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Eloge de l'harmonica

Eloge de l’harmonica

Longue apologie d’un petit instrument

par Emmanuel Chirache le 6 avril 2010

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Slim Harpo ne quittait jamais le sien, Bob Dylan et Neil Young l’ont porté autour du cou comme un talisman, sans lui, Love Me Do des Beatles n’aurait pas connu le même destin et la face de la pop en eût été changée ; d’après Keith Richards, Mick Jagger n’est jamais aussi beau que lorsqu’il en joue, et d’aucuns prétendent qu’il valut à Brian Jones ses plus beaux lauriers tout autant que le début de sa chute infernale et dantesque. Pourtant, l’harmonica ne paie pas de mine, du haut de sa dizaine de centimètres et de son fragile sommier en bois, qui réduisent sa marge de manœuvre mélodique. Petit, économique, facile à transporter, l’objet a fait de ses défauts une force, au point qu’il est sans doute l’instrument de musique le plus vendu au monde.

Superbement ignoré par le rockabilly, qui dans les vents lui préfère le saxophone, l’harmonica est d’abord l’apanage du blues et du folk, avant que les groupes de rock anglais ne le redécouvrent au début des années 60. En 1962, Bruce Channel décroche un mémorable hit avec Hey ! Baby, qui doit beaucoup de sa réussite à l’apparition de l’harmoniciste country Delbert McClinton. Un an plus tard, Channel joue à Liverpool et impressionne les Beatles, qui reprendront plusieurs fois son succès en concert. Et quand il s’agit de pimenter Love Me Do, Lennon décide même d’ajouter de l’harmonica à la manière de Hey ! Baby. Un petit coup de génie qui va tout changer, puisque l’instrument (que John a volé en 1960 dans un magasin de musique à Arnhem, sur la route de Hambourg) transfigure le morceau, lui procure une touche d’authenticité, le brin d’originalité qui manquait jusque-là aux Fab Four pour marquer les esprits. Lors des premières sessions avec EMI, c’est cette chanson qui va retenir l’attention de George Martin : « J’ai remarqué Love Me Do à cause de la partie d’harmonica, explique-t-il. J’aime ce son, ça me rappelle les disques de Sonny Terry et Brownie McGhee que je sortais. J’ai trouvé que c’était définitivement attirant. »

Tout naturellement, la scène rhythm’n’blues de Londres va aussi se tourner vers l’harmonica, précieux legs de ses maîtres chicagolais. Howlin’ Wolf avec The Red Rooster, Elmore James sur Dust My Broom, Muddy Waters pour (I’m Your) Hoochie Coochie Man, tous ont tâté du « ruine-babines » comme disent les Canadiens. En Angleterre, l’un de ceux qui maîtrisa l’objet le plus précocement et avec le plus de perfection fut certainement Cyril Davies, membre de la galaxie Alexis Korner à laquelle on doit le British Blues Boom de l’époque. En jouant de l’harmonica au sein de son groupe Blues Incorporated (avec Jack Bruce et Charlie Watts), Davies va donner des idées à un certain Brian Jones. En mars 1963, le fondateur des Stones va donc lâcher sa guitare pour se jeter à corps perdu dans cet instrument. Toute la journée, dans la cage d’escalier d’Edith Grove, il répète ses gammes sur un Hohner Marine Band. L’engin n’est pas parfait, beaucoup de défauts de carcasse mais un son qui prend aux tripes et qui en fait le meilleur de tous, celui que tous les blues-rockeurs et les folkeux vont utiliser. Multi-instrumentiste de talent, Brian parvient finalement à son but et soutire de la petite chose la quintessence du blues.

Désormais, son jeu d’harmonica va resplendir, impulser le rythme, parsemer les morceaux de cris démoniaques, se lancer dans des solos compulsifs, bref rendre littéralement magique tout ce qui passe entre les mains des Stones : l’énergique Come On, le déjanté I Just Want To Make Love To You, le piquant I’m A King Bee. Sur l’album 12 X 5, l’harmonica de Brian virevolte sur presque toutes les premières compositions du groupe (signées Nanker/Phelge), depuis Empty Heart jusqu’à Good Times, Bad Times, en passant par Grown Up Wrong. Et que dire de l’étonnant instrumental 2120 South Michigan Avenue, qui prend toute sa dimension grâce à la basse monumentale de Wyman, mais surtout lorsque surgit l’harmonica déchaîné du blondinet. Lequel bluffe ses petits camarades et la scène musicale de l’époque. John Lennon lui dira : « T’y arrives vraiment, hein, avec cet harmonica ? Moi j’en joue pas vraiment, à part souffler et sucer dedans... »

Il faut toutefois rendre à César ce qui lui appartient en rappelant que Mick Jagger est aussi un harmoniciste de talent. D’ailleurs, les deux hommes se partageront peu à peu le gateau sur la longue liste de titres qui vont se succéder. On citera pêle-mêle les fabuleux et parfois méconnus The Under Assistant West Coast Promotion Man, The Spider And The Fly, Not Fade Away, Look What You’ve Done, I Want To Be Loved, autant de joyaux ciselés par l’harmonica. Mais le rhythm’n’blues fait son temps et la nouvelle marotte de Brian aussi. Le guitariste se tourne vers d’autres horizons, qui correspondent aux virages soul puis psychédélique des Stones : marimbas, dulcimer, xylophone, sitar, mellotron, flûte, de quoi ouvrir une boutique. A en croire François Bon [1], ce premier amour pour l’harmonica aurait à lui tout seul ouvert la boîte de Pandorre et amorcé le lent mais sûr déclin de Brian. En laissant tomber la guitare - et par ricochet la composition - pour l’ornementation instrumentale, le fondateur du groupe s’exclue lui-même du processus de décision, il abandonne le contrôle du navire pour se contenter des miettes. Mais quelles miettes !

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Keith Relf des Yardbirds en pleine action

Autre figure du British Blues Boom, les Yardbirds comptaient dans leurs rangs l’un des tous meilleurs harmonicistes de la scène, à savoir Keith Relf (qu’on peut apercevoir dans la photo ci-dessus). Moins charismatique qu’un Jagger sur scène, moins mythique que Brian Jones, Keith Relf n’en reste pas moins un incroyable chanteur et harmoniciste. Il suffit d’écouter le monstrueux I Wish You Would capturé lors des BBC Sessions pour se rendre compte de la fantastique maestria du jeune homme, qui scande ses phrases de touches d’harmonica épileptiques avant de rendre une copie sans fautes pour un solo dévastateur, probablement l’un des plus excitants qu’il ait été donné d’entendre. Même virtuosité rythmique sur le fabuleux I Ain’t Done Wrong et surtout I’m A Man, chef d’œuvre absolu de rock sauvage, incandescent, instantané. Si le génie des Yardbirds avait une forme, ce serait celle d’un harmonica. Symbole que l’instrument vit son âge d’or, les Pretty Things l’utilisent également lors de leurs virulents débuts, que ce soit avec Roadrunner, Judgement Day, Unknown Blues ou The Moon Is Rising. Mais l’autre groupe anglais qui a su porter l’harmonica à un niveau d’excellence, c’est sans conteste Manfred Mann. Le chanteur Paul Jones se servit en effet de l’objet avec un talent et un éclectisme remarquables, qui font de 5-4-3-2-1, Mr Anello, Hubble Trouble (Toll And Trouble) ou la reprise de Down The Road Apiece, des merveilles du genre. Ici encore, l’harmonica transcende un groupe sec et nerveux, et certains morceaux peuvent ainsi devenir de redoutables bombes. C’est le cas de Bring It To Jerome, une pépite insensé qui tient à l’ajout de deux ou trois notes, suivi du traditionnel solo. Et comment ne pas se frapper la tête contre les murs à l’écoute de la tuerie What You Gonna Do ?, une chanson comme on ne les fait et on ne les fera sans doute plus jamais, le rythme ayant de nos jours subi une sorte d’ablation chirurgicale du groove. Oui, le rythme ! ce truc démentiel qui vous mettait autrefois en transe, ici martelé par deux notes d’harmonica, façon coups de poing dans l’estomac, crochet du droite, crochet du gauche.

Réponse du berger blues à la bergère rock, en 1966 un maître incontesté de la discipline piétine les plate-bandes des jeunes Anglais en livrant le sexy et rock’n’roll Baby Scratch My Back. Slim Harpo, car c’est bien lui, ne doit pas par hasard son pseudonyme à l’harmonica, ou « harp » dans la langue de Shakespeare. Il s’agit d’un spécialiste averti, dont on peut entendre l’harmonica roucouler d’amour sur ce morceau qui balance comme deux corps se grattant en cadence. Enfin, gratter, on se comprend (clin d’oeil appuyé)... Abandonné petit à petit par les rockeurs, l’instrument va survivre grâce au renouveau du blues à la fin des années 60. En 1968, Alan Wilson lui offre même l’un de ses plus grands moments avec On The Road Again, où le chanteur marie génialement l’harmonica avec le bourdonnement hypnotique du morceau. En harmonie parfaite avec la mélodie de la guitare, le Marine Band diatonique customisé de Wilson étire la musique dans le temps et l’espace, il réalise au figuré le voyage évoqué dans le texte, véritable allégorie esthétique de la route arpentée par le narrateur. Premier (et unique ?) cas connu d’harmonica psychédélique.

Une autre famille musicale peut se vanter d’avoir donné à l’harmonica ses lettres de noblesse : le folk. Au point de se confondre avec lui dans une imagerie mythique, qui se cristallise sur la figure de Dylan, sa guitare et son porte-harmonica. Une image aussi vieille que Dylan lui-même et qui possède ses épigones fameux, Donovan, Neil Young, Doc Watson dans une autre verve. Peut-on imaginer Blowin’ In The Wind ou The Times They Are A-Changin’ sans harmonica ? Non, et pourtant le jeu du chanteur n’y brille pas de mille feux. Voire irrite les tympans pour certains morceaux. Car les liens entre nous, Dylan, et son harmonica sont ambivalents. Qui n’a jamais, sincèrement, souhaité le lui arracher des mains en plein All Along The Watchtower pour jeter l’instrument dans la cheminée ? Parfois, Dylan joue faux, et le petit objet émet alors des ultra-sons à peine supportables pour l’oreille humaine. D’un autre côté, Rainy Day Women #12 & 35, I Want You, I Shall Be Released, pour ne citer qu’eux, ne s’envisagent que par l’harmonica. On préfera cependant aux performances de Dylan celles de Neil Young, qui s’attachent davantage à intégrer l’instrument dans les climats mélancoliques de ses chansons, comme sur les classiques Heart Of Gold, My My, Hey Hey (Out Of The Blue), Ambulance Blues, I Am A Child, etc. Influencé par Dylan, le Donovan première période se sert lui aussi d’un porte-harmonica pour s’accompagner sur les délicieux Catch The Wind, Colours, ou Candy Man. Avec l’étonnamment moderne Hey Gyp (Dig The Slowness), l’harmonica siffle en fin de refrain et lui apporte une fraîcheur et une coloration blues délectables. La discrétion est de mise sur le magnifique The Ballad Of A Crystal Man, prouvant combien les utilisations de l’instrument peuvent varier, chacune servant la chanson selon un angle précis, un choix esthétique, comme sur ce Turquoise où l’harmonica pousse une légère complainte sur le rythme lancinant de la guitare.

Aujourd’hui, cet instrument a purement et simplement disparu du paysage rock. Les rockeurs sont imbibés de garage, de new wave, de punk ou d’indie, jamais de blues ni de rhythm’n’blues, tandis que les nouveaux folkeux se contentent d’émettre des sons de nouveaux-nés par-dessus trois accords de guitare. Réaction, quand tu nous tiens ! Où est passé le temps où Andrew Oldham déclarait avoir vu du sexe sur pattes et avec des guitares après avoir aperçu les Stones pour la première fois ? Vous voyez du sexe dans les Libertines ? de la transe dans les Kooks ? Bref, pour entendre de l’harmonica qui sonne comme la vraie musique du diable, il est impératif d’écouter Kim Wilson des Fabulous Thunderbirds, le gaillard suinte le blues à tous les étages. Il faut voir cette armoire à glace debout, en train de remuer la jambe en rythme et de souffler durant des heures sur un train d’enfer, jusqu’à transformer ses poumons en tranches de salami ! Depuis les années 80, l’excellent Rory McLeod tente lui aussi de renouveler le folklore anglo-saxon à grand renfort d’harmonica salvateur et l’on conseille aux curieux de jeter une oreille sur le syncrétique Farewell Welfare, qui mêle folk, hip hop et funk dans un délire bienheureux. Alors oui, il s’agit d’exceptions microscopiques, mais rassurons-nous, la musique aussi fonctionne par phases réactionnaires. Et puisque le clavecin fut un temps éminemment moderne et psychédélique, il est permis d’espérer.



[1Rolling Stones, Une Biographie, François Bon, Fayard, 2002, 670 p.

Vos commentaires

  • Le 24 août 2012 à 09:39, par Vilmarus En réponse à : Eloge de l’harmonica

    je cherche le nom du morceau (et l’auteur) dans la bande son du film « associés contre le crime » sorti le 22 aout 2012

    merci !

  • Le 21 juin 2013 à 01:06, par Blues Bro En réponse à : Eloge de l’harmonica

    Après une recherche infructueuse sur Midomi, j’ignore toujours l’interprète et le titre du blues-rock, sur lequel Dussolier et Frot dansent, qui n’est pas crédité dans le générique de fin du film « Associés contre le crime ». Merci d’avance pour votre réponse.
  • Le 21 juin 2013 à 01:24, par Blues Bro En réponse à : Eloge de l’harmonica

    J’ai pris le temps d’écouter en diagonale la Bande Originale du film Associés contre le crime (Pascal Thomas, 2012) par Reinhardt Wagner afin d’y repérer le titre blues-rock recherché.

    Il s’agit de la piste n°17 « Prudence et Bélisaire » ( 00:02:11 ) écouter l’extrait sur Qobuz

    Crédits : Reinhardt Wagner, Performer, Composer.
    Copyright : Reinhardt Wagner / Editions Milan Music

    Source : Qobuz

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