Incontournables
XO

XO

Elliott Smith

par Béatrice le 25 novembre 2008

paru le 25 août 1998 (DreamWorks Records)

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« You’re no good you’re no good you’re no good you’re no good… can’t you tell that it’s well understood ? »… Il y a certains albums à propos desquels on devrait avoir la décence de ne pas s’engager à écrire. Notamment, par exemple, ceux qui prennent un malin plaisir à vous balancer ce genre de choses en pleine face, histoire de vous déstabiliser sans trop en avoir l’air. Pourtant, on pourrait penser que parler d’un disque, a fortiori quand on l’aime bien, ne peut pas être un exercice plus délicat ou périlleux que ça (« ça » étant un terme volontairement vague et malléable), en dépit des quelques arrachages de cheveux et triturations de méninges que cela peut supposer. Si pernicieux que l’objet puisse être, ça reste un disque métallisé d’une dizaines de centimètres de diamètre, dans un boîtier en plastique tout ce qu’il y a de plus transparent, sur lequel l’auditeur à tout pouvoir : le faire tourner en boucle, le forcer à accélérer, lui fermer le claper, le faire revenir sur ses pas, sauter tout ou partie de son propos, en mélanger le contenu, l’arrêter au milieu d’une phrase, le remiser au fond d’un placard ou l’abandonner à prendre la poussière au sommet d’une étagère, le piétiner, voire le briser en deux en cas de violent désaccord… Si on peut faire subir tant de déboires à ce pauvre objet, écrire à son propos ne devrait guère poser de problème ; c’est un moindre mal, même si pour le coup, on ne peut pas déléguer à la télécommande.

Mais voilà, il y a des disques rebelles qui ne l’entendent pas de cette oreille, et qui ne se laisseront pas raconter des histoires si facilement. Il y a de disques qui ont la ferme intention de mener la danse, quoi qu’il arrive, et parmi eux, certains qui n’ont pas une grande envie de subir un étalage médiatique. Il y a des disques qui ne se partagent pas, parce qu’ils n’ont pas envie d’être partagés, à moins que ce ne soit parce qu’on a envie de les garder tout pour soi, ou parce qu’ils ne s’apprécient que dans la solitude, on ne sait pas (plus) trop. Alors, même si on ne pensait pas, on se rend vite compte qu’on n’a pas du tout, mais alors pas du tout, envie d’en parler – et encore moins d’en écrire !
Heureusement pour les gens qui se plaisent à déblatérer infiniment sur la musique, des comme ça, il n’y en a pas beaucoup. Mais il y en a au moins un, et, bien sûr, il faut que ce soit celui sur lequel j’ai eu l’imbécile idée de me pencher. Je présente donc mes plus plates excuses à feu Elliott Smith pour la vacuité et la vanité des lignes qui vont suivre, et qui ne se montreront plus que probablement pas à la hauteur de l’œuvre considérée. Il fallait bien que quelqu’un s’y colle, de toute façon, parce que XO est effectivement assez incontournable dans son genre, et dans les autres aussi. En tout cas, XO est magnifique.

Le problème, comme souvent avec Elliott Smith, c’est que ce n’est pas un disque sur lequel on peut froidement et calmement penser, réfléchir, se poser des questions, élaborer des théories. On ne repassera pas ici en revue la biographie (déprimante s’il en est) du troubadour de la mélancolie ; il n’y a qu’à savoir que la vie d’Elliott Smith est loin d’avoir été marrante, et qu’il a composé une poignée d’albums remplis d’une musique incroyable de grâce, de délicatesse et de beauté, et l’essentiel est dit. Ce n’était d’ailleurs pas vraiment la peine de le dire, parce qu’il suffit d’écouter lesdits albums pour en arriver à peu près au même point. Mystérieusement, M. Smith égrène paisiblement les chansons d’une intensité émotionnelle qui n’est supportable que par sa discrétion, et distille des mélodies à la pureté scintillante dont il habille ses textes sauvagement écorchés. Autant la musique est contrôlée, cristalline, aérienne, lumineuse, autant la voix est blanche et éthérée, autant les textes sont crus, impitoyables, violents et impudiques, et se laissent déraper sans prévenir dans un vomissement d’auto-flagellation amer et désabusé. Et encore, dans les premiers albums, l’épuration instrumentale est telle que ce sont encore les textes qui imposent largement la teneur, ce qui les rend un peu effrayants, ou du moins relativement éprouvants émotionnellement. XO, au contraire, est une symphonie de mélodies à tomber et d’arrangements irréels qui coulent comme autant d’évidences. Finis, la guitare et le piano qui hantent les comptines insomniaques susurrées d’une voix étouffée… D’aucuns percevront cette évolution comme un allégement ou une prise de distance avec la profonde tristesse qui caractérisait la musique d’Elliott Smith jusque-là. Cela se tient, d’autant plus peut-être que les textes sont encore plus flous et impressionnistes que ceux que le songwriter dépressif en chef avait pu écrire auparavant. La haine de soi, la déception, le désespoir, le découragement, la lassitude d’exister, le dégoût, et tous les fantômes les plus insidieux et coriaces échappés de la boîte de Pandore ne transparaissent plus qu’en filigrane, alors qu’ils étaient régulièrement interpellés dans, au hasard, Either/Or.

De là à dire qu’en 1998, la musique d’Elliott Smith transpire le bonheur et la joie de vivre, il y a un pas qu’on ne peut pas décemment faire. Elle a simplement assimilé la tristesse comme composante essentielle… Alors oui, XO est pacifié… paisible, même, sauf que la moindre de ses secondes transpire la tristesse et la résignation – avec quelles vagues et ponctuelles tentatives de rébellion et de refus, le temps d’une phrase crachée un peu plus fort que les autres. A l’image de se pochette, c’est une superposition de couches ténues et presque transparentes, dans des nuances de gris et de blancs, qui s’entremêlent et se brouillent, pour donner cette étrange mélange de clarté et de flou, ce canevas de doute et d’évidence sur lequel la voix brode d’un fil à peine visible. Des larmes qui coulent des enceintes, ou des pleurs distillés en mélodies. C’est incroyablement beau. C’est imperturbablement triste.

C’est aussi terriblement contagieux, et il est difficile de ne pas succomber à la profonde mélancolie qui imprègne l’album. S’il y a un album qui s’écoute en pleurant en silence, recroquevillé sur son lit, dans les moments où on n’y croit plus et où on n’a plus aucune envie d’y croire, c’est bien celui-ci. S’il faut un compagnon pour les mornes après-midi pluvieux de novembre, c’en est un parfait. S’il faut une preuve qu’il y a un certain bonheur dans le chagrin, elle est toute trouvée. Par contre, pour retrouver un peu de confiance, de volonté, ou, par exemple, le culot de s’étaler en phrases dégoulinantes au sujet de l’incontournabilité d’un tel album en tant que quintessence du folk dépressif, ce n’est pas le moyen le plus efficace, on s’en doute. Il n’est pas non plus fortement indiqué de l’écouter en boucle, pour cause de risque d’accoutumance à la mélancolie léthargique. Mais, mince, ça reste beau. Beau à sublimer toute la tristesse et la désillusion autour desquelles ça s’articule. Il fallait le faire. Et si tout le monde baissait les bras et se résigner à n’être que ce qu’il est de cette façon, l’univers serait une sacrée collection de chef d’œuvres en cristal. Discrets, fragiles, merveilleux.



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Tracklisting :
 
1. Sweet Adeline (3’15’’)
2. Tomorrow Tomorrow (3’07’’)
3. Waltz #2 (4’40’’)
4. Baby Britain (3’13’’)
5. Pitseleh (3’22’’)
6. Independence Day (3’04’’)
7. Bled White (3’22’’)
8. Waltz #1 (3’22’’)
9. Amity (2’20’’)
10. Oh Well, Okay (2’33’’)
11. Bottle Up And Explode ! (2’58’’)
12. A Question Mark (2’41’’)
13. Everybody Cares, Everybody Understands (4’25’’)
14. I Didn’t Understand (2’17’’)
 
Durée totale : 45’49’’