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Yankee Hotel Foxtrot

Yankee Hotel Foxtrot

Wilco

par Yuri-G le 2 août 2011

Paru le 23 avril 2002 (Nonesuch)

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« There’s no reason at all not to destroy it ». C’est ce que dit Jeff Tweedy. Là, il se trouve en studio pour l’enregistrement du quatrième album de Wilco. Quelque chose se déploie dans l’air. Tweedy parle de destruction ; c’est ses chansons qui sont visées. Jusqu’à maintenant, et même s’il commençait sensiblement à couvrir de nouveaux terrains avec le précédent opus Summerteeth, Wilco était un groupe que les critiques assimilaient au terme automatique « alt-country ». Réducteur, pour eux qui ont certes un pied dedans, mais aussi dans le folk, évidemment, la soul, le rock, la pop, tous dans leur déclinaison américaine. Alors, par ce précepte, Wilco décida d’entamer autre chose. Automne, an 2000, un studio récemment acquis à Chicago : à l’intérieur, des chansons, belles et lumineuses, à détruire.

Plus d’un an et demi s’écoule. Yankee Hotel Foxtrot sort en avril 2002. Le disque a eu une gestation douloureuse, véritablement, mais rien n’a entamé la beauté de sa musique. Les mélodies, bien sûr. Alors même qu’il cherche à les « détruire », Tweedy ne les rend que plus éclatantes. Ce goût essentiel de la limpidité ; une corole de guitare folk, un piano assourdi. Tout est accessible. Pourtant, Yankee Hotel Foxtrot est trouble, incroyablement trouble. C’est ce que veut Jeff Tweedy. En studio, il ne veut que cette œuvre sinueuse. Celle qui va unir l’americana des profondeurs à la fébrilité arty et expérimentale de son époque. Les compositions qu’il se partage avec Jay Bennett doivent, à travers leur mise en son, refléter des perspectives nouvelles. Les mélodies vont être si ce n’est détruites, du moins distordues. Quelque chose a déclenché le processus. Tweedy a rencontré Jim O’Rourke ; une certaine personne férue de jazz et de noise, qui a rejoint en cette année 2000 les rangs de Sonic Youth. Avec le batteur Glenn Kotche, ils forment Loose Fur. Six titres sont enregistrés et il s’agit, en quelque sorte, d’une révélation pour Tweedy. L’art de brouiller les mélodies : tout au long de jams krautrock (thèmes répétitifs, batterie éminente) son talent de composition est éclaté dans des structures complexes et atmosphériques. L’expérience lui ouvre de nouveaux horizons pour Wilco.

Mais au sein du groupe, cette intention génère des conflits. Le batteur Ken Coomer est éjecté au profit de Glenn Kotche, dont la technique et le goût pour l’expérimentation conviennent mieux à Tweedy. Surtout, des divergences se déclarent avec Jay Bennett, guitariste au caractère bien trempé. Celui-ci souhaite privilégier des chansons aux contours abordables, quand Tweedy ne tend qu’à les complexifier. Bennett pense se charger du mixage, Tweedy sollicite son nouveau complice O’Rourke à la tâche. Et c’est effectivement lui qui restera devant la console. O’Rourke ne prend pas en compte les quelques opérations déjà mixées par Bennett et refond l’album selon ses préoccupations. Début 2001, le travail est achevé. Bennett, plein d’amertume, quitte définitivement Wilco.

L’aboutissement, Yankee Hotel Foxtrot. Œuvre à la fois nébuleuse et limpide, ses mélodies sont impressionnantes, d’une clarté soutenue. Mais, et c’est donc là que ça se situe, « détruites » par des arrangements très denses, érigés dans une brume continue. L’entrée en matière, I Am Trying To Break Your Heart, dévoile tout le déséquilibre du projet. Sur une base folk (qui reste la mœlle de Wilco), se greffe un amoncellement d’effets et d’instruments... grésillements, pianos fantômes, carillonnements étranges. Jusqu’à se conclure dans les grondements et l’hallucination. Le ton est donné. Jeff Tweedy réforme son univers et son passif (Neil Young, la pop et le rock West Coast) avec des distorsions profondes, mélodiques et flottantes. Des arrangements parasites injectés comme autant de virus. Comme si Tweedy, qui est terrassé par des migraines chroniques depuis son enfance, avait voulu transposer leurs commotions dans la beauté solaire des harmonies. Cela ne les prive pas d’être touchantes. Yankee Hotel Foxtrot est traversé par son humanité. Il est le disque d’un être qui se sait fragilisé par son époque. Qui, pour s’en délivrer, recourt à la nostalgie (Heavy Metal Drummer, évocation d’un été adolescent où l’on jouait, « beautiful and stoned », des reprises de Kiss), à l’exposition de ses sentiments vulnérables (basculements incessants entre affliction et espoir, à même les mélodies du terrible Radio Cure), à la grandeur instrumentale. Mais l’énergie compte aussi, et Wilco préserve les racines d’un rock instinctif (I’m The Man Who Loves You), sans autre but que la spontanéité et l’ardeur. Les instants cathartiques sont pourtant les plus précieux. La voix incertaine mais toujours d’une immense honnêteté, Tweedy sera à son apogée dans Poor Places. Dans un premier temps aussi magnifique que peut l’être une litanie, l’aliénation reprend peu à peu ses droits quand, mêlées à un étrange thème de clavier, les guitares sortent de leur repère et hurlent toute leur modernité. Tandis qu’une opératrice répète inlassablement : « Yankee... Hotel... Foxtrot ».

Enfin... Tweedy allait vite être rattrapé par l’époque. Lorsqu’en 2001 le disque est présenté au label Reprise, ceux-ci sont dubitatifs. Ils exigent des retouches. La musique n’est pas assez immédiate, comment dire. En l’état, Yankee Hotel Foxtrot ne peut pas être commercialisé. Le groupe refuse. « Take it or leave it ». Cela leur vaut d’être évincé de Reprise. Sans maison de disque mais avec le rachat des droits de l’album, Wilco se met à la recherche d’un label plus éclairé. L’affaire est relayée dans les journaux, on en parle un peu partout. Frénésie. Quelques mois de coups de téléphone, de tergiversations, de copies distribuées. Bientôt, Yankee Hotel Foxtrot est « leaké » sur internet. Mais toujours pas d’acheteur. Wilco décide alors de le mettre à disposition dans son intégralité sur son site web. Peut-être s’agit-il du premier grand recours à internet pour la promotion d’un album. On ne saurait dire, mais la pratique est légion aujourd’hui, évidemment. L’histoire, elle, se terminera bien. Wilco signera sur Nonesuch, une filiale de Warner Music. Warner Music qui détient aussi, splendide modernité, Reprise Records. L’album sortira en avril 2002. Il reste le plus vendu de Wilco à ce jour.

Article initialement paru le 16 septembre 2008.



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