Incontournables
Swordfishtrombones

Swordfishtrombones

Tom Waits

par Béatrice le 14 mars 2006

paru en septembre 1983 (Island Records)

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Lorsque sort, en 1983, Swordfishtrombones, Tom Waits n’en est pas à son coup d’essai : sa carrière musicale est lancée depuis tout juste dix ans, et il peut déjà s’enorgueillir de la publication de huit albums. Mais pour beaucoup, il s’agit de son oeuvre majeure, de celle qui va vraiment lui donner son identité d’artiste ; et il est vrai que, sans rien retirer à la qualité de ses enregistrements précédents, Swordfishtrombones marque pour le moins une étape importante dans la carrière du songwriter, et ouvre la porte sur de nombreux horizons musicaux encore inexplorés. Abandonnant ses influences country et jazz et leur instrumentation simple centrée sur la guitare et le piano, laissant sur le bord de la route ses intonations de crooner ivre, et s’éloignant des thèmes urbains et ancrés en Amérique qui composaient la sève de ses travaux précédents, Tom Waits entame avec cet album une trilogie singulière, qu’il poursuivra avec Rain Dogs et Frank’s Wild Years, en suivant les aventures du marin Frank McBride alors qu’il quitte le confort du domicile familial pour affronter le monde, et qui le détachera définitivement du reste de la production musicale. Il s’agit donc du premier chapitre de cette expédition, au cours duquel Tom Waits narre une première série d’aventures rocambolesques sur un fond musical dépaysant et déroutant.

Mélant des influences hybrides et s’essayant à des textes surréalistes sur une instrumentation éclectique, il se transforme en une sorte de troubadour des temps modernes qui aurait fait étape dans un vieux cabaret délabré et dépeuplé, et délivre, à partir de là, une musique aussi intemporelle que déracinée. Quinze titres, et autant de récits qui semblent avoir été recueillis aux quatres coins du monde, auprès de vagabonds éreintés, de marins solitaires, de soldats éméchés, dans les recoins d’un bar mal famé ou au détour d’une ville un peu plus morne que les autres... Mêmes les instrumentaux racontent leur histoire, tant les sons qui les composent sont inhabituels et particuliers. Même les mots, d’ailleurs, sont inhabituels et particuliers, ajoutant à l’exotisme de l’intrumentation : on passe de la cornemuse au marimba, et pendant ce temps, la voix tantôt rauque, tantôt caressante lâche des phrases du genre « There’ll be no refreshment for a thirsty jackaroo », « Well he packed up all his/ expectations he lit out for California/ with a flyswatter banjo on his knees », ou « You got to meet me by the knuckles of the skinnybone tree », comme si les mots jusque dans leurs sonorités mêmes devaient nous secouer, nous éloigner de tout territoire familier, et contribuer au tableau surréaliste et incroyablement détaillé que construit cet album.

Et si par hasard on reconnaît un piano quelque peu familier, ou un texte qui semble se dérouler dans un lieu pas complétement indéterminé, il y a toujours quelque chose d’inattendu pour venir rappeller qu’ici, ça ne ressemble à rien de ce qu’on connaît. On croit trouver en Johnsburg, Illinois une petite ballade mélancolique - un peu tortueuse parce que quoi qu’il en soit, ça reste du Tom Waits, et en moins de temps qu’il n’en faut pour l’entendre, on se retrouve plongé dans le rythme saccadé et le texte étrange de 16 Shells From 30.6. On croit retrouver, dans Frank’s Wild Year, des échos du Tom Waits de Blue Valentine qui susurrait des tragédies urbaines sur fond jazzy, mais en jetant un coup d’oeil sur le livret on se rend compte que la dimension surréaliste est poussée au moins aussi loin que dans les autres chansons de l’album (« He hung his wild years/ on a nail that he drove through/ his wife’s forehead »)... Et on est ainsi balloté, de rythmiques décadantes en histoires à dormir debout et de complaintes déchirantes en hymnes démoniaques, pendant toute la durée du disque.

Enfin, après avoir été averti de l’existence d’un monde souterrain pullulant, puis avoir erré dans un port de Hong Kong, traversé une ville triste paumée dans le bush australien et dans laquelle il est impossible de trouver à boire, avoir fait étape dans un quartier délabré, être descendu aux Enfers et avoir suivi un blessé fuyant dans la nature, on trouve un peu de réconfort dans le dernier titre, Rainbirds, instrumental tout en calme et en simplicité, qui s’éteint doucement et tristement, comme la flamme d’une chandelle qu’on aurait laissé allumée toute une nuit... Fin (ou première étape ?) d’un voyage aussi marquant qu’éprouvant, et aussi triste que beau.



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Tracklisting :

01. Underground (2’01")
02. Shore Leave (4’18")
03. Dave The Butcher (2’20")
04. Johnsburg, Illinois (1’33")
05. 16 Shells From A 30.6 (4’33")
06. Town With No Cheer (4’28")
07. In The Neighbourhood (3’07")
08. Just Another Sucker On The Wine (1’46")
09. Frank’s Wild Years (1’53")
10. Swordfishtrombone (3’08")
11. Down, Down, Down (2’16")
12. Soldier’s Things (3’23")
13. Gin Soaked Boy (2’24")
14. Trouble Braids (1’18")
15. Rainbirds (3’14")
 
Durée totale : 41’42"