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Modern Sounds In Country And Western Music

Modern Sounds In Country And Western Music

Ray Charles

par Emmanuel Chirache le 4 août 2008

Paru en avril 1962 (ABC-Paramount)

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Sans musique noire, pas de rock’n’roll. Tout le monde sait cela. A l’inverse, peu de gens connaissent l’influence du folklore blanc sur la musique noire. Notamment l’importance primordiale de la country sur le développement d’une pop noire mâtinée de soul, qui fera la renommée et le succès de bon nombre d’artistes. Dans tout le Sud des Etats-Unis, la musique hillbilly côtoya longtemps le blues et le jazz, subissant comme ses consœurs le mépris affiché d’une bonne partie de la bourgeoisie. Par la force des choses, beaucoup de jeunes blancs écoutaient du rhythm’n’blues et beaucoup de jeunes noirs écoutaient de la country. Parmi ces derniers figurait un certain Ray Charles. Enfant, le chanteur s’était comme beaucoup d’autres passionné pour le Grand Ole Opry de Nashville, une émission de radio qui voyait défiler les plus grandes stars de la country tels que Bill Monroe, Hank Williams ou Roy Acuff. Un souvenir qu’il conservera toute sa vie gravé dans sa mémoire.

C’est donc en toute logique que Ray Charles va s’essayer au répertoire hillbilly une fois qu’il s’estimera en pleine possession de ses moyens artistiques autant que financiers. Quand paraît Modern Sounds In Country And Western Music en 1962, le Genius est au top. Quelques années plus tôt, il a quitté le célèbre label de R&B Atlantic pour rejoindre la major ABC-Paramount avec à la clef un contrat en or que même Sinatra, l’homme au bras du même métal, n’avait pu obtenir. Fort de ce deal unique dans la pop music, Ray Charles dispose alors d’un orchestre pour interpréter la musique qui lui trotte dans le crâne ! Bien sûr, certaines voix s’élevèrent à l’époque et s’élèvent encore de nos jours pour critiquer ce tournant grand public de la star noire, accusée de trahir la musique brute et sauvage d’autrefois en la troquant contre de mielleux arrangements de cordes. Pour le journaliste Barney Hoskyns, les grands fautifs sont tout désignés en la personne des dirigeants de ABC, qui voulurent « transformer Ray Charles en une sorte de chanteur country & western grand public à la con ». De façon générale, beaucoup prétendirent aussi que l’idée même du projet imputait à la maison de disques. Or, Ray Charles s’échina à démontrer le contraire dans son autobiographie. «  Bonnes ou mauvaises, écrivit-il, les idées des disques étaient de moi. Tout ceux qui me connaissent savent que j’aime vraiment cette musique. » Le film Ray confirme d’ailleurs cette version, puisqu’on y voit le directeur d’ABC Sam Clark totalement perplexe face à l’idée saugrenue que lui suggère le chanteur. La scène est authentique, décrite ainsi par Ray Charles : « Sam Clark m’a dit « Tu as passé tant de temps à construire une carrière, sortir un album de country pourrait te faire perdre beaucoup de fans. » J’ai répondu que je pouvais en effet perdre des fans, mais que si je me débrouillais bien, je pourrais aussi en gagner bien plus.  »

L’auteur de cette phrase parle à l’époque en connaissance de cause, puisqu’il a déjà expérimenté avec succès son idée en reprenant quelques classiques country (dont le fameux Blue Moon Of Kentucky) sur The Genius Hits The Road en 1960. En somme, la machine est rodée. Reste à systématiser le principe et trouver les chansons. La star demande donc à son directeur artistique Sid Feller de lui fournir tous les hits du genre parus depuis quinze ans. Au final, Feller va réunir quarante morceaux et les faire écouter à Ray Charles, qui en choisit douze. Fidèle à ses habitudes, le Genius explique ensuite aux arrangeurs jazz (Gerald Wilson, Gil Fuller et Marty Paich) quelles sont ses intentions. Dans le détail. Sid Feller décrit la méthode : « Ray ne leur disait pas « écrivez-moi un arrangement ». Il le préparait pour eux. Soit il enregistrait une cassette, soit il s’asseyait et montrait l’exemple - les accords, les motifs mélodiques de base, etc. Si vous suiviez ses conseils, c’était un arrangement parfait. Si vous essayiez de le changer, il le savait dans la minute.  » Au fil du disque, deux orientations musicales se dégagent. D’un côté, une instrumentation dans le plus pur style big band jazz, comme on peut l’entendre sur le tonique Bye Bye Love emprunté aux Everly Brothers ou le Just A Little Lovin’ de Eddie Arnold, de l’autre des arrangements de cordes suaves soutenus par une guitare acoustique lancinante, qui resplendissent dans le génial You Don’t Know Me (encore Eddie Arnold) ou le délicat Born To Lose de Ted Daffan.

Quel que soit le choix opéré pour chaque chanson, il s’avère toujours juste. La voix de Ray Charles, chaude et langoureuse, suffit à elle seule à légitimer les arrangements qui viennent la mettre en valeur. Le travail des chœurs aussi porte à un degré de beauté inouï les délicates complaintes interprétées par l’artiste. Sur I Love You So Much It Hurts de Floyd Tillman, le dialogue entre le chanteur et ses choristes contribue à bercer l’auditeur d’une délicieuse monotonie. Tout y est doux et moelleux, sorte de rêve éveillé qu’on souhaiterait éternel. Même phénomène pour le single I Can’t Stop Loving You, qui voit le chœur à la grecque ouvrir une voie royale pour le chant de Ray Charles. Celui-ci prend visiblement un tel plaisir qu’il interpelle à la fin de la chanson des enfants imaginaires : « Sing this song, children ! » Plus chaloupé et swing, d’autres morceaux reposent sur une bavarde section de cuivres, tandis que Ray pousse ses cordes vocales un peu plus en avant. C’est le cas notamment pour deux excellentes reprises de Hank Williams, Half As Much et Hey, Good Lookin’, cette dernière rappelant davantage le style brut et rhythm’n’blues de l’époque du label Atlantic. En définitive, rien de tout cela ne « sonne » comme de la country. Car le Genius a pris soin de ne pas empiéter sur les plates-bandes du Nashville Sound. « Je n’essayais pas d’être le premier chanteur country noir, déclara-t-il. Je désirais uniquement prendre des chansons country et les chanter à ma manière, pas à la manière country. Je n’avais pas l’impression de faire un acte audacieux ou une espèce de révolution.  »

Le résultat fait preuve d’une cohérence conceptuelle remarquable et rarissime pour le début des années soixante, à tel point que Ray Charles refuse dans un premier temps d’extraire du disque le moindre single. Il faudra la pression conjuguée de la maison de disque et du public pour voir I Can’t Stop Loving You éditée en 45 tours, avec Born To Lose en face B. Le morceau atteint vite la première place des charts pop pour y rester cinq semaines, bientôt imité par l’album qui s’installe quant à lui durant quatre mois au sommet du Billboard et deux années dans les meilleures ventes. Une réussite dont les proportions gargantuesques pour le moins inattendues pousseront ABC et Ray Charles à donner une suite à ce chef-œuvre. Néanmoins le second volume, quasi introuvable aujourd’hui, ne tient pas la comparaison avec son glorieux prédécesseur. Pour autant, tout n’est pas à jeter : trois chansons ont été récupérées pour être ajoutées en supplément sur l’édition CD de Modern Sounds.

De ces bonustracks, on retiendra le fabuleux You Are My Sunshine de Jimmie Davis, une déclaration d’amour totalement transfigurée par le feeling soul de la Raelette [1] Marjorie Hendricks. Très différente de l’originale et de sa slide-guitar hawaïenne, la version présentée ici s’éloigne de l’aubade amoureuse pour se transformer en un gospel sécularisé qui remplace dans un brillant tour de passe-passe l’amour de Dieu par celui d’une jeune fille. Après ce tourbillon incantatoire, une autre perle finit de nous achever : That Lucky Old Sun, un hit de Frankie Laine datant de 1949. Devant le génie pur, il faut parfois se contenter d’apprécier la magie. Goûter l’évidence de chaque partie à l’intérieur du tout. Depuis l’accord inaugural frotté par les violons en guise d’ouverture jusqu’au « yes, lord » final lâché par Ray Charles et souligné par un léger glissando du piano, pas un instant qui ne semble ici absolument nécessaire à l’ensemble, pas un élément qui ne soit parfaitement à sa place. Sans une once de pathos, l’interprétation apporte enfin une intensité unique à cette complainte désespérée. Étouffant ses sanglots, un homme implore le Seigneur de l’emporter au Paradis pour mettre un terme à ses souffrances :

Dear Lord above, don’t you see I’m cryin’ ?
I got tears all in my eyes.
Why don’t you send down that cloud with the silver lining,
Lift me up to Paradise (lift me up to paradise).
Show me that river, why don’t you take me across,
Wash all my troubles away

Qu’on se le dise, celui qui ne pleure pas à l’écoute d’une telle merveille n’est pas humain...

On ne le précisera jamais assez : Ray Charles était génial (c’était même son surnom). Un perfectionniste surdoué, qui n’hésitait pas à concilier ses aspirations commerciales avec son exigence artistique. Modern Sounds In Country And Western Music prouve une nouvelle fois cette force de caractère singulière qui fit de lui l’un des premiers chanteurs noirs à réaliser le fameux crossover, c’est-à-dire conquérir le public blanc. Avec ce disque monumental, Ray Charles bouleverse les classifications mentales de la pop music, il remue les consciences, s’affranchit des étiquettes. Ce faisant, il incite les musiciens de couleur à s’attaquer au répertoire country, signe multiple d’un amour authentique pour la musique populaire blanche, d’une volonté d’intégration et d’un désir de reconnaissance. Sans Ray Charles, Nat King Cole aurait-il sorti son splendide Ramblin’ Rose, constitué de reprises folk et hillbilly ? Les Supremes auraient-elle chanté de la Country & Western ? Charley Pride aurait-il connu un tel succès à la fin des années soixante ? Hélas, les clichés ont la vie dure. Aujourd’hui encore, difficile d’imaginer des Noirs se frotter à un genre autant assimilé aux cowboys et aux péquenauds américains pure souche. Pourtant des contre-exemples existent en grand nombre, malheureusement confidentiels pour la plupart. Une Black Country Music Association a même été fondée dans l’espoir d’améliorer l’image et le sort des artistes noirs dans la country. Symbole aux retombées plus médiatiques, l’icône du gangsta rap Snoop Doggy Dog a sorti de son côté en 2008 une chanson country qui s’intitule My Medicine. « Grand Ole Opry, here we come  » annonce le rappeur au début du morceau. On attend de voir ça avec impatience.



[1Raelette = Choriste de Ray Charles, cela va de soi.

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Tracklisting :
 
1- Bye Bye Love (2’14")
2- You Don’t Know Me (3’15")
3- Half as Much (3’27")
4- I Love You So Much It Hurts (3’35")
5- Just a Little Lovin’ (Will Go a Long Way) (3’29")
6- Born to Lose (3’15")
7- Worried Mind (2’55")
8- It Makes No Difference Now (3’34")
9- You Win Again (3’31")
10- Careless Love (4’00")
11- I Can’t Stop Loving You (4’13")
12- Hey, Good Lookin’ (2’13")
 
Bonus tracks de la réédition :
 
13- You Are My Sunshine (3’01")
14- Here We Go Again (3’18")
15- That Lucky Old Sun (Just Rolls Aound Heaven) (4’21")
 
Durée totale :’"