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Frénésie de l'époque

Frénésie de l’époque

... épuisement critique

par Yuri-G le 23 novembre 2010

Il y a quelque chose de pernicieux en cet instant, à détailler les sorties d’albums dans les magazines.

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Chacun en est bien conscient : l’idée de, peut-être, passer à côté d’un bon disque est insupportable. Cela fait un moment que le jeu s’est déclaré. Alors pour attiser mon attention, la presse n’hésite pas. Les colonnes sont remplies de dithyrambes. On évoque ici un chef d’œuvre, là un album majeur, des horizons qui s’ouvrent, la quintessence de ce que doit être la pop, le rock… L’engouement ne se tarit pas, de toute évidence. Des fois, j’essaie de ne plus être fatigué par ces mots clignotants dans tous les angles. Mais c’est dur. De quoi je me plains, au fond ? Mettrais-je en doute que notre époque regorge chaque semaine de groupes et de disques qui comptent vraiment ? Eh bien…L’époque est un brin encline à la surenchère, je l’ai remarqué. Toi aussi, très probablement. C’est l’abondance la plus vertigineuse. La presse s’en tire comme elle peut. Elle use de tout son talent pour parvenir à créer une frénésie. Réagissez, jugez : choisissez. En parcourant les pages, qu’elle soient web ou papier, je deviens fébrile, mon regard croise des références tapageuses « imaginez untel croisant les mélodies de mmmmh sur les rythmes de blablabla », et là il me devient nécessaire de connaître. J’avoue entièrement cette faiblesse si actuelle, me semble-t-il, de se sentir pousser envers et contre tout à étancher sa soif d’écoute quand il est présenté des références que j’apprécie. C’est cette sphère de prédilection, possédée par chacun : un nom, un genre, glissé sous les yeux, invite incorrigiblement à la découverte. Oh, je crois que le stratagème est connu. Beaucoup sont à y recourir. Mais qu’est-ce que ça peut bien faire ?

Évidemment, il y a quelque chose de normal à vouloir donner envie à tout prix. De noter à la hausse, d’y aller à coup d’accroches, tout ça. Cela pourrait donner, en grands lettres flash : « Âge glorieux, âge fabuleux où tous les albums sont incroyables, chaque semaine ». Bof. Par moment, je suis à deux doigts d’y croire. Mais le cœur du problème, la musique, me fait me rétracter. Nous ne vivons pas une ère tellement riche. La grande part des sorties - celles qui font parler - sont d’une confondante uniformité. Beaucoup de groupes sans grande ambition, dont le son ne s’embarrasse pas de recherches. Des revival honteux qui pourrissent l’espace. Des compositions où vit un hédonisme poussif. Je ne devrais pas m’arrêter à ces seules créations. Je devrais me dire qu’elles ne sont pas l’étendard absolu de la production de notre temps. Du reste c’est le cas, des groupes proposent toujours des oeuvres belles et passionnantes, merci de ne pas tomber dans le désenchantement le plus fini. On peut aussi, à l’occasion, me renvoyer à ma subjectivité morne et désabusée - ah mais attend, cela reste ton point de vue, ce n’est pas parce que les groupes d’aujourd’hui ne te passionnent pas beaucoup qu’il faut forcément renvoyer à la poubelle toute la production actuelle et généraliser sur la médiocrité, et alors comment tu expliques l’engouement qu’il y a sur...(etc).

Ah, le coup de la subjectivité, c’est imparable. Il faudrait avoir un oeil objectif sur ce qui fait l’actualité, ici de la musique, prendre du recul pour se rendre à l’évidence que l’époque n’est pas si pourrie. Pour ma part, l’objectivité est une notion pratique. En art du moins. C’est le nom donné à notre subjectivité lorsqu’elle s’empresse de recourir à des arguments raisonnables pour se justifier. Elle tente d’asseoir sa légitimité, avec des notions certes construites et valables, mais elle reste en jeu, c’est toujours elle qui influe sur la promulgation de ces arguments. Dans mon for intérieur, quand j’aime ou non un album, un film, un livre, je tente bien d’y apposer une certaine science critique, basée sur la logique des « faits » de l’oeuvre. Mais face à moi-même, j’examine mon ressenti du film : la plupart du temps, il est mystérieux, ineffable, ses causes profondes sont indistinctes. Pourquoi ces raisonnements ne peuvent foncièrement résoudre mon appréciation du film ? On doit toucher là aux racines de notre identité... Bref. Je me dis que tout ce raisonnement est peut-être aussi frauduleusement pensé que ce qu’il dénonce, pour aboutir à l’idée que : la loi du plus grand nombre (de subjectivités) ne peut faire valoir que notre époque est incontestablement riche et captivante. Le cœur du problème dérive vraiment vers le portrait que la presse nous dresse de la musique.

Les magazines spécialisés, dit-on, grands coupables de la désertion talentueuse ? Ne franchissons pas cette accusation. Elle est douteuse. Je songe davantage à ces mots : BUZZ, HYPE. Des petits mots, grands procédés outranciers et réducteurs, cédant sans aucune opposition à la vitesse éphémère qui définit mon ère, la tienne. Buzz, ta course demande un effort continu dès qu’on l’amorce. Je m’y essaie, la tête me tourne très vite, alors j’arrête. Ça manque de sens. La presse trouve que non ; c’est plutôt sympa cette sorte de compétition. La presse, je trouve, ne cherche guère plus qu’à brasser de l’engouement. Buzz pour ses lecteurs, hype pour le public, et par extension pour elle. Jusqu’à en perdre le sens critique, elle montre le chemin de la frénésie. Celle-ci contamine par son étalage de grands mots, sans doute animés par une passion immodérée. Bon, je dois toucher à l’essence du problème : sans compter la montée douloureuse des attitudes de « fan », cette tendance à ne voir que du beau et du génial dans les sorties hebdomadaires crée donc la frénésie, déjà dommageable pour la musique, et en plus vicieuse et épuisante pour tous. Je peux être de mauvaise foi, mais voyons.. les notations et les adjectifs parlent pour moi dans les colonnes concernées. (Ah, j’ai belle allure de pointer ça, moi, ma prose ampoulée et mes prétentions pamphlétaires - penses-tu peut-être.)

Cet accroissement incroyable de la production musicale (note, je n’ai pas de chiffres pour confirmer, mais c’est l’impression qui se dégage), cette profusion de groupes à découvrir et à couronner, provoquent ainsi la frénésie critique. La presse est toujours à la recherche de la « sensation ». Particulièrement celle qui donnerait un sens au flux épais des sorties, se distinguant sans conteste de toutes les autres par ses mélodies, son inventivité et son charisme. Peut-être même son génie. Notre rêve à tous. Il reste absent de notre temps, mais on ne désire que ça. Enfin il est arrivé, ce quelqu’un qui vient d’inventer, de marquer d’un grand trait l’avant et l’après dont son oeuvre est l’origine ! Mais aujourd’hui je reste dans le domaine des chimères, la mienne, la tienne, la leur. Sûrement, à l’origine de ces buzz/hype, il y a cet espoir fou. Sans cesse déçu, il conduit la critique à combler ses déconvenues par des éloges insensés envers le groupe qui fera illusion d’approcher le génie. Ça en ferait presque une désillusion romantique, idéaliste. On se jette dans le courant, on écoute vite, on juge vite, on encense vite. Pour oublier. Seulement, ce mécanisme, excitation permanente, engendrant obligatoirement une perte de repères pour tous, est celui-là même qui pousse à parler aujourd’hui de produits culturels. Les produits culturels, ça me tue. Je ne peux plus éviter de participer à leur essor, car j’aime posséder un album, matériellement ; sa pochette à tenir et palper, son boîtier à manipuler et détailler. Avec, on pénètre déjà un peu dans ses secrets, ses profondeurs. Mais la presse, se rend-elle compte que c’est en passant aussi furieusement d’un engouement à un autre, qu’elle crée ce type d’objets modernes que sont les produits culturels ? Ce ne sont plus des oeuvres mais, comme dans un jeu vidéo, ils seraient capables, sous la forme d’une barre de couleurs ou de pourcentages, de régénérer nos compétences de bien-être et de plénitude. J’écoute cet album, il me fait du bien, je passe de 60 à 85% de bien-être. Aussi simple que ça, c’est ici que nous mène le buzz. Le produit culturel (dont l’essence est la vente, oui) j’en parle précipitamment et avec ivresse, et dans deux semaines je passerai à autre chose, je l’aurai oublié, enfin négligé. Les oeuvres deviennent absolument périssables, incapables de constituer un patrimoine musical. On leur enlève ce droit. On préfère les maintenir dans l’euphorie du présent. Et je doute qu’ils puissent en réchapper. La règle : je m’extasie dans l’urgence. Un talent est jaugé à l’aune de sa capacité à s’imposer dans la précipitation de ma jouissance. S’il y arrive, il survivra quelque temps... avant d’être expulsé par une autre sensation en vogue. Toujours l’éphémère. C’est très moche, ses implications.

J’en suis là avec cette époque. Elle est déchaînée et ne m’épargne pas, ni même personne. J’y pense, il faudrait aussi développer une autre conséquence de ces raz-de-marée médiatiques. L’obligation de réaction du public - Internet jouant là le rôle prépondérant. Un phénomène passionnant à analyser, mais que je remets sans doute à plus tard. Tout de suite, c’est la fatigue qui l’emporte.

Article publié pour la première fois le 3 mars 2008.



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