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Death Of A Ladies' Man

Death Of A Ladies’ Man

Leonard Cohen

par Aurélien Noyer le 1er juillet 2008

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Paru en novembre 1977 (Warner Bros)

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Demandez à un quidam qui est Leonard Cohen... Pour peu que ce quidam ait quelque connaissance musicale, il vous parlera sans doute du poète folk qui se lamentait sur Suzanne. Et, même pour le rockophile éclairé, la discographie de Cohen se trouve vite limitée à quatre voire cinq albums en général. Évidemment, il possède les trois premiers, très acoustiques, dépouillés et sobres, en quelque sorte LE Leonard Cohen éternel. Ensuite vient I’m Your Man, l’album qui, à la fin des années 80, mit fin radicalement à cette image de murmureur à guitare acoustique avec ses synthés froids et ses chansons martiales. Et peut-être aura-t-il aussi Death Of A Ladies’ Man, peut-être même l’aura-t-il écouté... Mais ce n’est même pas certain tant l’intérêt premier, immédiat de ce disque est qu’il marque la collaboration de Cohen avec le légendaire producteur, Phil Spector.

Commençons donc par rappeler qui était Phil Spector en 1977, au moment d’enregistrer cet album. Certes, il n’était pas encore cet emperruqué has-been accusé du meurtre d’une actrice de seconde zone. Il n’était même pas ce guest-producer has-been à qui un groupe de seconde zone (Starsailor, pour ne pas le nommer) demandait de ne pas produire plus de trois chansons de leur album... pas plus qu’il n’était ce mégalomane has-been faisant miroiter aux naïfs Ramones un hypothétique hit. En 1977, Phil Spector n’est pas encore tout à fait un has-been. Certes, son aura n’avait cessé de décliner depuis les années 60 et l’échec colossal de son River Deep, Mountain High, mais il restait tout de même le producteur de Let It Be et de quelques albums de Lennon ; ce n’est pas rien.

Donc en dépit des conseils de Joni Mitchell qui avait eu l’occasion de voir le producteur à l’œuvre avec Lennon, l’option Spector était très intéressante pour un Leonard Cohen bien décidé à se débarrasser une bonne fois pour toutes de son image de folk-singer dépressif. Mal lui en prendra, car finalement on peut dire que Cohen ne participera que peu à l’enregistrement de cet album.

Les chansons sont peut-être de lui, mais Spector, fidèle à sa réputation de sociopathe paranoïaque, ne lui laissera aucune influence sur les arrangements, et pour cause... A peine Cohen a-t-il fini d’enregistrer ses scratch vocals, pistes de chant enregistrées en vitesse servant essentiellement de guide-lines pour le chant définitif, que Spector ferme la porte du studio à Cohen, décrétant que les pistes en question sont largement suffisantes et qu’il n’a plus besoin du chanteur pour écrire la musique et finir le disque. Dont acte, puisque le disque sortira sans que Cohen n’ait vraiment son mot à dire.

Le résultat aurait pu être atroce et à bien des égards, il l’est. Spector a évidemment surchargé les chansons avec des arrangements montés en crème, il serait injuste de reprocher à Cohen de chanter sans conviction (après tout, le chant que l’on entend sur le disque n’était que provisoire), mais c’est un fait que l’on a entendu le Canadien plus impliquer et curieusement, Spector a rajouté un curieux effet d’écho sur la voix, qui la rend encore plus distante.

Mais n’accablons pas totalement Phil Spector, car même s’il a massacré certaines très bonnes chansons (la version de Memories disponible sur le live Field Commander Cohen - Tour of 1979 révèle le potentiel de ce titre), il faut reconnaître que l’écriture de Cohen n’est pas à son zénith et qu’il n’hésite pas à chanter ses pires textes, comme par exemple l’atroce Don’t Go Home With Your Hard-On (traduction classieuse : « Rentre pas chez toi avec la trique ») qui n’est sauvée (si l’on peut dire) que par la participation exceptionnelle et avinée de Bob Dylan et Allen Ginsberg aux chœurs. I Left A Woman Waiting, par exemple, ne bénéficie pas de ce featuring prestigieux et sonne comme de la guimauve de bas étage.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le changement de peau voulu par Cohen est réussi, mais à quel prix ? Sans tomber aussi bas que l’atroce Self-Portrait de Dylan, Death Of A Ladies’ Man est sans doute le disque le plus faible de la discographie de Cohen, qui le désavouera avant même sa sortie ; mais contrairement à la « merde » de Dylan (dixit Greil Marcus), il permit à son auteur de tourner une page décisive de son histoire - ce n’est pas un hasard si la pochette est une photo de Cohen où la fameuse Suzanne semble s’effacer : le couple était en train de se séparer - et de se retrouver ses facultés artistiques comme en témoigneront ensuite Recent Songs et surtout l’excellent live Field Commander Cohen - Tour of 1979.



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Tracklisting :
 
1. True Love Leaves No Traces (5:03)
2. Iodine (5:42)
3. Paper Thin Hotel (5:59)
4. Memories (3:28)
5. I Left a Woman Waiting (5:36)
6. Don’t Go Home with Your Hard-On (5:36)
7. Fingerprints (2:58)
8. Death of a Ladies Man (9:19)
 
Durée totale : 42:34