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Commercial Album

Commercial Album

The Residents

par Antoine Verley le 17 mai 2010

4,5

Paru en octobre 1980 (Ralph Records)

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En musique, l’idée même de notation tient parfois de l’absurde : en y réfléchissant, fondamentalement, déterminer la qualité d’une oeuvre en termes numériques a quelque chose de surprenant. Hors de toutes considérations sentimentales, une critique uniquement passionnée étant bancale et sans grand intérêt (même si un touchant torrent de larmes vaudra toujours mieux que cinquante vivisections à décimales), au vu de la maturité artistique qu’a atteint la pop music depuis un bon demi-siècle, il est délicat, pour ne pas dire impossible, d’apposer une note à un concept. Si je vous fais déjà chier, vous me le dites. Car arrivent alors les cas réellement épineux quand déboulent les opus qui ne peuvent souffrir une note. A ce propos, je ne peux m’empêcher de rapporter une anecdote de Julian Cope, rapportée dans son grand-oeuvre Krautrocksampler : « Il y a quatre ans, je dînais avec un journaliste en vue qui m’expliquait qu’il avait dû écrire pour Q Magazine un compte rendu de Forever Changes de Love, à l’occasion de sa sortie sur disque compact. « Putain ! T’as du bol, mon salaud ! » lui dis-je. « Oui, répondit-il, mais je connais l’album tellement bien que je n’ai pas réussi à rassembler mon énergie, alors je lui ai donné 8 sur 10. » Forever Changes est une sombre réussite. Si c’était un texte ancien sur parchemin, on le tiendrait caché et on n’en parlerait que dans les cercles obscurs. Mais comme il nous parvient à travers le médium de la musique pop, il subit les outrages du genre « machin le journaliste qui lui met 8/10 ». Je ne puis faire durer le suspense plus longtemps, car vous l’aurez deviné, les skeuds barrés des Residents sont de ceux-là.

Avec cette formation, nul moyen pour votre humble mais flemmard serviteur de s’épandre en habiles circonlocutions copiées-collées d’une hypothétique biographie sur wikipedia : l’anonymat qu’elle entretient me laisse seul face à mon sujet, et c’est tant mieux, car il est vaste. Voyons, par où commencer… Ah, « l’ingénieux tour de passe-passe de l’artiste contemporain est de s’effacer au profit son alter-ego fictionnel. En somme, l’artiste s’utilise lui-même comme matériau poïétique, comme plan de travail pour se recréer. L’artiste rock est de ceux-ci. Néanmoins, certains portent en eux une crainte : celle de disparaître derrière leur personnage. Ceux-ci tuent les incarnations successives de ce personnage (David Bowie, Bob Dylan) ou se confondent avec lui au travers du « rock’n’roll way of life » (Alan Vega, Ian Dury, Patrick Eudeline, Lady Gaga). Mais le jeu de l’artiste n’atteint la perfection que lorsque seul subsiste le personnage au détriment de la personne : ladies and gentlemen, The Residents. » Classe, hein ? C’est de moi.

J’en ois déjà qui grognent, dans le fond : « asshole patenté, auras-tu bientôt fini de te la racler ? On est pas venus pour t’entendre déballer de fumeux pseudo-concepts intellos/bobos ! On veut sortir, au secours, etc. » Venons-en donc directement au fait, ou à quelque chose qui Pochette alternative.puisse s’en rapprocher. Les Residents, donc, sont une formation atypique de Louisiane (rien n’est moins sûr, mais peu importe, puisque même l’identité des membres est inconnue), que l’on balance un peu rapidement, trop désireux de retrouver au plus vite son café, un donut et le dernier épisode d’Invitation To Love, dans le sac de la « musique avant-gardiste » . Pour être plus précis, scientifiques même, on pourrait qualifier l’œuvre des types coiffés d’un œil de « méta-pop ». Qu’est-ce que la méta-pop ? Comme le langage Beckettien est un méta-langage, Don Quichotte un méta-roman de chevalerie et Kick-Ass un sublime méta-film de superhéros, la pop des Residents est une méta-pop : une pop qui parle de la pop. En somme, les Residents ont trituré et analysé la pop sous toutes ses formes tout au long de leur carrière, et l’album « commercial » de 1980 semble en être le parachèvement.

« Pop ? Album Commercial ? » s’exclameront les trois spectateurs qui ont daigné rester. « Non content de nous vomir une palanquée de postulats pompeux et invérifiables, tu te fous ouvertement de notre gueule ? » Loin de moi cette idée. Rien n’est plus pop que cet album.

Disséquons. Quarante pistes (cinquante sur les rééditions, dont une reprise robotique de Jailhouse Rock) oscillant entre 1’01 et 1’04. Immédiatement saute aux oreilles la patte des Residents : un son synthétique (Kraftwerk n’est pas loin), sans artifices de production ; quelques claviers (orgue, piano, mellotron), grosse caisse ou tambour à l’occasion. Seules quelques mélodies nues et psalmodies pop sans conviction guettent, enfilades de notes froides disposées à la suite comme à la parade, que beaucoup prirent un peu vite pour des parodies de gingles radiophoniques (et par là même, une critique directe du grand Kapital ! Trop évident)... En réalité, si l’adjectif « commercial » s’impose pour cet album, c’est parce qu’il l’est réellement. Ces mélodies simples sont mortifères, enjôleuses, drôles, entêtantes, car les Residents déconstruisent ici méthodiquement la pop sans oser sacrifier à leurs expériences la sacro-sainte Chanson (précaution que nombre de PiL auraient dû prendre avant de se livrer aux leurs). Ces expériences n’ont qu’une seule vue : percer le mystère de la mélodie en l’emmenant aux confins d’elle-même, en la poussant dans ses derniers retranchements jusqu’à lui faire perdre toute âme, toute identité (rien de plus inclassable que les titres de cet anti-California). Les Residents, par ces mélopées brutes, n’auront réussi qu’à prouver une chose : le secret de la pop song n’est pas dans les arrangements qui lui sont accolés, ni dans la ferveur qui la véhicule, c’est au coeur d’inextricables mélodies que réside son mystère.



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Durée : 43’56"