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Old Ideas

Old Ideas

Leonard Cohen

par Vyvy le 2 février 2012

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Paru le 31 janvier 2012 chez Columbia

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Le come-back est presque un passage obligé pour tout artiste à carrière longue, surtout quand pour de nombreuses stars des années 60, les années 80 ont été le cadre d’un vautrage dans le mauvais goût généralisé. Idem pour la banqueroute, cette disparition soudaine des largesses financières qui font qu’un artiste à succès peut vivre bien, même très bien.

Leonard Cohen fait partie de ces êtres à part qui ressuscitent musicalement et ont étés ruinés financièrement pas une, mais deux fois. La première fois, entre la fin des années 80 et le début des années 90, c’était la reconnaissance d’artistes d’une génération suivant la sienne qui l’avait ramené, et sur scène, et en haut des charts lui permettant de renflouer ses caisses. Mais voilà, un petit tour et puis s’en va, Cohen choisit de nouveau tranquillité et obscurité, devenant moine zen, ou, tranquillement, sa dépression - compagne de longue date s’il en est - se lève et s’en va. Loin du monde que lorsque ça l’arrange, Cohen ne s’isole pas complètement. Il continue à composer, en s’en remettant de plus en plus à son ancienne choriste Sharon Robinson pour Ten New Songs paru en 2001, et à Robinson et son ancienne choriste et compagne Anjani Thomas pour Dear Heather paru en 2004. Ces deux albums auraient pu marquer la fin d’une belle histoire. La voix de Cohen y parait proche de l’extinction, surtout sur Dear Heather. Elle a alors vraiment besoin de repos.

Mais patatra, l’année 2005 marque un grand tournant pour Cohen, sa comptable envolée et avec elle ses économies, il se retrouve alors sans - ou presque - le sous, et décide de se remettre au travail.

Old Ideas marque la fin d’un cycle de 6 ans qui l’a vu reprendre ses affaires en mains : écriture et production d’un album pour Anjani Thomas en 2006, sortie - maintes fois repoussée - de son nouveau recueil de poèmes A Book of longing en 2006, puis reprise de la route pour une très longue tournée mondiale, commencée en 2008 s’étant finie fin 2010 après près de 250 concerts. De ce long retour sur scène Cohen a tiré deux albums lives. Un premier, le Live in London, parait en 2009 et rend compte des concerts de Cohen au gigantesque O2 de Londres ; alors que le second, Songs from the Road, propose un échantillon de chansons phares n’ayant pas fait partie de la setlist du premier. Les deux donnent à écouter comment Cohen, entamant la seconde moitié de sa 7ème décennie, rend sur scène - ce qui, vu les prix des billets de sa tournée, n’était pas donné à tout le monde.

Depuis le début des années 2000, Cohen a ainsi sorti 7 albums. 4 lives (en plus des sus-cités, on trouve l’excellent Field Commander Cohen - live of 79 sorti en 2001 et le beaucoup moins bon Live from the Isle of Wight - sorti en 2009). Mais depuis 2004 Cohen reposait sur son fond de commerce. Au vu du fond de commerce, il avait de fait largement matière à faire, et amplement de quoi remplir une setlist. Old Ideas marque la fin de ce temps de reprises et le changement de posture de Cohen : d’un vieil homme chantant des vieilles chansons, il devient ce vieil homme chantant de nouvelles chansons.

Ces nouvelles chansons ne sont peut être pas des Bird on a Wire ou Hallelujah en devenir, même si certaines sont sublimes. Mais la qualité du disque, des paroles, des voix, des arrangements, souligne que beaucoup de choses ont changé chez Cohen depuis ces deux derniers albums studios.

Côté arrangement tout d’abord. Leonard Cohen incarne la fragilité de l’artiste face aux arrangements foireux. Les cordes sèches et épurées de ces premiers albums sont loin, très loin derrières. Entre temps, il s’est fait ridiculisé par Phil Spector et sa production de Death of a Ladies Man et a sombré dans les affres très eighties des synthés, saxophones et boîte à rythme (particulièrement remarquant sur le live à Reykjavic de 1988). Mais là où d’autres ont abandonnés les synthés pour retourner à des arrangements soit plus légers, soit plus acerbes, Cohen a une certaine réputation pour s’être empêtré dans ses synthés. A ce titre, le live de 1994 est franchement imbitable. Old Ideas tranche heureusement avec cette lourdeur connue pour perdurer (elle marque indubitablement Ten New Songs en 2001, écouter particulièrement In My Secret Life ou Boogie Street). Le virage avait été amorcé par Dear Heather en 2004, imbibé de jazz sous l’influence d’Anjani. Il avait été confirmé par le retour sur la route, ou les synthés se faisaient de moins en moins proéminents. Selon Pitchfork, Old Ideas serait carrément un « album folk », ou la voix de Cohen s’exposerait sans frioriture. Mais à l’écoute d’Old Ideas on peut légitimement se demander ce qu’entend Pitchfork par folk. Car cet album est peut être folk au sens d’une mise en avant de la voix - ceci est clairement un album pour ceux qui rentrent dans la musique par le biais de la voix, des paroles, pas pour ceux qui jugent un morceaux à la justesse de ses riffs ou la puissance de sa partie rythmique -, mais il ne l’est clairement pas au sens d’un certain dénuement des arrangements. Nous n’avons pas ici à faire à un nouveau Songs from a Room !
On trouve de l’orgue (en ouverture de l’album), des synthés, des violons, du piano, beaucoup de choeurs, des bruits bizarres (comme au début de Amen). La différence en fait ne semble pas tant être dans le dénuement ou non des arrangements, mais bien qu’il semblerait que pour une fois Cohen ne se soit pas noyé. Il n’est pas dépassé par les arrangements, les influences se mélangent sans que la voix ne perde le dessus. Les arrangements ne sont qu’un accompagnement - bien faits, mais ne devant pas nous distraire du morceau de choix que sont les chansons et leurs paroles.

Côté voix, mourante sur Dear Heather, ella a depuis été echauffée et entrainée par 3 ans de tournée. Plus profonde - oui, c’est possible - elle occupe une place de choix au coeur du disque. On y retrouve différents registres familiers de Cohen. La déclamation de poème se faisant passer pour une véritable chanson (Show Me the Place), l’hymne quasi - religieux (Come Healing), le murmure bien placé saupoudré de choeurs syrupeux (Anyhow)... Des différentes personnalités vocales de Cohen, c’est bien le crooner qui semble le plus en retrait, même si les paroles de certaines chansons ressassent quelques marrotes qui, il y a de ça plus de 20 ans, était parfaitement matière à crooner pour Cohen.

Côté paroles enfin. Leonard Cohen nous livre ici plusieurs pépites, ce genre de chansons qui si elles ne deviendront pas peut être les Suzanne ou Marianne « à stade » et à destin FM, sauront se faire leur place dans le cercle des chansons sacrément bien écrites. C’est particulièrement le cas de Going Home ouvrant l’album. Le titre semble loin d’être innocent. Après 3 ans sur la route, Cohen est en effet rentré chez lui, ses problèmes réglés. Il est sorti grandit de cette tournée, ayant ameuté des foules et sérieusement redoré son blason (ainsi que son compte en banque). On serait bien tenté de souligner qu’avec Going Home, Leonard marque son grand retour au songwriting, lui dont aucune oeuvre originale n’était sortie depuis le Blue Alert d’Anjani en 2006. Mais ce serait oublier la lenteur de composition légendaire de Cohen - les chansons lui viennent difficilement, demandent de très nombreuses versions - ainsi, rien ne nous dit que Cohen se serait arrêter de composer pour mieux reprendre ensuite...

Cette chanson joue comme une nécessaire piqure de rappel : non Cohen n’est plus ce dépressif chronique dont les chansons devraient pousser au suicide. Il va mieux et ses paroles s’en ressentent. On y voit même poindre un peu d’espoir...

Going home
Without my sorrow
Going home
Sometime tomorrow
Going home
To where it’s better
Than before

Mais cette fine dose d’espoir est tempérée par l’âge du chanteur. L’obscurité se rapproche, et grignote déjà son passé, il lui reste peu de temps, et tant de choses à faire, chante-t-il ainsi dans Darkness :

I got no future
I know my days are few
The present’s not that pleasant
Just a lot of things to do
I thought the past would last me
But the darkness got that too

Avec l’âge enfin, il devient aussi trop vieux pour changer ses habitudes. Il se refuse ainsi à changer sa façon d’être - et notamment de faire l’amour - dans le dernier titre Different views.

L’album porte bien son nom en ce que ce sont en effet des marottes que ressasse Cohen. Il parle de lui, parfois à la troisième personne - dans Going Home il indique ainsi avec humour I’d love to speak with Leonard/ He’s a sportsman and a shepherd/ He’s a lazy bastard/ Living in a suit. Il parle d’amour et de conflits (Anyhow, Different Sides, Crazy to Love You), d’obscurité et de rédemption (Darkness, Come Healing). Et il se permet enfin un peu de nonsense, ici en s’inquiétant du sort d’un Banjo en morceau voguant au gré de l’eau...

En conclusion, cet album de Leonard Cohen n’est sûrement pas un classique en devenir. Mais Cohen, pourtant pas prolixe, n’a pas que fait d’excellents albums dans sa carrière. Ce Old Ideas n’a pas à rougir, et restera comme un bon - à défaut d’être excellent - album de Cohen.



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Tracklisting :
1. Going Home (3’51")
2. Amen (7’35")
3. Show Me the Place (4’09")
4. Darkness (4’29")
5. Anyhow (3’08")
6. Crazy to Love You (3’05")
7. Come Healing (2’52")
8. Banjo (3’23")
9. Lullaby (4’45")
10. Different Sides (4’05")
 
Durée totale : 41’22"