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Lift Your Skinny Fists Like Antennas To Heaven !

Lift Your Skinny Fists Like Antennas To Heaven !

Godspeed You ! Black Emperor

par Yuri-G le 18 janvier 2011

paru en octobre 2000 (Constellation/Kranky)

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Lorsque paraît ce troisième album, le collectif montréalais au nom obscur, Godspeed You ! Black Emperor, commence enfin à faire parler de lui. Quelques mois plus tôt, il occupe la couverture du NME, à sa façon : pas de visages, pas de pose, juste un fond de ciel sombre avec en guise d’accroche, une citation, prophétie de suicides et de tempêtes. Le ton est donné, rien de moins cool. L’interview en question s’est limitée à un échange de mails, car le groupe se refuse à tout contact avec les journalistes. Pas dans les habitudes du NME d’avoir aussi peu recours à l’image glam et à l’anecdote pour appuyer la nouvelle sensation, et pourtant... Sur la foi des deux titres de l’EP Slow Riot For New Zero Kanada, beaucoup (dont John Peel, indice fiable) pressentent la montée d’un phénomène. Avec raison. Quoiqu’on pense du genre dont Godspeed You ! Black Emperor est l’emblème achevé, le post-rock, ou même du groupe et de sa musique en tant que tels, il est difficile de renier son profond impact sur la 1ère décennie du XXIème siècle. Pour sa parfaite inclusion dans son temps, ses critères esthétiques actuels, son éthique forte et son mode de fonctionnement, et enfin pour sa musique : une somme aboutie d’influences complexes, qui débouche sur un son original et surtout d’une beauté fulgurante. Lift Your Skinny Fists Like Antennas To Heaven ! est une pierre angulaire de la musique des années 2000. A l’heure où la production rock semble être au point mort de l’inventivité et de la musicalité, on peut être certain que Godspeed aura compté dans un lambeau d’époque, avec ses contradictions comme son talent.

Le post-rock est un genre ingrat, particulièrement si l’on considère le son qu’il a produit pendant la première moitié 2000. À l’origine, et bien que ses traces remontent plus avant, il avait été utilisé pour définir une scène anglaise qui, en 1994, s’accaparait des influences dites progressives mais au panel assez large (krautrock, ambient, jazz, post-punk), le tout dans une démarche qu’on peut qualifier de postmoderne : la modernité ayant fait son temps dans la musique, et avec elle l’invention de formes nouvelles, il s’agirait de synthétiser les sonorités auxquelles elle a donné naissance. En conjuguant des styles avant-gardistes déjà existants, en abolissant leurs frontières pour les incorporer dans une sonorité globale, il serait alors possible de construire une musique originale, mais sans cesse référentielle, tributaire. Nouvelle car elle confronte des genres jusque-là cloisonnés, et de là, ultramoderne puisqu’elle dépasse au final ses modèles. Avec cette conception, nous entrons de plein pied dans le nouveau siècle, « postmoderne » pouvant tout autant s’appliquer au domaine culturel, que sociologique et esthétique. Le postmodernisme n’est pas né avec le post-rock, mais celui-ci pourrait être l’apanage musical de celui-là, surtout en cette année 2000 où sort Lift Your Skinny Fists Like Antennas To Heaven !.

On comprend mieux la place et l’importance de cet album lorsqu’on le resitue dans cette logique de pensée. Il est le parfait achèvement du post-rock, ainsi que le concevait Simon Reynolds en 94, et comme on l’a vu plus haut. Godspeed se réclame de nombreuses influences, toutes très identifiables dans leur musique mais sans que cela soit une gêne. De la musique contemporaine (la découverte de Henryk Górecki les marqua au fer rouge) à la musique concrète, de la noise au space-rock, en comptant bien sûr le rock progressif, le groupe n’existe que par son héritage. Ce qui est admirable, c’est le détachement et le brio avec lequel il le vampirise. Tout ceci pour créer une identité forte. Pour déboucher sur une musicalité sans pareille, à laquelle répond une émotion équivalente. Un double album instrumental, c’est assez pour donner la pleine mesure de leur univers. Deux morceaux par disques, chacun dépasse les vingt minutes. On ne peut pas les écouter « en passant ». Il faut plonger, en une fois, et peut-être pour ne jamais revenir.

Plutôt que de morceaux, il s’agirait de pièces symphoniques. Leur longueur est propice à la construction de mouvements, thèmes développés jusqu’à leur point extrême qui, en un glissement, laissent place à d’autres. Par conséquent, Godspeed You ! Black Emperor a plus à voir avec un orchestre rageur qu’avec un groupe de rock. L’instrumentation est reine : la guitare occupe le centre, délivre des motifs. Elle atteint son point de rupture - à travers un crescendo - en étant renforcée, parfois supplantée par des cordes expressives, cor, glockenspiel ; marquée par des rythmes impressionnants, presque militaires ou impassibles, mais qui se muent en cadences élaborées, effrénées, cardiaques. Il ne faut pas longtemps pour être happé. Tout est soumis à un sens dévastateur des mélodies. Quand l’ensemble du groupe s’empare à bras-le-corps du thème, il devient rageur, marquant. Il s’imprègne de tension, d’accélération, d’électricité, et c’est quelque chose d’impérissable qui se dégage de ce moment. Voyageant entre accalmies, perturbations et déluges, la construction des titres embrasse l’évolution d’états d’âmes majestueux. Ce pourquoi on qualifie souvent l’écriture de Godspeed de cinématographique : par sa puissance, elle suscite les images nettes de nos émotions. Lift Your Skinny Fists... a beau être expérimental, voire radical, chacun peut puiser dans ses lignes de mélodie magiques, l’évocation de scènes personnelles, de fantasmagories épiques. Le sentiment primordial de longer des étendues rocailleuses, des plaines denses ou de se précipiter dans des embardées de sang et de liberté. Ou encore de s’isoler du côté de friches industrielles, lors des passages abstraits qui émaillent le disque (labyrinthes où traînent bourdonnements, vapeurs, guitares et violons à l’abandon, et où défilent des bandes crachotantes dans lesquelles interviennent des voix inconnues, captées par le groupe lui-même au gré de ses déambulations : écolières chantantes, prêcheur illuminé au coin d’une rue..).

Un album ainsi dédié aux sensations ou échappées oniriques... Ses fameuses montées en puissance, qui à l’époque n’étaient pas galvaudées, semblent répondre par une graduation instrumentale et physique incroyable, au besoin de l’émotion de se voir mener à terme. Poussée dans ses retranchements par la furie des guitares, l’insistance des cordes et du rythme, elle est accomplie d’une manière parfaite. Huit ans sont passés et cette émotion est encore intacte. Le seul dommage de Godspeed, si tant est qu’on puisse le lui reprocher, est d’avoir engendré tout une vague post-rock, seconde génération n’ayant de commun avec son géniteur que la lettre et jamais l’esprit. Sans autre inspiration que de reprendre la grammaire de leur disque fétiche, beaucoup de pilleurs ont précipité la disgrâce du genre. Lift Your Skinny Fists... témoignait pourtant d’une volonté forte de créer un kaléidoscope sonore intime ; s’inscrivant dans une dynamique d’époque (postmoderne) pour au final imposer une signature brillante et porteuse. Ce qui en fait un disque passionnant : pour son ambition, mais aussi la manière dont il s’inscrit dans notre temps, porteur de contradictions et de mécanismes qu’on se trouve prompt à rejeter (le recyclage perpétuel) mais dont on ne peut s’arracher (la création peut-elle encore faire table rase d’un héritage ?). Enfin, parce qu’il suscite de telles problématiques, c’est un disque un peu tordu. Il a beau l’être, jamais il n’annule son émotion prodigieuse pour autant. Il bouleverse et interroge.

Article publié pour la première fois le 12 mai 2008.



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