3:46
2. Citadel – 2:50
3. In Another Land (Bill Wyman) – 3:15
4. 2000 Man – 3:07
5. "Sing This All Together (See What Happens) – 8:33
contient un morceau caché intitulé Cosmic Christmas
6. She’s a Rainbow – 4:35
7. The Lantern – 4:23
8. Gomper – 5:08
10. 2000 Light Years from Home – 4:45
11. On with the Show – 3:39
 
Durée totale :44’06"