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Le Bleu dans le Rock

Le Bleu dans le Rock

Part. I : Le Bleu dans les chansons

par Laurence Saquer le 24 novembre 2009

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Le rock, on dit que c’est la musique des gens qui s’habillent en noir.
Pas faux. Elvis Presley, en 1968, s’est exposé sous les lumières de NBC tout de cuir noir vêtu. Et c’est l’une des plus belles images du rock.

Sauf que les gens qui s’habillent en noir n’écoutent pas forcément du rock. Prenez... par exemple... Puff Daddy. Il porte des smoking noir. Et pourtant il fait du hip hop. Mais alors ? Alors, le noir a-t-il besoin d’un complice pour assurer sa domination colorimétrique ?

Oui. Et ce complice, croyez-moi ou pas, eh bien c’est le bleu. Et ce bleu est presque plus malin que son cousin-cliché parce qu’il se glisse dans les interstices des textes, dans les arrières fonds des pochettes, dans la lumière des salles de concerts.

Petit exercice de démonstration à travers les âges…
Premier extrait : le bleu dans le titre des chansons.

1950 : Blue Moon of Kentucky, Evis Presley (1954) / Blue Suede Shoes, Carl Perkins (1955)
1960 : Pale Blue Eyes, The Velvet Underground (1969)
1970 : Behind Blue Eyes, The Who (1971)
1980 : Blue Jean, David Bowie (1984) / Blue Cowboy, Wipers (1985)
1990 : BluePrint, Fugazi (1990)
2000 : ?

Blue Moon of Kentucky a été écrite en 1946 par Bill Monroe, fondateur du bluegrass, musique associant tradition « syncrétique » américaine et la country naissante. La musique dite Bluegrass ne tient son nom que de la région qui l’a vue naître, « Bluegrass region », dans le Kentucky. Sur une carte, le Kentucky est un état frontière entre le Sud traditionaliste et le Nord, le timide de l’émancipation. Le Bleu dans le rock commençait mal : traditions lourdes et visions sur une façon de faire de la musique de façon moderne. Annonciateur de l’orientation de tout ce beau projet culturel qu’est le rock and roll, sans doute. Annonciateur aussi des compromis sur lesquels s’assiéront la plupart de ces filles et garçons, imprégnés par la musique dite du diable. Elvis Presley chantera d’autres chansons bleues : Blue Moon, balade d’amour prude (selon P. Guralnick, Elvis la murmurait souvent à l’oreille de Dixie, sa première vraie fiancée) et Blue Suede Shoes dont la paternité à Carl Perkins est souvent éclipsée du fait de la notoriété de celui qui reprendra cette chanson.

Le Bleu se retrouve peu dans la décennie suivante, celle des blousons noirs qui vouent un culte aux vétérans de la reprise blues : Elvis, Eddie Cochran, Gene Vincent et allei. Les années soixante voient l’explosion, des deux côtés de l’Atlantique, du rock and roll et de ses mutations. The Velvet Underground semble attendre son heure avant de se lancer, à la fin de la décennie, accompagné par un leader artistique charismatique et un bruitiste des plus étranges, John Cale. Le New-York de cette période est ambivalent, au sens psychiatrique du terme : d’un côté, les New York Dolls (c’est juste un exemple...) font les grandes folles pour soutenir un punk dit élégant (collants lycra à l’appui) mais non moins déginglé ; de l’autre, des expérimentateurs habillés en noir (sic) vantent les attraits de la drogue et ... de l’amour. Pale Blue Eyes, paru en 1969 sur l’album The Velvet Underground, est une petite ode presque mignonne en hommage à une ancienne petite amie de Lou Reed, une certaine Shelly Albin. Quand il s’agit d’amour, le bleu se glisse dans les mots et les yeux bleus sont le lieu où l’on attarde (« Linger on, pale blue eyes ») pour être à l’abri.

Sauf que... sauf que l’Angleterre ne voit pas cela de la même façon. Le Bleu anglais qui surgit dès 1971 est celui des yeux bleus de Roger Daltrey [et de Pete Townshend, auteur de la chanson] qui se planque derrière ses boucles de joli garçon. L’ambiance est véritablement loin de la bluette (sic) du Velvet et Roger Daltrey porte le texte de son ami qui se veut... revanchard, pire, culpabilisant.

No one knows what it’s like
To be the bad man
To be the sad man
Behind blue eyes
[...]
No one knows what its like
To feel these feelings
Like i do, and i blame you !

Balade cinglante du fabuleux Who’s Next, Behind Blue Eyes sera reprise par une bande américaine des années 2000 que je ne citerai même pas tellement ça sert à rien. Mais ce que cela signifie, surtout, c’est que du sentiment fédérateur comme l’amour à celui de la colère, le bleu se prête à tous les caprices de ces auteurs. C’est peut-être cela d’ailleurs, le problème. Mais en réalité, pour le bleu, le pire survient en 1984.

Bim bam, David Bowie est le maître du monde grâce à Let’s Dance, sorti l’année précédente, dans un moment de dérapage. Résultat : David Bowie tire sur la corde de la disco et de l’avant-garde dance pour livrer Tonight, album à la pochette bleu nuit qui contient son duo avec Tina Turner et Blue Jean. Blue Jean, c’est l’histoire d’une rencontre entre un homme et une fille que l’on imagine en train de danser pieds nus tant Bowie la décrit comme une fille fantasque. C’est une rencontre amoureuse et de fait le bleu repasse du côté de l’amour et des sentiments qui mettent des étoiles plein les yeux. Le bleu ? Schizophrène ? Oui, car durant la même décennie, le groupe dont Nirvana n’aura de cesse de se réclamer mais que personne n’écoutera jamais lâche Blue Cowboy, lente complainte caricaturale, qui est loin d’être le meilleur titre du groupe de Portland.

Blue cowboy rides off thru the land.
His love it blew away with the dessert sand.
Now his horse is his only friend.

Ce groupe c’est Wipers. Pas The Wipers, juste Wipers, le combo de Greg Sage, l’homme qui a influencé Nirvana au point que ces derniers ont repris l’hymne ouest-américaine D-7, véritable titre d’angoisse et de violence. L’album, Straigh Ahead, sorti en 1985, est l’une des pierres de la discographie nourrie de Wipers. Kurt Cobain fera un travail lent et persistant pour faire connaitre son groupe fétiche mais rien n’y fera : pour les fans, Nirvana a tout inventé. Rien n’est moins discutable... Qu’importe, Blue Cowboy renvoie la balle du bleu de l’autre côté de l’océan, et ce terrible bonhomme qui avance lentement dans le désert seul, triste (« blue » !), est bien seul....

1990. Washington D. C. Scene Hard Core, scène où l’on s’échange des plans pour trouver des chaussures en cuir synthétique, où l’on mange des veggie burgers, où l’on ne boit ni ne fume mais où l’on produit des titres tonitruants, droits dans leurs bottes et dans leurs convictions : bienvenue dans le monde de Fugazi. Blueprint est un titre à la fois pop et graisseux qui traduit le fond du savoir-faire de Fugazi : le malaise, permanent et la rancœur, aussi. S’inspirant à leur façon de la guerre du Vietnam pour trouver leur nom, Fugazi joue souvent sur des lignes ultra répétitives et Blueprint n’y échappe pas : tant dans la guitare que dans le chant : « I’m not playing with you (X3) ». Fait de menaces, ce titre qui rentre d’un côté et ne sort pas de l’autre, n’a pour objectif que de remettre dans le droit chemin son destinataire : le mot « blueprint » signifie modèle, patron et Ian MacKay voudrait mener à la baguette celui à qui il souhaite voir le sourire se briser en mille morceaux. Une sorte de rigidité, une humeur froide de perfectionniste : attention, ce n’est pas toujours une qualité. Là, le bleu joue le rôle de médiateur : « blueprint », modèle, règles... « Jouons avec les mêmes règles du jeu et me prends pas pour un con », dit Ian. Inquiétant. Vivement les années 2000 pour le bleu...

Pour les années 2000, ami lecteur, c’est à toi de décider.
Rendez-vous sur le forum « Le Bleu dans les titres de chansons ».



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Prochains épisodes à suivre :
-* Part II. Le Bleu sur les pochettes
-* Part III. Le Bleu sur scène
-* Part IV. Le Bleu dans les noms de groupes

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