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St. Louis to Liverpool

St. Louis to Liverpool

Chuck Berry

par Emmanuel Chirache le 31 mars 2009

4,5

Paru en novembre 1964 (Chess), réédité en 2004 (Geffen).

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Bon sang mais c’est pas dieu possible. Il y a quelques mois, je devisais tranquillement avec une charmante jeune fille au cours d’une soirée, lorsque soudain le couple qui organisait la fête en question me demanda à l’improviste de m’occuper de la musique. Histoire de faire danser les gens. La fille avec laquelle je discutais m’interrogea, « ha, tu t’y connais en musique ? t’écoutes quoi ? ». « Du rock », répondis-je laconiquement pour ne pas avoir à entrer dans le détail des cent trente mille sous-genres qui le composent ou l’entourent. Aux sapes de la fille, je devinai facilement qu’elle était plutôt versée dans le hip hop. « Ha oui ?, renchérit-elle, mais c’est pas vraiment de la musique pour danser. » Pas de la musique pour danser, le rock... Voilà où nous en sommes. Par nous, j’entends la société, par le degré d’inculture musicale qui caractérise finalement une bonne partie des gens. Après tout, pourquoi pas. Tout le monde n’est pas obligé d’adorer la musique.

Mais le rock, pas fait pour danser ? Le génial Chuck Berry se retournerait dans sa tombe s’il entendait une telle ineptie et s’il était mort. Mais il est bien vivant et il se contenterait d’envoyer une chanson de ce St. Louis to Liverpool pour démentir une information aussi erronée. A peine le rock savait-il marcher qu’il dansait déjà. Les concerts des années cinquante sont des grosses teufs où tout le monde se trémousse. C’est la folie dans les travées des stades et des théâtres, bien davantage qu’aujourd’hui. Little Richard, Elvis, Jerry Lee Lewis, Johnny Burnette, Ritchie Valens, Buddy Holly affolent les filles et déchaînent les garçons. Le rock se danse, bordel. La preuve avec le Father of rock’n’roll, Chuck Berry. L’homme personnifie presque à lui seul les fifties. A l’époque, on s’en foutait d’être rock ou non, seuls comptaient quelques accords terriblement sexy rythmés par le coup de poignet le plus fameux d’entre tous, celui qui ouvre Johnny B. Goode, mais aussi tant d’autres riffs comme l’excellent Promised Land de ce disque.

Figure majeure des années cinquante, l’homme connaît pourtant un petit creux au début de la décennie suivante. Pas une fringale, non, mais vingt mois de prison pour proxénétisme après un procès fortement entaché par des soupçons de racisme. Le 18 octobre 1963, à 37 ans, le chanteur sort de taule remonté à bloc et aligne plusieurs singles explosifs en un déchaînement orgasmique caractéristique des fins d’abstinence. En réalité, Berry n’a jamais cessé de composer durant ces longues heures passées au mitard, et bien lui en a pris. Car St. Louis to Liverpool est son dernier chef-d’œuvre. Sorti en 1964, le disque bénéficie de la résurrection du rock sous la houlette du miracle anglais, d’où la référence liverpuldienne du titre. De sa ville natale, St. Louis dans le Missouri, Chuck Berry fait donc le voyage au pays de la gelée et de la garde, toutes deux royales, afin de voir à quoi ressemble ces Anglais qui reprennent ces chansons et le vénèrent comme un roi. Le premier single des Stones en 1963 est une cover de Come On, et les Beatles entonnent un Roll Over Beethoven sur leur deuxième album. Et John Lennon de déclarer alors : « Si vous vouliez donner un autre nom au rock, vous pourriez l’appeler Chuck Berry. »

Le contexte est donc plutôt favorable au guitariste, qui veut profiter de la vague. Comme souvent à l’époque, le LP publié par Chess s’avère un agrégat de singles récents et de morceaux plus anciens. Le résultat apparaît pourtant relativement cohérent, grâce à la griffe apportée par la production Chess et ses session men, mais surtout grâce au style bien reconnaissable du créateur de Sweet Little Sixteen. A savoir un mélange bien dosé de rock’n’roll, de country (cf. l’excellent Our Little Rendezvous) et de boogie (Brenda Lee). Un toucher unique sur les cordes, un son de guitare personnel. Et puis partout on entend ces renversantes averses de piano, durant lesquelles les notes tombent avec le même rythme impénétrable que les gouttes de pluie sur le bitume. Tout cela confère au tout une unité d’autant plus forte que certaines chansons renvoient à d’anciens titres. Ainsi le délectable Little Marie reprend-il le personnage de Memphis, tandis que l’épatant No Particular Place to Go fait suite à School Day. Enfin, Go Bobby Soxer rappelle étrangement Johnny B. Goode. En dépit de ces clins d’œil à son œuvre intérieure, Chuck Berry renouvelle sa gamme avec You Two, ballade romantique adorable, ou encore avec le mythique You Never Can Tell, remis au goût du jour par Pulp Fiction. Ce twist cajun fait résonner le cuivre des saxophones de James Robinson et de L.C. Davis avec le génie qu’on connaît, pendant que le chanteur nous gratifie de son mémorable « C’est la vie, say the old folks, I guess that means you never can tell ». Indispensable. Si le truc ne vous fait pas danser, c’est que vous êtes morts.

Plus anciens, l’instrumental Night Beat et le slow Merry Christmas Baby ne sont pas impérissables, à l’inverse de Our Little Rendezvous et son tempo endiablé qui s’ouvre sur un « hello little Susie ! » qui n’est pas sans rappeler le Wake Up Little Susie des Everly Brothers que Chuck Berry comptait dans ses chansons favorites. Signalons pour être complet que Brenda Lee et l’instrumental Liverpool Drive s’écoutent avec plaisir. Quant aux bonustracks de la réédition de 2004 (parue pour les quarante ans du disque), elles valent surtout pour l’excellentissime et langoureux Fraulein, sur lequel monsieur Berry nous murmure à l’oreille de doux mots. A noter qu’on y entend un mini solo électro-acoustique tout à fait charmant. Preuve vivante que l’on peut danser sur autre chose que de l’électro ou du R’n’B, St. Louis to Liverpool régalera les passionnés du rock qui balance et réjouit. Un public averti donc, car Chuck Berry appartient désormais à l’histoire de la musique. Tout comme il existe des personnes allergiques aux films en noir et blanc, on imagine aisément qu’il en existe d’autres révulsés par l’écoute de la musique datant d’avant leur naissance, un peu comme si leur arrivée sur terre marquait le point de départ de l’histoire humaine. Heureusement, ils ne sont pas si nombreux, et un récent concert donné par l’artiste à l’Olympia confirme à quel point le rock’n’roll n’est pas si mort que d’aucuns le prétendent.



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Tracklisting :
 
1- Little Marie (2’37")
2- Our Little Rendezvous (2’03")
3- No Particular Place to Go (2’44")
4- You Two (2’11")
5- Promised Land (2’24")
6- You Never Can Tell (2’43")
7- Go Bobby Soxer (2’59")
8- Things I Used to Do (2’42")
9- Liverpool Drive (2’56")
10- Night Beat (2’46")
11- Merry Christmas Baby (3’14")
12- Brenda Lee (2’15")
 
Bonustracks :
 
13- Fraulein (2’53")
14- O’Rangutang (3’05")
15- The Little Girl From Central (2’38")
 
Durée totale :’"