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La généalogie vestimentaire de Trent Reznor

La généalogie vestimentaire de Trent Reznor

par Laurence Saquer le 15 décembre 2009

Il s’est passé quelque chose le 20 octobre 2009… Il en était déjà question ici au mois de juillet, mais maintenant, les papiers sont signés : le leader du « one man band » Nine Inch Nails a pris femme, et ce, dans un costume en tissu épais et de belle qualité. Ce garçon qui brille par son hardiesse numérique a revêtu son plus bel apparat d’homme adulte pour épouser sa femme… le jour des 20 ans de Pretty Hate Machine, son premier album.

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Pretty hate Machine, c’est du n’importe quoi, je veux dire, en matière vestimentaire, c’est n’importe quoi : Trent porte des t-shirts qu’il pique à son coloc de Cleveland, le mot machine à laver est étranger à ces jeunes gens qui écument bars et studios des environs à longueur de temps et se défoulent, de concert, en headbangant sur leur canapé au son de Einstuerzende Neubauten. A cette époque, tout ce qui compte pour notre bonhomme est le style musical et même pas les filles.

Le chemin, depuis cette période où Trent échangeait des disques contre… des t-shirts (c’est dire l’intérêt qu’il portait à ses vêtements) jusqu’à celle où il dit oui à une chanteuse inconnue angelinos, fut long (20 ans) et non moins pavé d’obstacles stylistiques : Bandana ? Tablier en cuir ? Résilles ? Parka ? Décryptons, mes chers camarades, ces deux décennies de style reznorien.

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Photo 1.

1980 et quelques. Trent Reznor et ses copains de Exotic Bird, groupe pas trop phare de Cleveland, prend la pose (photo 1), sans aucun doute en plein hiver, car lui et ses amis donnent l’impression de vraiment se les geler. Le long manteau noir est de rigueur pour ces fans de Joy Division et de Coil qui serrés les uns contre les autres tentent de dissimuler leur manque de style frappant : « Bon, les gars, rapprochons nous, putain, mais Trent, c’est quoi cette robe de chambre que tu nous as trouvée là ?  ».

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Photo 2.

1992 : Pretty Hate Machine semble être loin derrière et le brûlot Broken, insanité auditive assez violente, sort avec l’objectif de ne rien laisser derrière lui. Trent a gagné beaucoup d’argent grâce à son premier album mais sa maison de disques s’en est mis un peu de côté. Mécontent de cette pratique qu’il juge déplaisante, Trent explose littéralement tous ses instruments sur scène à la fin de chaque concert puis file s’enfermer dans sa loge. Là, allongé en peignoir blanc sur une méridienne, notre ami se montre sous un jour inhabituel : il semble attendre quelque chose... L’attente est souvent teintée d’angoisse et selon lui, rien de tel que de fixer le vide dans une tenue de type cocooning pour éluder ce sentiment.

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Photo 3.

[La rédaction vous épargne des 5 années qui séparent 1992 à 1997]. 1997. Sentant bien que le pire pouvait arriver pour son âme fébrile, Trent essaie d’établir un contact avec le monde extérieur en rencontrant un master. Son master : David Bowie. Fortement inspiré par la trilogie berlinoise de son maitre et admiratif de la production de Brian Eno, notre camarade connait la joie d’apparaitre dans le clip du single I’m Afraid Of Americans, chanson signée par Bowie et Eno pour Earthling, l’Album-jungle du premier. Habillé comme un mec qui découvre Pearl Jam à 25 ans (chemise à carreaux, t-shirt noir au col mou, veste militaire froissée), Reznor n’est pas moins, à cette période, qu’une sorte de toxicomane et ses tentatives de rédemption se soldent davantage par de la prise de poids douteuse que par l’assainissement de son mode de vie, fortement imprégné par le fait que notre ami réside dans une maison qui a vu Sharon Tate se faire découper en morceaux par Charles Manson. Manson. Marylin Monroe. Marilyn Manson. La boucle se boucle (pas comme celle la ceinture de Reznor qui enfile sans aucun doute ses pantalons allongé sur un lit en suant de grosses gouttes)… Notre homme produit Manson à la même époque, se fâche avec lui, redevient son meilleur ami et ils s’échangent leurs sapes comme de vraies copines joyeuses comme tout de faire la même taille… sauf que le costume de la diva goth (photo 4) est un peu trop grand pour Reznor qui, dans le clip de la chanson qu’il « offre » à D. Lynch pour Lost Highway, Perfect Drug, fait des effets de manches à faire pâlir… maître Collard.

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Photo 4.

Grandiloquent, cape et moustaches en biseaux de rigueur, mais avec les cheveux propres, Reznor surjoue son rôle de King Of Pain et finit par céder cet habit à son copain géant Brian pour opérer un revirement incontrôlé.

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Photo 5.

(Photo 5). Que l’on m’explique. Pour quelle cause Trent plaide-t-il ? La libération d’une république inconnue (drapeau intriguant) ? Pour le retour du bleu dans le rock ? Pour la retouche immodérée de la couleur des yeux sur Photoshop ? Considérons cela comme une énorme erreur et n’en parlons même plus… Non. Il ne peut pas s’en tirer aussi facilement. Cette chemise devrait être bannie de tous les magasins spécialisés pour homme avant 75 ans. Attirons l’attention sur le port de pin’s qui est entré dans les livres d’histoire, et ainsi légitimé, ne peut plus être une pratique vestimentaire « intéressante ». A moins que notre ami se focalise soudain sur des accessoires vintage, mais il aurait du prévenir. C’est vrai quoi...

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Photo 6.

Tout cela bouleverse notre ami qui entre The Fragile (1999) et With Teeth (2005) sombre dans une dépression harassante. Les antidépresseurs, ça marque le visage et ça fait perdre ses amis, dont son coiffeur (photo 6). Trent semble vieux, porte des costumes qui l’éloignent de l’image encore fraîche d’un génie replié sur lui-même, et… sombre. Ce petit sourire ne trompe personne : « Je me sens bien, je deviens un homme bien, je suis poursuivi par mes anciennes petites amies (Courtney Love et Tori Amos), mais je gère ». Ne nous mentons pas. Trent gère son Blackberry c’est une chose mais gère mal sa garde-robe, qui se révèle alors… incohérente. N’importe quel personal stylist vous le dirait. Notons cependant l’effet de décontraction habilement traduit par un col de chemise porté sans cravate et l’absence de tous pin’s obscurs. Des pin’s...

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Photo 7.

La critique est sévère mais elle est bienveillante. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas facile d’être une rock-star : les clichés glissent l’air de rien dans l’image que l’artiste veut donner de lui : les instruments brisés, les groupies maltraitées, les drogues faciles et … les réhab obligatoires pour rester en vie. Trent Reznor n’échappe pas à cette image et préfère s’isoler dans son studio, revenir à ses inspirations initiales, écarter les arrangements et les bas-fonds lyriques de Downward Spiral (1994) et pour sortir With Teeth. Qu’est-ce qui a changé ? Rob Sheridan, le créateur artistique de NIN, prend en main les photos de son ami et semble interpréter les replis de notre camarade comme un retrait en maison de repos. Rob Sheridan est le roi de Photoshop en Californie et se joue de cette chemise noire (photo 7) pour interpréter e vêtement d’un point… psychiatrique. Une chemise avec des manches sans fin, ça s’appelle une camisole de force… quelle que soit la qualité du tissu.

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Photo 8.

(Photo 8). Que Trent fasse des efforts vestimentaires ne le met pas à l’abri du faux pas, ici lors d’un concert (lors du Neil Young’s Annual Bridge School Benefit, celui de 2006). Sweat à capuche noir informe et jean noir trop lavé ne mettent pas notre héros en valeur, et c’est bien dommage : il a commencé la musculation depuis peu et pourrait en faire profiter son audience attentive. Et le pire, c’est que le monsieur ne semble pas accepter la critique « Un seul mot mec sur ma capuche, tu manges le piano » dit-il le doigt dirigé vers son contradicteur…

Et il a bien raison de défendre ses choix : en 2007, Nine Inch Nails sort Year Zero, concept album sur la fin du monde, mis en images toujours par le talentueux Rob Sheridan et interprété dans les vidéos par un Trent en forme et sain. Tellement en forme, d’ailleurs, qu’il commet une fulgurance stylistique en arborant le keffieh que les fashionitas du monde entier s’arracheront peu de temps après ?

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Photo 9.

Sauf que la paternité de ce renouveau dans la mode (le précédent date des années 1980 et peut-être avant) n’est pas attribué à notre ami qui dans le clip de Survivalism est pisté par des combattants mystérieux et féroces. C’est pour ça qu’il a enfilé un veste un peu militaire, un pantalon avec plein de poches pour porter toujours près de lui ses Iphone, ses Blackberry, ses Android, en bon geek qui se respecte. Et la veste en cuir, c’est pour lutter contre les belliqueux (les maisons de disques)...

Peur de rien Trent Reznor ? Un testeur ou un type qui a cherché son style ? Pour le moins que l’on puisse en dire c’est que lors de la remise des Webby Awards 2008 qui ont récompensé notre ami comme artiste web 2.0 de l’année, notre copain Trent s’est glissé dans un costume élégant, peut-être italien, en tous cas, noir (photo 11). Car justement, le facteur différenciant de cet excellent compositeur (admettons cette caractéristique) est son côté visionnaire en matière de communication. Mais les leaders-commentateurs de la viralité et de toutes les luttes pour la gratuité de la musique sur internet (mais pas que) le portent pourtant aux nues... sans jamais l’avoir écouté (j’ai des noms).

De toutes façons, Reznor n’est pas un type qu’on regarde. C’est un type qu’on écoute. CQFD.

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Photo 10.


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