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I'm Your Man

I’m Your Man

Leonard Cohen

par Aurélien Noyer le 1er juillet 2008

Paru en février 1988 (Columbia Records)

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They sentenced me to twenty years of boredom
For trying to change the system from within
I’m coming now, I’m coming to reward them
First we take Manhattan, then we take Berlin

Rythme martial, sonorités synthétiques glaciales, chant déterminé... Le ton est donné dès l’introduction : Leonard Cohen monte à l’assaut. Demain, les années 80 vont se réveiller avec la gueule de bois. Au crépuscule d’une décennie qui aura vu le couronnement de l’image, de l’impératif du paraître, voici venir la revanche de celui qui n’aura jamais succomber à ce petit jeu. Avec la photo de pochette comme preuve ultime de ce détachement, I’m Your Man est considéré comme le grand retour de Cohen. On peut juger cette assertion comme un peu injuste par rapport à l’album précédent, Various Positions car si ce dernier est un grand oublié de la discographie de Leonard Cohen, c’est plus à cause de la mauvaise promotion dont il fut l’objet que du manque de qualité de ses chansons.

Cela dit, le tragique destin de Various Positions est en soi révélateur. Paru en 1984, il était en dehors de son époque et bien que les arrangements intégraient déjà des synthétiseurs et pouvaient faire illusion, l’écriture sombre et intense de Cohen était par trop en décalage avec le zeitgeist dominé par Like A Virgin et Thriller. En 1988, la donne a complètement changé. Le rock alternatif commence à émerger lentement : les premiers Jane’s Addiction et Pixies sont sortis l’année précédente,The Jesus And Mary Chain et Dinosaur Jr. en sont déjà à leur deuxième essai. Même Depeche Mode, le groupe de bellâtres qui chantaient Just Can’t Get Enough, s’est tourné vers une musique plus sombre avec son album Music For The Masses. Pour I’m Your Man, c’est peu dire que le timing était parfait, d’autant que quelques mois plus tôt une amie de Cohen, Jennifer Warnes, s’était taillé un joli succès avec un album de reprises du Canadien.

Sur des arrangements synthpop, la voix de Cohen va alors traumatiser une double génération : d’un côté, les yuppies à la Patrick Bateman (héros de American Psycho) y découvrent la vacuité de leur vie ; de l’autre, l’alternative nation ne peut que s’incliner devant l’œuvre de celui qu’elle vénérait comme un vestige d’un Âge d’Or révolu (les années 70). I’m Your Man annonce avec un an d’avance le retour des Dylan (Oh Mercy), Paul McCartney (Flowers In The Dirt), Lou Reed (New York), Neil Young (Freedom), etc.

On sera sans doute frappé d’entendre à quel point I’m Your Man sonne incroyablement daté par rapport aux albums cités juste au-dessus. Que ce soit le son de batterie, de la basse ou ces synthés omniprésents, tous les arrangements sont symptomatiques des années 80 et la comparaison avec le retour à un son très organique qui caractérise les albums sortis à peine un an plus tard expose violemment la rapidité du changement d’une décennie à l’autre. Mais ce serait une grave erreur de regretter que I’m Your Man ne soit sorti un an plus tard et ne bénéficie pas de ce changement de paradigme musical. Car, contrairement à ses congénères qui s’étaient perdus dans les années 80 et que le retour en grâce des guitares avait remis à flot, Leonard Cohen n’a pas vécu sa décennie comme une traversée du désert. Détaché du star-system, ne se sentant pas obligé de sortir album sur album, il a pu s’adapter à l’époque, trouver de nouvelles manières de travailler et ne faire publier un album qu’une fois totalement satisfait du résultat. En découlera l’excellent Various Positions (qui contient entre autre l’archi-connue Hallelujah qui sera reprise par John Cale et surtout Jeff Buckley).

I’m Your Man s’inscrit donc clairement dans la lignée de Various Positions, en ce sens qu’il est clairement un album des années 80 et nécessite de fait d’abandonner ce réflexe qui consiste à pousser des hurlements au moindre son de synthé ou à cause d’une caisse claire avec un peu trop de reverb. Il faudra donc accepter de supporter quelques passages à la limite du supportable comme les refrains féminins kitschissime de First We Take Manhattan ou le sax dégoulinant de Ain’t No Cure For Love.

Néanmoins, le jeu en vaut la chandelle car non seulement la qualité des chansons est d’un très haut niveau, mais en plus Cohen arrive à transcender le son eighties grâce à des arrangements qui révèlent le vrai potentiel d’un son bien trop galvaudé. Ainsi Everybody Knows parvient à une certaine sobriété funky alors que I’m Your Man (la chanson) trouve le parfait contre-emploi à ces synthés triomphants qui ont pourri les années 80 (Jump par Van Halen, ça vous dit quelque chose ?) pour les métamorphoser en parangon de nonchalance goguenarde.

Pour autant, il ne faut pas croire que le seul intérêt de I’m Your Man réside dans cette révolution instrumentale. Bien qu’effectivement Cohen transcende réellement cette fin de décennie, cet album n’est pas une simple adaptation musicale du poète à son époque. Les thématiques qu’il y évoque et son écriture ont également muté et le démarquent une fois de plus de ces collègues rockers qui se sont empressés, dès les années 80 révolues, de revenir aux vieilles recettes qui avaient fait leur succès. Dans I’m Your Man, Cohen se révèle plus combatif que jamais - First We Take Manhattan est une véritable diatribe contre la vacuité des années qui viennent de s’écouler ; il se laisse aller sur la potache Jazz Police, écrite en réaction à la tendance des musiciens de Cohen à placer des accords jazzy là où le Canadien souhaitait des arrangements plus spontanés ; Everybody Knows multiplie les images désabusées, pessimistes voire macabres et annonce le fatalisme de la future Generation X. Quant à I’m Your Man et Tower Of Song, ils redéfinissent l’identité même de Cohen : lui qui s’était vu toute sa vie comme un poète, un esprit libre et sans attaches, lui qui ne cherchait chez les femmes que la perfection grâce à laquelle il pourrait trouver l’inspiration, il se met à genou et encourage celle qui l’aime à l’utiliser comme bon lui semble... De toute façon, il n’a pas ce génie poétique qu’on lui prête : en cela, Hank Williams le surpasse largement, « cent étages au-dessus de lui » et lui n’est qu’un tâcheron vieillissant, uniquement bon à écrire difficilement quelques lignes chaque jour. D’où sans doute ce besoin de rendre hommage à un autre de ses modèles, Federico Garcia Lorca, poète-soldat tué par les fascistes lors de la Guerre d’Espagne, dont il adapte le poème Pequeño vals vienés en Take This Waltz.

Quoiqu’il en pense, I’m Your Man n’en est pas moins un des véritables chefs-d’œuvre du crépuscule des années 80. Pourtant, le succès de l’album n’empêchera pas Cohen de retomber dans un relatif désintérêt public. Son perfectionnisme qui le poussera à attendre quatre ans avant de ressortir un nouvel album, son mépris pour le star system et le déferlement de la vague grunge qui sévira à ce moment-là expliquent sans doute cet oubli. Cependant, I’m Your Man ne perdra pas son statut (un peu usurpé, certes) d’album du renouveau et mérite encore à l’heure actuelle que l’on s’y attarde. Il parait qu’Iggy Pop portait parfois un T-Shirt où on pouvait lire « J’ai torché les sixties » ; Leonard Cohen aurait pu en arborer un disant « J’ai mis fin aux eighties ». Mais sa modestie ne l’aurait pas supporté...



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Tracklisting :
 
1. First We Take Manhattan (6:01)
2. Ain’t No Cure for Love (4:50)
3. Everybody Knows (5:36)
4. I’m Your Man (4:28)
5. Take This Waltz (5:59)
6. Jazz Police (3:53)
7. I Can’t Forget (4:31)
8. Tower of Song (5:37)
 
Durée totale : 40:41