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Closing Time

Closing Time

Tom Waits

par Béatrice le 12 mai 2008

4,5

Paru en mars 1973 (Asylum Records)

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Peut-être cela vient-il tout simplement de sa voix éraillée. Ou de son univers déglingué, construit d’un agrégat d’histoires, d’images, de sonorités et de métaphores tout aussi chancelantes les unes que les autres. Ou de son âge ? (car il est vrai qu’il commence à vieillir, quoiqu’il n’est pas si vieux que ça – après tout, le même nombre d’années le sépare de Bob Dylan et de Nick Cave) Ou pour une autre raison vouée à demeurer mystérieuse… Mais on n’imagine pas Tom Waits jeune. On n’imagine pas Tom Waits exhalant l’insouciance et l’assurance impertinentes des vingt ans, ou se perdre dans les méandres du doute et de l’incertitude en tentant de s’imaginer un futur. Quelque chose dans ce tableau qui ne colle pas au personnage.

Remarquez, on n’imagine pas non plus Tom Waits vieux – ou plutôt si c’est le cas, on l’imagine beaucoup plus vieux qu’il n’est et ne sera sans doute jamais, vieux de plusieurs siècles peut-être, en griot au visage sillonné par les rides, mémoire vivante du crépuscule des temps. Le truc, c’est qu’en fait, Tom Waits n’a pas d’âge (et ce n’est pas le moindre de ses exploits que d’avoir réussi à créer un personnage artistique aussi libéré de l’empreinte du temps).

Pourtant, jusqu’à preuve du contraire, Tom Waits n’en est pas moins humain, et, là je pense que personne ne viendra pinailler et prétendre que non, Tom Waits, non content de s’être débarrassé de son âge, s’est aussi débarrassé de son caractère charnel et matériel, laissant son humanité en pâture aux vautours et se muant en une sorte d’entité spiritualo-artistique qui chanterait depuis des sphères supérieures. Parce que ça, non. Tom Waits est à peu près aussi spectral et fantomatique que, mettons, pour ne pas faire dans le cliché, la silhouette titubante qui trébuche dans la nuit en essayant de retrouver le chemin vers un chez-soi à demi oublié entre deux verres de whisky, ou que celle-ci qui est à deux doigts de se fracasser la tête contre un mur de frustration. Autant dire, pas tellement… Il serait plutôt profondément, viscéralement humain. Et donc, fatalement, pas à l’abri des ravages de la parade indisciplinée (et incontrôlable) des jours, semaines, mois, années, etc. Ce qui signifie, vous en conviendrez, que Tom Waits doit bien avoir quelque chose qui ressemble à un âge, ou tout du moins, que Tom Waits vieillit, comme tout le monde (ça se voit sur les photos d’ailleurs – à moins que cela ne soient les photos qu’on fait vieillir, comme on fait vieillir le portrait de la Reine d’Angleterre sur les pièces, mais c’est un autre problème, et ça n’empêche pas que la Reine d’Angleterre vieillit tout autant que son effigie monétaire), et donc vous en conviendrez de nouveau, que Tom Waits a été jeune. Un jour. Il y a longtemps. Ou il n’y a pas si longtemps que ça.

En effet, Tom Waits a été jeune, il y a de cela quelques décennies (trois et demi, très exactement), et comme tous les jeunes musiciens en ce bas monde, il a un jour travaillé sur, enregistré et publié un premier album, un album de jeune musicien, de nouvel espoir, de talent prometteur, appelez ça comme vous voulez. Mais il semble bien qu’il avait déjà perdu son âge au détour d’une ruelle mal éclairée…

En mars 1973, lorsque paraît Closing Time, Tom Waits a 23 ans, un contrat tout neuf avec Asylum Records, et une voix de vieux routard éreinté par la vie. Il joue du piano et de la guitare sèche, il aime Frank Sinatra, Bob Dylan et Lord Buckley, et il chante des chansons aux cœurs brisés nourries aux regrets, à la solitude et à la nostalgie comme s’il était déjà arrivé au bout du chemin, et contemplait une ultime fois sa vie dans les dernières lueurs de son crépuscule. Comme il est américain, il fait ça à l’américaine : il joue le déraciné, ou plutôt le jamais enraciné, qui a baroudé toute sa vie dans le vain espoir d’atterrir un jour dans un chez-lui pour ne jamais trouver que des motels lugubres, des diners glauque et des bars sombres qui ferment toujours trop tôt pour offrir un toit pour la nuit. Il raconte ses amours (déçues) d’un soir, ses échappées insouciantes rattrapées par la réalité, ses nuits blanches passées à contempler la lune blafarde assis sur le bord de sa fenêtre, ses derniers adieux avant de reprendre la route à l’aube, et tout le lot quotidien du parfait vagabond laissé sur le bas-côté par un rêve (américain, cela va sans dire) trop pressé de foncer dans le mur.

Pourtant, il a beau en prendre les airs avec talent, le Tom qui chante ces hymnes à la mélancolie routinière n’a pas grand-chose à voir avec un guignard paumé regardant la vie lui passer à côté. Au contraire, il est à l’aube d’une carrière qui n’a pas fini d’accomplir ses promesses et de se renouveler, il est au début d’une route dont la fin est encore très, très, très lointaine (et pour longtemps, indiscernable), et même si cela lui donne toutes les raisons de douter, cela lui fournit aussi toutes les raisons d’espérer. Il n’est même pas très loin de chez lui – aller enregistrer à Hollywood, pour quelqu’un qui a grandi en Californie, ça ne suppose pas des mois d’errance et de stop pour atteindre sa destination. Même s’il ne sonne vraiment pas comme s’il avait grandi en Californie. Mais après, en écoutant Closing Time, ses volutes de saxophones qui épaississent l’atmosphère comme une fumée délicate, ses rythmiques feutrées dans lesquelles se lovent des mélodies fatiguées et ses arpèges mélancoliques, on jurerait qu’il a été enregistré pendant de longues nuits blanches de session, dans une tentative réussie de saisir l’atmosphère frêle, triste et irréelle de l’après-minuit. Et pourtant, hein… « Une des raisons pour lesquelles c’était bien, je pense, a raconté le producteur Jerry Yester, a été qu’on ne puisse pas obtenir les horaires nocturnes que j’aurais voulu. On a dû veiller de 10h à 17h tous les jours. Il nous a fallu deux jours pour nous y habituer, mais après, c’était super. On était réveillés en arrivant, et c’était comme aller au boulot. »

Comme quoi, ne jamais se fier aux apparences. Et ne pas trop en vouloir aux artistes de frauder un petit peu sur les bords. Ne pas leur en vouloir non plus quand ils fraudent sur toute la ligne, achevant de nous prendre au piège en ornant leur œuvre d’une pochette en clair-obscur montrant un pianiste affalé sur son instrument devant une horloge qui affiche 3h20 (du matin, sommes-nous amenés à penser). Après tout, on ne va pas se fâcher parce qu’un album qui s’appelle Closing Time est l’album parfait à écouter tard dans la nuit, à cette heure où même les animaux nocturnes regagnent leurs tanières, quand le barman a servi sa dernière bière et s’apprête à gentiment renvoyer chez eux les derniers clients récalcitrants et ensommeillés – dans ces moments où la soirée a un arrière-goût amer et nous abandonne épuisés, mais incapables de trouver le sommeil, avec rien d’autre dans l’esprit que des souvenirs embués. Lonely, comme il dit.

Et si un musicien arrive à capturer cette ambiance et à recréer cette atmosphère en jouant en plein jour, si un gamin de 23 ans parvient à être convaincant dans une complainte de vieillard chantant avec tristesse un amour révolu mais jamais oublié sur la déchirante Martha… d’une part, on n’a guère besoin de savoir que le chanteur a moins d’un quart de siècle et qu’il est 15h dans son studio d’Hollywood, et d’autre part, si on en venait à l’apprendre, eh bien, ça ne ferait qu’ajouter à son mérite. Personne ne lui a jamais demandé de dire la vérité – et d’ailleurs, il y a fort à parier que personne n’a envie qu’il dise la vérité, voire que tout le monde se contrefiche de la vérité derrière tout ça.

Et puis, personne ne pourra non plus lui reprocher de n’être qu’un menteur éhonté, prisonnier de son personnage construit sur des lambeaux de folklores soudés à l’alcool fort… Ce n’est pas parce qu’il s’est recréé un Tom Waits artistique qu’il en est dissocié (autrement, ça ne marcherait sans doute pas plus que s’il se contentait d’être Thomas Allan Waits, né le 7 décembre 1949 à Pomona, Californie). Et même s’il a choisit d’esquisser et d’incarner des portraits de solitaires un peu marginaux (esseulés, exilés ou – plus ou moins - volontairement isolés), les coups de blues et les vagues à l’âme dans lesquels ils se perdent ne se sont jamais acharnés que sur eux… D’ailleurs, je vous mets au défi de ne pas reconnaître ne serait-ce qu’un infinitésimal morceau de vous quelque part dans ce disque, entre le refrain désabusé de I Hope That I Don’t Fall In Love With You, la ritournelle qui ouvre Ice Cream Man, la sérénité mélancolique de Rosie et la nostalgie désespérée de Martha – Dans ce pays où la Lune en pamplemousse ne se couche jamais et où tous les chats (de gouttière) sont gris, mais pas du même gris.



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Tracklisting :
 
1. Ol’ 55 (3’58’’)
2. I Hope That I Don’t Fall In Love With You (3’54’’)
3. Virginia Avenue (3’10’’)
4. Old Shoes (And Picture Postcards) (3’40’’)
5. Midnight Lullaby (3’26’’)
6. Martha (4’30’’)
7. Rosie (4’03’’)
8. Lonely (3’12’’)
9. Ice Cream Man (3’05’’)
10. Little Trip To Heaven (On The Wings Of Your Love)(3’38’’)
11. Grapefruit Moon (4’50’’)
12. Closing Time (4’20’’)
 
Durée totale : 45’46’’