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So nineties

So nineties

par Emmanuel Chirache le 24 février 2010

La fin d’une décennie voit généralement la précédente revenir au galop. Curieux phénomène que nous entamons dès maintenant.

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Les années 2000 sont terminées, et même si on les aimait bien il faut reconnaître humblement que notre génération (l’auteur parle de la sienne) ne leur appartient pas. Entendons par là qu’elles n’ont pas formé notre goût par leur esthétique ni ponctué notre adolescence par leurs références. Elles se sont juste superposées à d’autres années, plus importantes à nos yeux - sauf exception, qui avaient d’ores et déjà rempli ce rôle, avec talent ou non peu importe. Car c’est à l’adolescence que le rock, et bien d’autres choses encore, se découvre et s’apprécie dans son absolue plénitude. On y met alors ses rages, ses frustrations, ses plaisirs, ses rêves et ses désirs. Une fois passé ce temps, on ressasse, on intellectualise, on se lasse, on cumule, on collectionne, on regarde en arrière, en avant, nulle part. Mais rien ne vaudra ces instants passés à entendre pour la première fois une poignée d’accords de guitare électrique qui vont bientôt nous remuer pour toujours et nous faire dire que oui, le rock est notre musique à jamais.

Ma génération, celle qui grosso modo a entre 25 et 35 ans aujourd’hui, est née à la musique dans les années 90 pour l’essentiel, même si la décennie précédente a pu elle aussi jouer son rôle dans l’imaginaire des enfants que nous étions. Ces nineties, dont le nom paraît si désuet, ont balayé un large spectre d’où ressortent quelques éléments-clé. Le grunge, bien entendu, étrange ovni en provenance de Seattle, mais aussi le rock alternatif devenu majoritaire, la britpop et enfin le metal, qui prend durant ces années-là des visages si singuliers, divers et brillants qu’on pourrait aisément le considérer comme le courant le plus novateur. Loin des années 2000, les nineties semblent en tout cas résolument tourné sinon vers l’avenir, du moins vers l’instant présent plutôt que le passé. Surtout, le rock se veut plus agressif et violent qu’aujourd’hui. Le metal s’insère partout, le punk montre le bout de son nez ici ou là, et lorsqu’un groupe décide de fusionner deux genres, cela donne en général des cocktails explosifs, tels que les Red Hot Chili Peppers mariant funk, metal et rock, ou encore les Rage Against The Machine associant rap et heavy. Et quand Nine Inch Nails mêle des textures électroniques aux climats sombres du metal, sa musique explore alors des territoires inconnus le long de chansons torturées, agressives et inquiétantes, à dix mille lieues des Klaxons et de l’électro rock actuel, quoi qu’on en pense.

Il faudra attendre la britpop vers 1995 pour que la pop, justement, montre de nouveau le bout de son nez, alors que c’est finalement un groupe qui lorgne vers le progressif qui remportera la timbale avec OK Computer en 1997. De la pop, mais travaillée s’il vous plaît. Décennie agressive et virulente donc, ouverte par un Smells Like Teen Spirit qui rompt définitivement avec les canons de l’ancien monde. L’an 1991 représente d’ailleurs bien le véritable départ de la décennie, puisque sortent alors un grand nombre de chefs-d’œuvre qui vont redéfinir la musique des années à venir, de Nevermind au Black Album de Metallica, en passant par Blood Sugar Sex Magik des Red Hot, Ten de Pearl Jam, Loveless de My Bloody Valentine, Screamadelica de Primal Scream, les Use Your Illusion des Guns sans oublier le premier Kyuss et le dernier Pixies. Au temps du grunge, de la fusion, puis de la britpop, un certain enthousiasme autour du rock (à la télé, à la radio, dans les cours de lycée) nous a semblé marquer une époque, avant que le rap ne vienne dans un premier temps rivaliser, puis emporter avec lui médias et ventes de singles. Seul subsistera face à la déferlante hip hop/R’n’B une pseudo scène néo punk californienne, et le new metal de Korn, Deftones, Slipknot, System of a Down et consorts. Encore des bourrins. D’aucuns honniront d’ailleurs les années 90 pour cette raison précise qu’elles leur apparaissent trop metal, trop violentes, trop skateuses, oubliant trop vite qu’elles étaient aussi délicieusement unplugged, génialement brutes de décoffrage, talentueusement fusionnelles. Certes, les groupes en « The » ont remis sur le devant de la scène une forme de rock plus ancestrale, entre punk, garage et new wave, hélas ils ont troqué dans le même temps leurs tripes contre leurs fripes. C’est le temps des nouveaux dandys, qui chantent nonchalamment et jouent de la gentille guitare pour adolescents des beaux quartiers.

Parfois, on se prend donc à regretter l’âpreté, la spontanéité d’un esprit de conquête désormais moins ambitieux et plus réfléchi. Pour mieux se souvenir de ces années moins poseuses et moins élégantes que les actuelles (pas de groupe tiré à quatre épingles, juste des types crados qui font du rock) mais plus authentiques sans doute par bien des aspects, voici quelques chansons, vaste panorama d’un air du temps radicalement différent du nôtre. Si vous êtes familier avec cette période, piochez ici ou là ce dont vous vous souvenez le moins, et si vous n’y connaissez rien ou presque, faites votre choix à l’instinct.

NIRVANA, Nevermind

Le morceau qui a tué les années 80.

PEARL JAM, Ten

Ils existent toujours et ont bien changé. N’empêche, Jeremy, ça cogne.

PRIMAL SCREAM, Screamadelica

Les débuts du mélange rock et électro se trouvent ici, un son typiquement nineties.

R.E.M, Automatic For The People

R.E.M a façonné en partie le son mainstream des années 90, pour le pire et pour le meilleur. Voici le meilleur.

FAITH NO MORE, Angel Dust

A l’époque on osait les synthés dans le metal, avec basse funky et chant décomplexé. C’est un régal.

KYUSS, Blues For The Red Sun

Pas vraiment très influent à l’époque, ni très écouté, les Kyuss sont devenus en dix ans un groupe culte et les fondateurs du stoner. Ils ont surtout fait des chansons énormes comme celle-ci.

RATM, Rage Against The Machine

Inutile de les présenter, ils ont ravagé la face du rock avec leur premier opus, entre les déclamations hip hop de Zack de la Rocha et les riffs démentiels sous influence zeppelinienne de Tom Morello, as de la guitare. Ils ont la rage contre la machine à café, Zack veut son capuccino et ça s’entend.

NOIR DESIR, Tostaky

Le grunge à la française, ou comment les Bordelais deviennent le seul véritable groupe de rock français.

PEARL JAM, Vs

Encore eux. Ils sont décidément trop forts. En un an, Pearl Jam a balayé sa production ringarde et accouche d’une tuerie absolue de la première à la dernière minute.

NIRVANA, In Utero

Dans l’utérus, on y était mieux apparemment puisque depuis qu’il en est sorti Kurt Cobain n’a de cesse de vouloir y revenir. Maniaco-dépressif, le disque fait froid dans le dos, un concentré de mal être superbe. Les années 90 dans toute leur splendeur : on n’était pas là pour rigoler.

NINE INCH NAILS, The Downward Spiral

Encore un monument à la haine de soi et aux tourments intérieurs. Les années 80 ont visiblement fait beaucoup de dégâts si l’on en croit les types déglingués dont elles ont accouché. Et l’auditeur de 1994 prend un nouvel uppercut dans sa face, pendant que d’autres écoutent Ace of Base.

KYUSS, Welcome To Sky Valley

Le rock des années 90 ne se résume pas au bruit et à la fureur. La décennie prouva combien les groupes les plus virulents savaient adoucir leurs mœurs au gré de morceaux acoustiques, tel que ce fantastique Space Cadet.

PEARL JAM, Vitalogy

Troisième disque, troisième masterpiece pour les hommes de Vedder, qui rendent hommage au vinyle sur Spin The Black Circle. Énergie punk, sonorités grunge, vive les années 90.

GREEN DAY, Dookie

Le retour du punk. Punk avec une pointe de pop et un brin de déconnade, comme leurs camarades d’Offspring, qui casseront la baraque avec Smash, lequel ne se trouve pas sur Deezer hélas.

BECK, Mellow Gold

Tout le monde le dit, le petit Beck est surdoué. Il faut avouer que mélanger une mélodie vaguement country avec un phrasé hip hop réclame un certain culot doublé d’une bonne dose de savoir-faire. Et quand le texte parle du Loser en chacun de nous, alors là bingo.

PORTISHEAD, Dummy

Chanson emblématique de ces années-là, Glory Box possède un charme indéfinissable, entre mélancolie et euphorie, joie de vivre éphémère et envie de pleurer immédiate.

JEFF BUCKLEY, Grace

Il en aura fait craquer, le Jeff, avec sa touche d’angelot et sa voix de soprano. Le temps d’un très bon disque, il aura conquis son rang d’artiste mythique, avant de se noyer dans le Mississippi pendant que le maître nageur dormait. La France lui voue un culte parce que le type connaissait Piaf. N’empêche, ces chansons adorablement déprimantes sont indissociables de l’époque.

SOUNDGARDEN, Superunknown

Autre grand groupe du grunge que nous n’avons pas encore cité avec Alice In Chains (que deezer boude), Soundgarden sort son opus magnum en 1994. Tout le monde connaît Black Hole Sun, mais tout le disque vaut son pesant de cacahuètes, ce qui ne veut strictement rien dire puisqu’une cacahuète ne pèse pas lourd.

PJ HARVEY To Bring You My Love

La petite Harvey a concocté quelques tubes immortels des nineties. Avec sa voix, son côté moche mais sexy (désolé pour ceux qui la trouvent magnifique, haha), elle aura envoûté son monde. C’est lancinant, c’est brûlant, c’est bien.

RADIOHEAD, OK Computer

Les voilà, les grands manitous britons de la pop des années 90. Oasis et Blur se disputaient le titre du plus grand groupe de rock anglais, et paf, un troisième larron arrive et rafle tout. Car OK Computer enterre Gallagher et Albarn en même temps. Le petit Albarn se refera une santé plus tard, pendant que Thom Yorke s’égosillera sur des bidouillages pompeux.

THE VERVE, Urban Hymns

Le tube le plus insupportable des années 90 ? The Bittersweet Symphony assurément. Piqué au trois quarts à un morceau des Stones réarrangé par Andrew Loog Oldham et son orchestre en 1966, la chanson est pénible mais aura cartonné au-delà de ce que l’imagination peut inventer.

SNOT, Get Some

Oublié, jamais vraiment connu de toute façon, les Snot ont réalisé un album entre funk, hardcore et metal qui tutoie les sommets. Les guitares sont sexy et agressives, et le chanteur donne le tournis par sa verve et sa puissance.

ELLIOTT SMITH, XO

Une note plus douce pour terminer, Elliott Smith et sa délicatesse, qui chante et joue de la guitare avec un toucher folk incomparable. Parvenir à autant d’efficacité en restant aussi simple, pas évident.

A suivre : Perles oubliées des années 90



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