Focus
Prince au Stade de France

Prince au Stade de France

Le 30 juin 2011

par Emmanuel Chirache le 4 juillet 2011

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Il en va du stade comme du verre : à moitié plein, à moitié vide ? Curieusement, avant et après le concert de Prince au stade de France, les médias et le public se sont beaucoup focalisés sur la difficulté qu’a eue Prince de remplir l’enceinte. Places bradées à la dernière minute, fosse « clairsemée » pour reprendre l’expression d’un article du site Charts in France. Les détracteurs de Prince s’empressent alors de voir dans ce semi-échec commercial (le stade était tout de même assez fourni, ce qui n’est pas rien pour un artiste dont la promo reste modeste et l’attitude artistique assez radicale) la preuve que Prince serait une star surcotée. Évidemment, personne d’intelligent ne peut décemment prétendre que celui qu’on surnomme aussi The Artist n’arrive pas à la cheville des Black Eyed Peas sous prétexte que ceux-ci ont écoulé leurs billets en quelques heures à peine. D’après un compte-rendu du Post.fr, le concert de Fergie et ses copains était d’ailleurs une purge sans nom...

JPEG - 143.3 ko
Même Freddie Mercury n’aurait jamais voulu porter des fringues pareilles (AFP)

Mais en se concentrant sur la vente des places du kid de Minneapolis, les médias nous disent quelque chose : il existe un problème Prince. Depuis dix ans au moins, ses disques se vendent peu et n’intéressent plus grand monde, il faut l’avouer (à tel point que son dernier disque était même distribué gratos avec le magazine Courrier International en France), tandis que son œuvre ancienne a pris un coup de vieux qu’il serait absurde de nier. Certes, le type a torché quelques disques majeurs et éternels dans les décennies précédentes, mais combien de personnes les écoutent réellement ? Si Prince bénéficie d’une aura auprès d’un public mélomane, nostalgique ou éclairé, le public de masse, lui, se moque totalement du personnage, à l’inverse de ce que pouvait représenter un certain Michael. Il faut reconnaître que Prince lui-même a provoqué cet espèce d’anonymat, en tout cas cette indifférence du public à son égard. Son attitude vis-à-vis de son œuvre, de ses fans et d’Internet aura au final détruit complètement ce que son talent avait pu créer à l’origine.

JPEG - 17.4 ko
« Ouh ouh, je ne veux plus entendre parler de ses vilains pirates ! »

En bloquant systématiquement l’apparition de ses morceaux sur itunes, Youtube ou n’importe quel site de peer to peer, en changeant perpétuellement de nom sans qu’on y comprenne que couic, en adoptant une attitude ambiguë avec ses propres fans puisque le site web qui leur était dédié depuis 2001 sera laissé peu à peu à l’abandon jusqu’à sa fermeture en 2006, et en faisant du piratage sa principale croisade, fruit de l’obsession du chanteur pour le contrôle et la possession de son art, Prince s’est transformé en capitaine qui saborde son navire. Récemment, il déclara même ne plus vouloir enregistrer de morceau tant que les internautes téléchargeraient illégalement sa musique. Inutile de chercher plus loin les raisons des échecs commerciaux de Prince. Pire, l’énergie et le temps perdus dans ces combats stupides ne sont plus mis dans la réalisation des albums, qui s’enchaînent sans trop de conviction. Sur disque, on peut même dire que Prince a toujours peiné à trouver sa pleine mesure, à une ou deux exceptions près. En revanche, la plus-value du monsieur tient toute entière dans ses performances live. Contrairement aux Black Eyed Peas, qui sont des tâches éphémères pour clubbing sans imagination, des scories qui restent à la surface, Prince est ancré dans l’histoire de la musique, il l’incarne dans son corps, à travers ses doigts qui se déplacent sur le manche de la guitare, ses mouvements de danse ou ses regards délicieusement autosatisfaits.

En live, Rogers Nelson abandonne l’aspect un peu convenu de ses productions studio et se lâche totalement. Il étire les morceaux, leur confère une puissance inédite grâce à des musiciens hallucinants, et rend hommage à toute une pléiade de grands musiciens dont il s’est inspiré. Comme George Clinton de Funkadelic avant lui, Prince transforme en or funky tout ce qui entre en contact avec son charisme. Un concert du gaillard, c’est comme une onomatopée dans un comics qui vous prévient : « BOOM, YOU’VE BEEN FUNKYFIED ! » Et le concert au Stade de France a confirmé tout cela avec une majestueuse évidence. Débutant à l’heure, le show est lancé sur des chapeaux de roue, puisque le groupe entame la première partie du set avec un répertoire ultra funky où se succèdent de longues jams autour d’un Musicology et d’un Controversy transcendés et entrecoupés de covers épatantes comme Everyday People de Sly And The Family Stone (« un de nos groupes préférés » dira Prince), Come Together des Beatles ou encore le classique Play That Funky Music de Wild Cherry. La section rythmique groove à se damner, tandis que l’immense Maceo Parker (musicien pour James Brown et Parliament, faut-il le rappeler ?) vient de temps en temps balancer un solo de saxophone qui charme instantanément l’assistance avant de repartir comme si de rien n’était.

JPEG - 6.7 ko
Toi aussi, équipe-toi d’une paire de bottes en fourrure pour devenir funky !

Petit à petit, le stade se chauffe et au bout de deux ou trois morceaux à peine, tout le monde - ou presque - s’est levé pour danser dans les gradins. Alors qu’il est minuscule à l’autre bout de la pelouse et que la majorité du public se contente d’écrans pas si géants, Prince parvient à faire chalouper tout le stade, une prouesse admirable ! Claquements de mains, hanches qui swinguent, bras levés, briquets allumés, voix qui chantent, la foule a sorti le grand jeu. Merci à elle. Il faut dire que Prince est un showman hors pairs, brillant guitariste qui va tâter des claviers une minute, avant d’envoyer un solo de basse démentiel quelques instants plus tard. Il PEUT le faire. Alors il nous le montre. Et en Moon Boots à fourrure s’il vous plaît. Le nabot étale aussi sa palette d’émotions grandiloquentes, pavanant comme un coq en paillettes pendant un Purple Rain de très haute facture, chantant comme un dieu (en dépit d’un son pas toujours à la hauteur) sur Little Red Corvette. Vous chantiez ? j’en suis fort aise, hé bien dansez maintenant ! ok, pas de souci pour Prince, qui finit les trois heures de spectacle avec une danse ultra sexy sur Kiss, manière de fracasser la concurrence en s’assumant artiste total, le seul, l’unique, le dernier d’une lignée de géants qu’on ne verra peut-être plus.

JPEG - 44.1 ko
« Prenez et mangez-en tous... ceci est mon funk ».

Revenons au déroulé du show : après la folie funky de la première partie, le groupe fait péter les slows et les ballades de lover, histoire de reposer tout le monde. C’est un peu moins intéressant mais salutaire. Vient alors le temps des hits, avec Take Me With U, Cream, Let’s Go Crazy, 1999, et enfin un medley eighties un peu putassier qui sera heureusement couronné par un Kiss infernal. Certains ont forcément penser à l’ancienne rivalité entre Michael Jackson et Prince en assistant au concert, et Prince lui-même fera une rapide allusion à son concurrent en reprenant quelques mesures de Don’t Stop ’Til You Get Enough. Pourtant, difficile d’imaginer que la disparition de Bambi ait modifié en quoi que ce soit le plan de carrière de The Artist. Ce dernier n’a jamais varié d’un iota en ce qui concerne son approche des concerts ou de l’industrie du disque. Plus « control freak » que « freak » tout court comme l’était le chanteur de Thriller, Prince a toujours voulu être le meilleur, le plus funky, le plus radical, le plus omnipotent. Il a toujours botté les fesses de ses titres durant ses performances, conçues comme des jams ultra maîtrisées, mais aussi multiplié les reprises pour montrer à quel point il se sent l’héritier, le dépositaire, d’une tradition musicale qui le dépasse. Malgré sa mégalomanie avérée, le guitariste sait qu’il n’est qu’un serviteur d’une certaine idée de la musique. Un serviteur de la musique en Moon Boots à fourrure.



Vos commentaires

  • Le 20 novembre 2011 à 12:15, par Philouze En réponse à : Prince au Stade de France

    Bon article.. Celà dit, il serait sage de rajouter dans la setlist DMSR et Pop Life, qui ont ouvert le show...

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Setlist :
 
DMSR
Pop Life
Musicology
(inc. Prince And The Band - Tighten Up)
Shhh !
Everyday People
(Sly & The Family Stone cover)
Come Together
(The Beatles cover)
Controversy
Sexy Dancer
Love Rollercoaster
(Ohio Players cover)
Play That Funky Music
(Wild Cherry cover)
Controversy
(reprise)
The Look Of Love*
Nothing Compares 2 U
(with Shelby J.)
Pass The Peas
(inc. America*)
Bass Jam
(inc. 777-9311 - Head - The Stick)
Take Me With U
Cream
Cool
(The Time cover) (inc. Don’t Stop ’Til You Get … more)
Let’s Work
U Got The Look
Purple Rain
Let’s Go Crazy
Delirious
Let’s Go Crazy
(reprise)
1999
 
Sampler set :
When Doves Cry
Nasty Girl
(instrumental*)
Sign « O » the Times
Darling Nikki
(instrumental*)
I Would Die 4 U
Forever In My Life
 
Encore :
Little Red Corvette
Kiss