Incontournables
Dookie

Dookie

Green Day

par Aurélien Noyer le 30 juin 2009

Paru le 1er février 1994 (Reprise)

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Le grand drame du rock, c’est que le bon goût et les faits ne font pas bon ménage. Dans un monde idéal, 1994 se résumerait à l’année de la Grande Querelle de la Britpop, la Guéguerre Ultime entre Oasis et Blur. Pourtant, de l’autre côté de l’Atlantique, sur les ondes de la toute puissante MTV, se livrait un combat d’une toute autre ampleur avec pour enjeu l’âme de la Generation X. Ignorant totalement les soubresauts qui agitaient alors Albion, les kids américains se passionnaient alors pour le punk-pop de Green Day et Offspring et au duel Parklife/Definitely Maybe se substituait l’affiche Dookie/Smash, qui se solda par une victoire aux points du groupe de Billie Joe Armstrong.

L’issue importe peu, tant cet épisode permet avant tout de remettre en cause quelques mythes bien installés, mais vae victis, c’est donc via Dookie que nous aborderons cette période. J’imagine très bien certains d’entre vous froncer les sourcils à l’idée que l’on puisse accepter le punk-pop made in MTV de Dookie dans l’auguste rubrique des Incontournables. Cela tombe bien puisque cette réaction est un des facteurs qui justifie cette place.

En effet, aux yeux de la police du bon goût rock, Green Day est une abomination, une bande de wannabe punks sans conscience ni éthique, un pur produit MTV prêt à être vendu comme de la lessive dans tous les Wallmart des USA. Et pour très exagérée que cette vision puisse être (nous verrons pourquoi), elle n’est pas dénuée de pertinence. Mais mérite-t-elle pour autant que l’on jette Dookie au fond du tonneau des Danaïdes ? Bien au contraire, elle amène à poser une question essentielle : comment est-on passé en moins d’un an d’une alternative nation triomphante au Lollapalooza à une foule de kids décérébrés adulant un groupe de vendus lors du remake de Woodstock sponsorisé par Pepsi ? La seule hypothèse crédible est que cette fameuse alternative nation, cette émanation de la Generation X reposait essentiellement sur du marketing et que, contrairement à ce qu’on peut encore lire sous la plumes de certains hagiographes, l’explosion du rock alternatif et de Nirvana doit sans doute moins au malaise sincère d’une génération qu’au plan marketing visant à faire du teenage angst le summum du cool. Or Dookie, tant par son contenu que par le contexte dans lequel il se place, soulève ce paradoxe et permet de comprendre du coup l’immédiat post-Nirvana.

Mais avant cela, il faut donc laisser de côté les préjugés habituels qui collent aux Converse du combo de Billy Joe Armstrong et considérer la musique du groupe pour ce qu’elle est : la musique de trois fans absolus des Ramones (Armstrong a nommé son fils Joey en hommage au chanteur des Ramones, quant au batteur, sa fille se prénomme tout simplement Ramona) qui ont réalisé le rêve de leurs idôles, conquérir le monde avec quatre accords saturés et des mélodies pop.

De fait, l’ostracisme dont souffre Green Day tient plus à des considérations extra-musicales (le fait qu’ils aient signé sur une major, la rotation de leurs clips sur MTV) que de leur musique qui reflète parfaitement leurs influences, la plupart des chansons de Dookie étant composé selon le même canevas ramonien (power-chords de quinte à la croche et riffs de deux mesures) avec d’ailleurs les mêmes thèmes adolescents chers aux faux frangins du Queens. A ce titre, il est difficile de laisser passer la filiation évidente entre le tube Basket Case et des chansons comme Teenage Lobotomy, Gimme Gimme Shock Treatment ou I Wanna Be Sedated, on y retrouve l’éternel cliché de la psychiatrisation de l’adolescence. Néanmoins, là où les Ramones décrivaient leurs vies de gamins paumés avec force humour noir et ironie, Green Day fait remonter la désillusion et l’ennui des ados californiens, traités sans fard au travers de chansons comme Long View, Burnout ou Sassafras Roots. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Billie Joe Armstrong excelle dans l’écriture de vers désabusés, on retiendra entre autres « When masturbation’s lost its fun, you’re fucking breaking » (Long View), « I’m burning up and out and growing bored in my smoked out boring room » (Burnout) et « I’m a waste like you with nothing else to do. May I waste your time too ? » (Sassafras Roots).

Mais ce qui fait l’originalité de Green Day, c’est de contraster des textes apathiques avec une musique ouvertement pop et accrocheuse. Et si leur son extrêmement policé leur vaudra les critiques des sycophantes du punk, c’est justement lui qui permet de rompre avec la romantisation morbide de l’adolescence omniprésente dans le rock américain du début des 90s et poussée à son paroxysme par Nirvana (Lithium, Something In The Way, Smells Like Teen Spirit, etc...). En ce sens, Dookie apparait comme un aveu d’abandon nihiliste qui pourrait se résumer en « ma vie est de toute façon merdique alors j’essaie de profiter des quelques plaisirs qui me restent : ma copine (She) et mes potes (Welcome To Paradise décrit le quartier délabré dans lequel le groupe avait squatté après avoir quitté leurs parents). » Avec Dookie, c’est donc la peinture d’une jeunesse à la Larry Clark [1] qui arrive sur MTV à grands coups de guitares saturés, de rythmiques groovy (le batteur Tré Cool et le bassiste Mike Dirnt insufflant une forte dynamique à la plupart des compositions) et surtout de mélodies extrêmement efficaces. Ce faisant, l’album réunit deux traditions très californiennes : d’une part, une scène punk remontant à X et aux Dead Kennedys et à laquelle Green Day a été très lié à ses débuts (ils ont notamment joué au 924 Gilman Street, un des lieux mythiques du punk californien) et d’autre part, la pop ensoleillée et mélodique des Beach Boys et des Byrds. Cet attachement à la Californie se retrouve d’ailleurs sur la pochette conçu par Richie Bucher, un artiste de la East Bay près de San Francisco. On y retrouve ce style caractéristique qui rappelle les dessinateurs de la contre-culture sixties comme Robert Crumb ou Gilbert Shelton [2] avec une profusion de détails et de références culturelles plus ou moins locales. On peut par exemple distinguer un grafitti « Free Huey » (Huey P. Newton, co-fondateur des Black Panthers), une femme en robe inspirée de celle ornant la pochette du premier album de Black Sabbath, Elvis et Patti Smith, alors que des phrases comme « Twisted Dog Sisters » et « The fritter, fat boy » sont, d’après Billie Joe Armstrong, inspirées des figures locales de Berkeley.

De par ses racines californiennes et une approche ouvertement pop, Dookie représente certes une rupture formelle avec le grunge et son esthétique, mais il ne faut pas pour autant négliger une certaine continuité reliant le grunge agonisant au punk-pop triomphant de Dookie. On retrouve non seulement des similitudes dans les thèmes abordés et une même propension à s’adresser aux masses adolescentes, mais également les mêmes méthodes de vente. En effet, il est intéressant de remarquer que le développement médiatique du punk californien a suivi le même schéma que celui de la scène de Seattle quelques années auparavant : mise en avant de deux groupes « leaders » (Green Day et The Offspring dans un cas, Nirvana et Pearl Jam dans l’autre) et intérêt pour des groupes « mineurs » (Bad Religion, NOFX et Rancid dans un cas, Alice In Chains, Mudhoney et Soundgarden dans l’autre). Et dans les deux cas, on retrouve la même célébration racoleuse de l’adolescence, traitée suivant deux axes différents. A partir de là, on peut cyniquement se demander si le grunge et le punk californien ne sont pas deux avatars d’une même idée, celle de vendre aux gamins du monde entier une adolescence pré-fabriquée. Et tant pis si cette théorie met à mal la prétendue crédibilité underground du grunge, elle permet au moins d’expliquer pourquoi les mêmes kids qui ont adulé Cobain se soient ensuite tournés vers Green Day...

Aussi, on aurait tort de faire un procès d’intention à Green Day et de considérer Dookie uniquement comme un pur produit formaté pour MTV. Ce serait oublier à quel point l’album contient quelques authentiques perles de punk-pop et surtout feindre d’ignorer qu’il représente le premier album post-Nirvana du rock américain, dont il sera une référence omniprésente jusqu’à l’arrivée des Strokes en 2001.



[1Réalisateur de Kids et Ken Park

[2Dessinateur des Fabulous Furry Freak Brothers

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Tracklisting :
 
1. Burnout (2:07)
2. Having a Blast (2:44)
3. Chump (2:54)
4. Longview (3:59)
5. Welcome to Paradise (3:44)
6. Pulling Teeth (2:30)
7. Basket Case (3:03)
8. She (2:14)
9. Sassafras Roots (2:37)
10. When I Come Around (2:58)
11. Coming Clean (1:34)
12. Emenius Sleepus (1:43)
13. In the End (1:46)
14. F.O.D. (5:46)
 
Durée totale : 39:46