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Honky Tonk Heroes

Honky Tonk Heroes

Waylon Jennings

par Lazley le 28 décembre 2010

4,5

sorti en juillet 1973 (RCA)

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On parle beaucoup de country ces derniers temps. Grâce au film Walk The Line, tout le monde se jeta (et se jette encore) sur les travaux passés et récents du Man In Black, Johnny Cash. C’est une bonne chose. Bon, il y aura sûrement des crétins pour zapper le songwriting vital, le son habité du Cash pour gloser sur la vie du bonhomme et ses excès, mais la hype ne fera au final que rendre justice à ce presque increvable « Singer of songs », manieur acharné de mots respirant ce pays des contrastes. John R. Cash, 1932-2002, « ci-gît un chanteur américain »

Cela dit, cela ne résout pas l’actuel trou noir médiatique dans lequel se trouve la country (non, on ne compte pas les instances ricaines qui défendent le dernier Garth Brooks !!! On parle de COUNTRY, pas de folklo kitschissime type « Abba au Far West », merde !). Peut-être cela vient-il du problème de délimitation du genre (que personne ne vienne me sortir un « naan, mais faut pas classifieeer ! » Vous voulez vraiment, en cherchant un album de krautrock, qu’on vous refile un Genesis parce que ce con de vendeur vous balance un « bah, c’est quoi ces genres, ces barrières que tu me mets, Genesis, c’est dans le même trip que Can, mec ! » ?).

Pfff... Tentons le coup, tiens ! « Country », « country »...
Paraîtrait que ca veut dire « pays »... Un genre musical défini par le bataclan habituel (contexte socio-économico-politico-historico-cocorico-culturel) PLUS un facteur qui est typique de ce style musical : la terre, le pays, l’attachement au sol comme échappatoire, bannière et réconfort à la fois. C’est là que le bât blesse, je ne vais pas vous la faire ; because ce n’est ni plus ni moins qu’un pan du problème de la culture américaine toute entière : ce satané « droit du sol », présomption de conquête, « vous n’aurez pas ma terre, foutus envahisseurs de tous poils, je suis né ici, et mon père et mon grand-père avant moi... », et les poings qui se serrent, larmes vengeresses mal placées, à la moindre évocation de tel massacre écorchant le territoire amerloque (de Pearl Harbor au Viêt-Nam jusqu’au 11 septembre, les exemples sont nombreux)...

Épine qui gratouille jusque dans les sillons du vynile, ou les reflets du CD. Et on se surprend à frissonner d’horreur, au détour d’un vieux Hank Williams ou d’un Jimmie Rodgers, en percevant un tic patriote : où s’arrête l’amour de sa terre, où commence le nationalisme redneck ? Pour se tirer de là, suffit d’écouter le Van Zandt (Steven, pas Townes !), sur son I’m A Patriot plus parlant que tous les Star Spangled Banner distordus et feedbackisés du monde : « I’m a patriot/I love my country/Because my country/Is all I know [...] And I ain’t no communist/ and I ain’t no capitalist [...] And I only know one party/And it’s name is freedom ». Qui nous renvoie à ce qu’est la vraie country : un amour pour ses racines qui, s’il est parfois féroce, reste totalement étranger à tout folklore belliqueux à la « John Wayne movie »...

« I do it MYSELF. »

Ce gentil merdier clarifié, on peut maintenant parler de Waylon. Comment ça « Waylon qui ? » Waylon Jennings, boy !
Ah... jamais entendu parler. Bon... okay, ch’tite bio du monsieur ! Texan pur jus, né en 1937, Waylon gratouille tout seul dès huit ans, et joue au DJ sur les radios du coin jusqu’à vingt et un ans. En 1959, il rencontre un binoclard timide mais sympa, plein de mélodies entraînantes... Et se joint aux Crickets de Buddy Holly, adoptant un temps la basse. Jennings apprécie la compagnie de ce type au coeur d’or, sensible et intelligent, contrepoids idéal à la bestialité latente du jeune Texan.

Mais Jennings prend la première baffe de sa vie la nuit du 3 février 1959, « le jour où la musique est morte »... Nuit glaciale, Jennings retrouve Holly, l’un va dégager en bagnole, l’autre en avion, pour donner un concert dans l’Iowa... Plaisanteries entre amis profonds, « J’espère que ton bus va geler ! », clame Holly. « J’espère que ton putain d’avion va se viander ! », réplique Jennings... On connaît la suite. Jennings, hanté par cette ironie céleste, se sentira longtemps coupable de l’accident, qui emporta plus qu’un grand créateur naissant ; le rock perdit un vrai compositeur, mais Jennings un de ses seuls amis...

Migrant à Phœnix, prostré pendant des années, vivotant sur son boulot de DJ, grattant, le regard vide, sans s’apercevoir de ce que ses doigts formentent alors... Recommandé, sur la foi d’un mini-hit (Four Strong Winds), à Chet Atkins, alors pape de la country, Jennings déménage à Nashville, Mecque de la country de l’époque.
S’installer sous l’aile du « Nashville Sound », c’est s’assurer un succès quasi-certain, si on suit les directives du producteur et qu’on accepte les requins de studio, le répertoire et le backing band. D’abord désemparé car nécéssiteux, Jennings se renfrogne, et devient un des guitaristes les plus prisés du coin.
Seulement voilà, Waylon aimerait tailler la route, lui et sa Telecaster aux motifs de cuir, loin des plans folklos et des costards fluos... Trouvant chez Cash un compagnon de carnage, Jennings se fait sauter le caisson à coups d’amphétamines, se lance dans des courses de bagnoles yeux bandés avec le Man In Black, divorce trois fois d’affilée et chope une hépatite qui manque de le refroidir pour de bon.

Nous sommes en 1972, et sa musique tourne sérieusement en rond... Le rock est devenu l’entité majeure, séduisant les folkeux les plus endurcis, attirés par cet atout majeur : l’indépendance artistique. Truc impensable dans ce domaine sous clé qu’est la country. Émergeant de ses galères, remarié (pour la dernière fois), remonté à bloc, et en fin de contrat, Jennings a un coup de génie : alors en pourparler avec Neil Reshen, manager new-yorkais, il organise une entrevue avec Willie Nelson, grand ami du guitariste et autre figure country anti-Nashville. Bingo ! Après une rencontre en aéroport, les trois hommes concluent un accord d’enfer : Reshen managera les deux casse-pieds et laissera carte blanche en retour : autonomie totale, de la composition à l’artwork au backing band !

Revigoré, Jennings fonce en studio, alpaguant au passage un songwriter hirsute du nom de Billy Joe Shaver, rencontré un soir de beuverie chez Nelson. La nouvelle paire, frères ennemis, se met au travail, non sans accrocs : l’interprète-gratteux bouillonnant qu’est Jennings s’accommode mal de la prose typée « Bukowski dégrisé honorant de son coït un hobo tanné par le froid et quelque peu porté sur l’exhortation aux valeurs simples » du sieur Shaver (qui virera quasi-télévangéliste en vieillissant). Il y aura de nombreuses échauffourées-pugilats entre les deux gaillards, renforçant la rudesse du projet. Du coup, le cheminement de l’album concocté se barre à des kilomètres du Nashville Sound, évite le tapin du bénitier, lui préférant une vigueur terrestre.

« I should have never left Texas. »

Dès le premier titre éponyme, la nouvelle troupe annonce la couleur, foutant carrément en pôle position une épiphanie roots, laissant enfin éclater l’originalité jeningsienne : introduction laidback, acoustique caressante, « pourquoi demander plus ? », et puis emballement lancé d’un clin d’oeil par l’autoproclamé Honky Tonk Hero, carriole de baltringues jetés sur la route, loin des « lumières des néons », vers une vie plus âpre, désinhibée, plus vivante ? Et c’est à cet instant que l’opus dévoile son importance capitale : crapahutant sur un format à faire péter les radios (trois minutes max), l’œuvre s’articule gracieusement autour de dix pépites boueuses (faut gratter pour trouver le Suprême Carat !), tournant autour d’hymnes à la terre de l’enfance (vibrant Omaha, allégorie de ce « pays qu’on n’abandonnera jamais vraiment », lui qui n’a pas besoin du carton-pâte californien pour vous faire vibrer un homme), du désabusement plastronné (Ain’t No God In Mexico), ou du romantisme déniaisé (Ride Me Down Easy, You Asked Me To).

Quant au son... Cash avait inauguré un grattement squelettique, train de bagnards filant vers un crash certain. Jennings et ses Waylords imagent carrément les bastons inter-rayés dans les wagons, harmonica séditieux, drumming primaire, lapsteel rapiécée, Telecaster-bris-de-bouteilles, et cette VOIX, cette VOIX ! Un cougar solitaire, bottant l’azur de ses éperons-griffes, que l’organe de Jennings ! Et toujours cette impression d’enregistrer face au soleil, l’orgueil tranquille en bandoulière... La voix de l’homme ? Sans doute. Alors ? Alors, Honky Tonk Heroes concrétise le dernier rêve des ricains nostalgiques de ruées vers l’Or (qui n’étaient rien d’autre que l’image de la vie : une ruée vers un but, quelque chose qui donne enfin de l’attrait aux songes poussiéreux des losers de l’époque). Il symbolise le dernier ralliement des desperados de tous poils, ceux qui voulaient renvoyer la country à l’état sauvage où la laissait le « honky tonk » des première heures
de Jimmie Rodgers ou Hank Williams Sr.

Et Jennings, désormais barbu et intenable, semblait lancer : « Soyez prêts, les outlaws arrivent, et on va botter vos petits culs de faux débauchés/vrais faux-jetons ! »

Article publié pour la première fois le 7 novembre 2006.



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Tracklisting :
 
1. Honky Tonk Heroes (3’36")
2. Old Five & Dimers Like Me (3’06")
3. Willy The Wandering Gypsy & Me (3’03")
4. Low Down Freedom (2’21")
5. Omaha (2’38")
6. You Asked Me To (2’31")
7. Ride Me Down Easy (2’38")
8. Ain’t No God In Mexico (2’00")
9. Black Rose (2’29")
10. We Had It All (2’44")
 
Durée totale : 26’46"