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De chambre en chambre

De chambre en chambre

Chelsea Hotel Revisited

par Béatrice le 17 juin 2008

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Les musiciens, en fait, ne sont pas très originaux. Ils chantent toujours sur les mêmes choses, et le rock’n’roll pourra dire tout ce qu’il voudra sur la révolution et la rébellion, il n’aura pas pour autant défriché beaucoup de terrains d’inspiration inconnus, ne lui en déplaise. Il n’y a d’ailleurs aucune raison de lui en vouloir, ce qui importe étant que l’inspiration soit là, et qu’elle inspire suffisamment pour que la forme réussisse à rendre le fond original. Mais qu’ils soient rockeurs ou folkeux, ses chantres partent des mêmes thèmes que les autres (« les autres » : comprendre les poètes, les peintres, les écrivains, les compositeurs, etc.) ; par exemple, la religion, un peu, la politique, à l’occasion, la guerre et la violence, parfois, l’amour, beaucoup, les souvenirs, souvent… Mais aussi, tout simplement, leur environnement immédiat – parce que c’est encore la source d’inspiration la plus proche et directe, et qu’elle est beaucoup plus riche qu’elle n’y laisse paraître. Il faut dire qu’il est difficile de s’en soustraire, parce que quoi qu’on fasse, on peut difficilement se trouver hors de l’espace - même au milieu de nulle part, on n’est pas moins quelque part. C’est bête à dire, mais les lieux sont toujours bien présents, même s’ils restent souvent à l’arrière-plan, discrets et effacés, mais pesant sur l’ensemble ; ça coule de source dans la réalité, ça marche aussi dans les chansons (et les livres et les tableaux etc, mais ici nous parlons avant tout musique). Et puis des fois, les lieux sont carrément le centre des œuvres – souvent parce qu’ils sont associés à, au hasard, la religion, la politique, la guerre, l’amour ou des souvenirs, certes, mais pour une fois prioritaire sur eux. Mais comme les musiciens, on l’a dit, ne sont pas bien originaux, ils ont tendance à converger vers les mêmes lieux, et à écrire sur les mêmes lieux (forcément, puisqu’ils y sont), les enveloppant du même coup d’une aura mystérieuse et les transformant en monuments fantasmés selon les mêmes grandes lignes de Paris à Tombouctou et de Caracas à Vladivostok.

De ces endroits qui ont été gravés dans une mythologie à coup de stylos, guitares et pinceaux, il y en a beaucoup, et ce, même si on se contente de les chercher sur un atlas du vingtième siècle. Comme le monde est injuste, ils ne sont pas répartis de façon très homogènes ; il est donc conseillé de choisir sa destination avec soin quand on part à la chasse aux maisons-à-chansons. On s’en doute, les grandes métropoles sont des objectifs assez sûrs, surtout quand on s’intéresse au rock, qui a une légère tendance à être très urbain (même quand il se la joue homme libre en communion avec la nature pour renouer avec ses racines et sa spiritualité, soit dit en passant). New York, NY, en tant que métropole de première classe, semble un choix raisonnable. Il paraît qu’il n’y a pas mal de musiciens là-bas. Il y a aussi un quartier qui s’appelle Chelsea, comme la fille des Clinton, pas très loin de Greenwich Village, pas très loin de Broadway non plus. Oui, si c’est pour ça, on aurait pu choisir Londres, parce que là-bas aussi il y a beaucoup de musiciens, il y a même un quartier qui s’appelle Chelsea – et celui-ci, c’est le vrai, le premier, l’original, l’authentique.

Mais voilà, à Londres, il y a beaucoup de belles choses, mais il n’y a pas l’Hôtel Chelsea. Et l’Hôtel Chelsea, il peut se vanter, parce qu’il en a vu passer, des créateurs de ci et de ça, et que très peu ont oublié qu’il leur avait prêté son toit. Tellement de monde a habité là-bas qu’on en viendrait presque à se demander si on peut prétendre au titre de héros à l’Américaine avant d’y avoir passé une nuit : le numéro 222 sur la 23e rue a vu passer Mark Twain, Arthur Miller, Sarah Bernhardt, William Burrough, Allen Ginsberg, Frida Kahlo, Richard Bernstein, Robert Crumb, Ethan Hawke, Patti Smith, Tom Waits, Egie Sedgwick, Robert Oppenheimer, Arthur C. Clark, Stanley Kubrick, Milos Forman, Tennessee Williams, Henri Cartier-Bresson, Jimi Hendrix, Christo, Charles Bukowski, Dee Dee Ramone, Thomas Wolfe, Jane Fonda, John Cale, Uma Thurmann, Rufus Wainwright, Joni Mitchell, Gore Vidal, Henri Chopin… Bob Dylan y a passé des nuits à griffonner Sad Eyed Lady of the Lowlands (du moins, c’est ce qu’il chante dans Sara). Sid Vicious y a poignardé Nancy Spungen (ou pas. Vous adressez au Bureau des Controverses, secteur « Rockeurs dépravés », pour plus de détails.). Jack Kerouac y a éjaculé On The Road en trois semaines. Andy Warhol y a filmé ses Chelsea Girls. Dylan Thomas y a bu ses 18 derniers whiskies avant de s’effondrer. Leonard Cohen y a partagé sa couche avec Janis Joplin et avec Nico. Même Pete Doherty y a sévi, y enregistrant avec ses acolytes des Libertines les Babyshambles Sessions (comme quoi, vraiment, pourquoi aurait-on choisi Londres ? ).
Je continue ? - Parce que je pense que mon article n’aura rien à envier à ses voisins, en termes de longueur du moins, si je le termine à coup de name-dropping (indépendamment du fait que terminer mon énumération sur Pete Doherty, c’est peut-être pas la meilleure conclusion du monde. Mais me direz-vous, je n’avais qu’à y penser plus tôt, et vous aurez raison.). Bref, je pourrais prolonger la liste ad nauseam, si l’envie m’en prenait, mais je vais –pour l’instant- m’arrêter là, parce que j’ai pitié de vous.
 [1]

Pourtant, l’Hôtel Chelsea n’était pas forcément parti pour avoir une destinée de bastion de la bohème new-yorkaise. Il a été construit en 1883, avant l’heure des gratte-ciel, par un certain George M. Smith qui avait employé pour le dessiner le cabinet d’architectes Hubert, Pirsson & Co (vous avez-vu comme je ne peux plus m’empêcher de faire du name-dropping, maintenant ?). En janvier 1884, l’immeuble, destiné à devenir une des premières co-propriétés new-yorkaises, est présenté comme « un bâtiment, 12 étages, brique, avec des décorations en pierre brune, appartement pour 40 familles, 175 x 86, mansarde, briques, et nouveau toit breveté, prix 300,000$, propriétaire George Smith ». Il a tout de même une particularité puisque, ses douze étages aidant, il est alors le plus haut bâtiment de tout New-York (plus pour longtemps, certes, même s’il restera dans le peloton de tête jusqu’à ce qu’en 1902 le Flat Iron Building vienne écraser cette bande d’avortons de son ombre imposante). Autre particularité digne d’être noté, il est situé sur la 23e rue, qui à l’époque (c’était avant Broadway) était le haut-lieu du théâtre et le rendez-vous des artistes de la Grosse Pomme. Après Broadway, le quartier perdra un peu de sa superbe, et les crises de panique financières de 1893 et 1903, qui n’avaient pas oublié d’apporter avec elle leur lot de hausse fiscale et d’augmentation du coût de la vie, achèveront de fragiliser la co-propriété… qui finit par faire faillite en 1905, menant le Chelsea tout droit à la vente. Et c’est comme ça que la bâtisse de brique écarlate se fait acheter une nouvelle vie, et devient un hôtel.

La suite de l’histoire est connue : Chelsea, comme son voisin Greenwich Village, attire les déviants et les subversifs de tout poils. Ces gens-là, souvent, n’aiment pas trop la permanence, et ont une légère tendance à refuser de s’installer définitivement quelque part ; quoi de mieux pour eux qu’un hôtel, lieu de transit par essence, même si on se retrouve finalement à y passer sa vie ? Et cet hôtel va en voir défiler, des bohémiens urbains, des artistes nomades, des musiciens qui ne tiennent pas en place... et il s’y en écrira, des romans, des chansons, des drames en cinq actes, des vies indisciplinées.... (Je peux vous recracher mon paragraphe de noms, si vous l’avez déjà oublié...) Stanley Bard, 72 ans, qui fut manager et patriarche du lieu pendant plus de 50 ans, de 1955 à sa récente éviction (contestée, et on peut le comprendre) en 2007, collectionne précieusement les livress qui ont eut le privilège d’être rédigés entre les mur de l’hôtel, pendant que, dans le salon du Chelsea, s’entassent les tableaux, les photos et les plaques commémoratives. Il mérite le titre de musée vivant, et il y a fort à parier que l’ambiance qui y règne, à elle seule, est suffisamment surréaliste et pittoresque pour en apprendre beaucoup, beaucoup sur la faune créative de la ville... (Inside Rock ne dispose malheureusement pas encore des moyens financiers pour envoyer un reporter à New York et vérifier cela sur le terrain, et s’en excuse.) C’est aussi une légende, qui non contente d’enfanter son lot d’oeuvre, en a aussi inspirée un paquet : pour n’en citer que cinq, il y a la Chelsea Hotel #2 de Cohen, le Chelsea Morning de Joni Mitchell ou le Chelsea Girls de Nico, par exemple, ou la rauque Chelsea Hotel Nights de Ryan Adams, ou encore l’anti-épique Chelsea Hotel Oral Sex Song de Jeffrey Lewis (dans laquelle personne ne pénètre dans l’Hôtel Chelsea pour y faire ce que Leonard Cohen se vante d’y avoir fait, autant prévenir pour éviter les éventuelles déceptions).

Evidemment, pour regarder la légende dans les yeux, s’en inspirer et lui offrir un nouvel hommage, il faut payer le prix... et nul n’ignore que l’immobilier, à Manhattan, c’est pas donné. Dormir (peut-être) dans le lit de Bob Dylan, ça vaut bien ses 349$ la nuit, non ? (il est permis de répondre non)... Mais il reste les locataires permanents, le mythe, et les souvenirs. Et eux tous, ils en disent du bien :

Raymond Foye, poète débarqué au Chelsea en 1976 en espérant y croiser Allen Ginsberg, en parle comme d’un « musée d’êtres vivants dont Stanley [Bard, l’ancien manager] serait le conservateur ». Son voisin Gerald Brusby, enfant prodige du piano et compositeur domicilié à l’hôtel depuis trente ans, le voit comme « un croisement entre la colonie d’artiste et la résidence universitaire ». Quant à Leonard Cohen, amateur d’hôtels s’il en est, qui est souvent revenu à Chelsea, mais rarement dans la même chambre, il le considère comme « un de ces hôtels qui ont tout ce qu’[il] aime tant dans les hôtels ; [il] aime les hôtels où on peut, à 4h du matin, amener un nain, un ours et quatre dames, les traîner dans sa chambre, et tout le monde s’en fiche. »



[1Devoir pour la semaine prochaine : rédiger une biographie en trois lignes des résidents du Chelsea su cités, les meilleures seront publiées à la suite de l’article. ( beatrice[arobase]inside-rock[point]fr )

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