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He was a man

He was a man

D’abord il y eut Bo Diddley

par Emmanuel Chirache le 3 juin 2008

"I was born one night about 12 o’clock, ha ha ha I come into this world playing a gold guitar My poppa walk around stickin’ out his chest, hee hee Aw Momma this boy, he gonna be a mess, ha ha ha ha ha" The Story Of Bo Diddley

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Quelle misère. Même mort, Bo Diddley subit l’ultime affront de voir sa postérité malmenée par l’impéritie et l’ignorance des journalistes. Lui qui avait connu des périodes ingrates de vaches maigres plusieurs fois dans sa carrière, lui qui avait signé les contrats d’escrocs sans scrupules toute sa vie (« un type avec un stylo était pire qu’un gars avec une mitrailleuse », dira-t-il), cet homme-là aurait mérité meilleur sort. Quelle misère donc, de voir s’étaler des erreurs aussi grossières que celles commises par les agences d’information AP et AFP dans leurs dépêches respectives ce 2 juin 2008. La première attribue par exemple au guitariste la paternité de Not Fade Away, composé en réalité par Buddy Holly - il est vrai sur le modèle du premier single de Bo Diddley, tandis que la seconde affirme que ce même Not Fade Away provient des Rolling Stones... Preuve s’il était besoin que le rock’n’roll est bel et bien mort. Le rock’n’roll jouait sur des guitares rectangulaires, portait des grosses lunettes, arborait un chapeau noir et aujourd’hui on l’enterre. Du coup, pour un stagiaire à l’AFP, écrire la nécro de Bo Diddley c’est un peu comme rédiger celle de Périclès ou Saint Augustin. Au fond quelle importance, hein, le grand public ne sait même pas de qui nous parlons. « Beau Didier, c’est qui ça ? »

Et pourtant. Pourtant, tout le monde a entendu du Bo Diddley dans sa vie, sans jamais avoir écouté une seule de ses chansons. Si la musique du bluesman n’est nulle part, son esprit est partout. Grâce à lui et lui seul, le rock est devenu sauvage, sexy, tribal, érotique, impertinent, et nous écouterions encore de la pop qui dit qu’elle veut nous tenir la main s’il n’avait pas été là. Du rock, Elvis était le roi, Little Richard la reine et Chuck Berry le père, mais Bo Diddley en était l’origine. The Originator. Car Bo Diddley, c’est d’abord le rythme fondamental du rock, un rythme brut, primitif et joué à la guitare, sur un, deux, trois accords maximum, un rythme copié, imité, pillé, repris à l’envi par tout le monde. Oui, tout le monde. Je vous mets au défi de citer deux groupes anglais des années soixante qui ne se seraient pas inspirés du guitariste. Et pas seulement de son « Bo Diddley beat », mais également de ses chansons. Les Rolling Stones reprennent Mona, les Yardbirds Here ’Tis, les Manfred Mann Bring It To Jerome et les Kinks Cadillac. Même les Beatles héritent de sa patte via l’influence de Buddy Holly sur McCartney et Lennon. Deux groupes vont enfin jusqu’à récupérer des titres de ses chansons pour trouver leur nom : les Pretty Things et les Roadrunners.

Parlons-en d’ailleurs, des chansons de Bo Diddley. On ne saurait réduire le créateur de I’m A Man à son rythme, aussi génial et fameux soit-il. Bizarrement, les vertus de compositeur du musicien sont souvent passées sous silence, une aberration au regard de son œuvre incroyablement riche et stimulante. Ajoutons aux morceaux déjà cités les pépites Roadrunner (repris par les Animals, les Pretty Things et les Zombies !), Who Do You Love (repris par les Doors), Before You Accuse Me (repris par le 13th Floor Elevator et Eric Clapton), Pills (repris par les New York Dolls), You Can’t Judge A Book By Its Cover, Hey Bo Diddley, Pretty Thing, etc. Surtout, Bo Diddley aura donné à l’histoire du rock certaines de ses plus grandes pages, comme ce I’m A Man fondateur de 1955, l’affirmation adolescente d’une maturité sexuelle. A l’origine, le morceau parodie affectueusement le machisme de Muddy Waters et son Hoochie Coochie Man, qui perd dans l’aventure une petite note de son riff mythique pour se transformer en I’m A Man.

All you pretty women,
Stand in line,
I can make love to you baby,
In an hour’s time.
I’m a man,
I spell m-a-n... man

Muddy Waters répliquera la même année en sortant Mannish Boy (« le garçon aux manières d’homme »), qui répond mot pour mot aux vantardises de son puîné avec un humour délectable.

All you little girls,
Sittin’out at that line
I can make love to you woman,
In five minutes time

De bête de sexe, Bo Diddley passe ainsi à éjaculateur précoce sous la plume de Muddy. Mais cette boutade ne serait rien si Etta James ne s’en était pas mêlée à son tour, livrant elle aussi une cinglante réponse aux deux mâles en rut. « Je suis une femme ! » s’écrie-t-elle alors dans un W-O-M-A-N composé toujours à partir du même riff et qui ridiculise ses homologues couillus :

Talkin’ about you a man,
Always ready to go.
Now when it comes to movin’,
Baby you’re awful slow

En dépit de, ou peut-être grâce à ses adaptations, I’m A Man s’impose comme la chanson par excellence de la jeunesse bravache et prétentieuse, un cri existentiel lancé aux adultes et aux femmes, une putain de gueulante géniale qui mérite une paire de baffes. C’est pourquoi les Who s’en emparent dès leurs débuts, c’est pourquoi les Yardbirds en offrent une version insensée, sèche et nerveuse. Le riff, lui, se retrouve sur Trouble d’Elvis Presley, Judgement Day des Pretty Things, Grudge Run de Dick Dale, Bad To The Bone de George Thorogood, Whole Lotta Rosie de AC/DC. Une variante de ce rythme issue de la chanson Bo Diddley se retrouve sur Not Fade Away de Buddy Holly, His Latest Flame d’Elvis Presley, Magic Bus des Who, Gospel Zone des Shadows Of Knight, 1969 des Stooges, Desire de U2, Mr Brownstone des Guns N’ Roses et bien d’autres.

Au fait, d’où vient ce rythme ? Né Ellas Bates McDaniel en 1928, Bo Diddley grandit dans les ghettos mal famés de Chicago, où il apprend à la fois la bagarre (c’était un boxeur émérite) et le violon, ou la bagarre parce que le violon. Dans les rues de la ville, le jeune garçon côtoie la misère, la drogue et les gangs mais n’y succombe jamais, ce qui fera toujours sa fierté quand plus tard il critiquera le gangsta rap, œuvrant par ailleurs auprès des adolescents de son quartier pour les prévenir des méfaits de la drogue ou de la violence urbaine. A l’époque, il s’oriente donc vers l’apprentissage de la lutherie, troque son violon contre une guitare et joue du blues sur le trottoir, au grand dam de sa mère adoptive. Ses copains le surnomment Bo Diddley sans qu’on sache trop pourquoi (sans doute en référence au « diddley bow », un instrument à cordes primitif), tandis que son jeu tribal et frénétique ne tarde pas à s’affirmer. « Tout est dans l’action du poignet, déclara-t-il. Le résultat de douze ans de violon. » Au-delà de ce plaidoyer masturbatoire, le « Bo Diddley beat » est aussi le fruit des limites techniques du guitariste, incapable de reproduire avec ses grandes mains le picking country-blues de certains de ses confrères ou d’imiter ses idoles. « Quand j’avais 15 ans, j’essayais de jouer comme Muddy Waters, mais ça ne marchait pas, expliqua-t-il dans une interview. J’ai pensé que j’étais sur la bonne voie pour devenir un abruti de première catégorie à force d’imiter Muddy et les autres. Alors j’ai inventé mon propre style. J’ai toujours trouvé que c’était mieux de trouver sa voie que de copier quelqu’un d’autre, mais je ne pensais pas du tout que j’allais changer le rock. » Un vrai paradoxe nitzschéen qui permet au surhomme de faire de ses faiblesses une force. Ajoutez à tout cela quelques maracas caribéennes, une pincée de transe africaine ainsi qu’une cadence façon train de marchandises, et vous obtiendrez la recette du « Bo Diddley beat ».

Vite remarqué, Bo Diddley intègre en 1955 le label Chess et rejoint ses maîtres Muddy Waters, John Lee Hooker ou Howlin’ Wolf. Dès son premier single, avec I’m A Man en face B et Bo Diddley en face A, le guitariste a tout dit. En deux simples chansons, il a semé les graines de son art à venir, ne reste plus qu’à les arroser. Mais en somme, tout est déjà là. Pour l’époque, le son de guitare est hallucinant, brut, inédit, les effets de reverb et de tremolo provoquent un véritable choc auditif auprès d’un public habitué à Louis Armstrong, Frank Sinatra, Patti Page ou Nat King Cole. Quant aux paroles, elles sont provocantes, parsemées d’allusions au sexe, de plaisanteries salaces et de bonne humeur infantile. Elles sont largement égocentriques aussi, souvent articulées autour du personnage que l’artiste s’est inventé. Ellas McDaniel adore Bo Diddley. Alors il ne cesse de lui rendre hommage et de vanter ses mérites tout au long d’une œuvre saturée de son nom : Diddley Daddy, Hey Bo Diddley, Bo Meets The Monster, Bo’s Guitar, Story Of Bo Diddley (dont l’adaptation savoureuse des Animals vaut le détour). L’homme pavane, se raconte, s’enjolive, se fait plus gros encore que le bœuf. Les rappeurs n’ont rien inventé.

Jimi Hendrix non plus. Sur scène, Bo Diddley joue de la guitare avec les dents ou derrière son dos, il place son instrument entre ses jambes dans une posture suggestive tandis que son percussionniste Jerome Green met la foule en transe. Idem pour les punks et la new wave, qui n’ont pas vraiment innové en casant ici ou là quelques gonzesses dans leurs groupes. Pionnier en la matière, The Originator avait déjà engagé la première fille guitariste de l’histoire du rock, la très sexy Peggy Jones alias Lady Bo, qui sera ensuite remplacée par la non moins désirable Norma-Jean Wofford, surnommée la Duchesse. Et ce n’est pas tout. En 1960, soit deux ans avant que Ray Charles ne s’attaque au répertoire hillbilly avec Modern Sounds In Country And Western, Bo Diddley produit un album dans la veine country, le chef-d’œuvre Bo Diddley Is A Gunslinger, sur la pochette duquel il pose en cowboy ! Après quoi il accompagne la mode twist en livrant Bo Diddley Is A Twister (1962), puis la vague surf avec Surfin’ With Bo Diddley (1963). Sans grand succès. Le salut viendra de la Grande-Bretagne, nous l’avons vu, qui lui rendra durant les sixties les honneurs que son pays d’origine lui refusait. A l’instar de tous les vétérans du rock’n’roll, la suite de sa carrière sera une lente descente aux enfers depuis les années soixante-dix jusqu’à la fin des années quatre-vingts, qui voit le temps des hommages se profiler, awards en tous genres, intronisation au Rock’n’Roll Hall Of Fame et tournées nostalgiques à la clé. Hier, Bo Diddley est mort à 79 ans. Et Madonna vit toujours. Monde de merde.



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