Concerts
Chuck Berry

L’Olympia (Paris)

Chuck Berry

le 16 mars 2008

par Emmanuel Chirache le 8 avril 2008

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« Ha bon, il est pas mort ? » Voici la réaction de toutes les personnes auxquelles j’ai déclaré avoir vu Chuck Berry en concert. Non, Chuck Berry n’est pas mort. Ou alors son cadavre se débrouille encore pas mal avec une Gibson. Pas mal, mais pas top non plus. Car l’homme a la réputation de faire autant de fausses notes à lui tout seul que tous les groupes de la fête de la musique réunis. Et tant qu’on est dans les compliments, Chuck ’Crazy Legs’ Berry est aussi connu pour une pingrerie légendaire qui n’aurait d’égale que son insatiable désir d’engranger du fric. Voilà, vous savez pourquoi ce rocker de bientôt 82 ans continue inlassablement de tourner partout, tout le temps, avec une place à 80 euros de moyenne, ce qui vous met le prix de la fausse note à un niveau tout à fait acceptable. Presque donné.

Pour moi, c’était gratuit. Étant pingre moi-même, j’y trouvais d’ores et déjà un motif de satisfaction lorsque je pénétrai dans l’Olympia pour récupérer mon billet de VIP. « Oui, j’ai une accréditation » dis-je à la jolie guichetière, sans trop oser dire accréd’, de peur que le mot ne révèle trop l’imposture de ma présence en comparaison avec le prestigieux François Jouffa juste derrière moi. La fille me tendit alors un simple pass photo au lieu d’une place en bonne et due forme. Et tout le monde de repartir avec un beau billet « Olympia Coquatrix » sauf moi, qui donne aux ouvreuses un vilain bout de papier « Havana Café » sur lequel trône un horrible palmier et mon nom griffonné au bic.

Une fois arrivé aux balcons, je découvre que mon pass ne m’autorise qu’à me tenir debout. A ma guise de trouver où. Je m’installe donc dans un endroit potable pendant que la première partie éreinte mes tympans. Sans fauteuil, j’attends et je subis... bras croisés, jambes raides. Une position louche. Deux vigiles patibulaires viendront vérifier mon pass à trente secondes d’intervalle, comme si j’étais un terroriste stipendié par Jerry Lee Lewis pour plastiquer la scène et mettre enfin un terme à une méchante rivalité de 50 ans d’âge. Coup d’œil panoramique dans la salle : celle-ci est archi complète, remplie de quinqua et sexagénaires en majorité, mais aussi de quelques jeunes adolescentes et d’un ou deux garçons au profil « Naast and co ». D’ailleurs, ils sont venus en bandes et possèdent probablement un groupe avec un nom comme The Prostibrats ou The Parishades.

Puis arrive le héros du soir, acclamé comme il se doit. Les premiers morceaux s’enchaînent, plutôt bien d’ailleurs, avec des perles comme Memphis Tennessee, Sweet Little Sixteen, Around And Around ou Carol qui ne sortent pas trop massacrés de l’exercice, voire franchement agréables à entendre. Bien sûr, Chuck foire encore un tiers des solos (un bon soir, donc), ce qui confère à l’ambiance générale une petite dose de tension palpable dans le public, quelque chose du goût de : « Mon dieu, va-t-il oublier les paroles de la prochaine chanson ? pourra-t-il interpréter le morceau jusqu’au bout ? s’il décède maintenant d’une crise cardiaque, est-ce que ce concert entrera dans la légende du rock et moi avec ? » Heureusement, son fils l’accompagne à la guitare et sauve les meubles quand c’est nécessaire, y allant de son petit solo de temps à autre et susurrant au passage à son père le titre de la chanson qu’il est en train de jouer.

A côté de Charles Berry, le fiston, un batteur et un bassiste accompagnent le vétéran du rock’n’roll de façon flegmatique, triturant leur instrument comme d’autres pointent à l’usine. En revanche, le chanteur s’est intelligemment doté d’un excellent pianiste, sans doute aussi âgé que les Naast dont nous parlions tout à l’heure. Celui-ci insufflera une énergie et une jeunesse rafraîchissantes dans un spectacle de doyens, qui aurait presque tendance à nous faire oublier que le rock est d’abord une musique pour adolescents. En dépit de quelques ratés, la soirée se poursuit dans la bonne humeur, symbolisée par ce type bourré au dernier degré qui hurlera des « yeah ! » en promenant son éthylisme un peu partout dans la salle. Parce que c’est aussi ça, le rock’n’roll. Le point d’orgue du concert sera constitué par un Johnny B. Goode de toute beauté et un You Never Can Tell de haute volée, si l’on considère le nombre de printemps du protagoniste principal.

Parlons de ce protagoniste, justement. Coiffé d’une casquette de marin et vêtu d’une veste à paillettes, Chuck Berry a conservé un certain coffre et sa voix porte bien, même si elle hésite parfois. Ses mains gigantesques ont gardé quelques réflexes et ses jambes retrouvent le temps d’une ou deux secondes le déhanché qui les a rendu célèbres. Néanmoins, il serait vain de chercher en lui l’étincelle de l’âge d’or du rock’n’roll, il serait utopique de croire revivre une parcelle de cette époque bénie en applaudissant celui qui fut l’un de ses plus brillants acteurs. Cette histoire est révolue à jamais, et Chuck Berry n’est plus que l’ombre de lui-même. Restent des chansons géniales qui, malgré les couacs, provoquent toujours les mêmes frissons, surtout aux jeunes filles. Lorsqu’il s’est agi de mettre un terme au concert, le maître de cérémonie a demandé plusieurs volontaires à la gent féminine pour monter sur scène le temps d’un second et dernier You Never Can Tell (et merci Pulp Fiction). Quelle surprise de voir alors les planches envahies par une horde de Sweet Little Sixteen, des filles de 12 à 18 ans complètement déchaînées qui dansent au milieu des musiciens ! Un grand moment, il faut bien l’avouer. Sacré Chuck, il ne changera jamais.

Photos : © Matthieu Marquenet



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